TIBÈRE
Depuis l’an 9 jusqu’à l’an 13 de l’ère chrétienne.
L’empereur Auguste avait été marié deux fois, mais il n avait jamais eu de fils; et comme il soiiliaitail ardemment que la puissance impériale demeunU dans sa famille, il jeta les yeux sur Tibère, fils de Livie, sa seconde femme , auquel il fit épouser sa fdlç unique Julie, qui était veuve d’A grippa.
Tibère avait un esprit juste et élevé , mais en meme temps le plus mauvais cœur du monde : il haïssait indistinctement tous ceux qui pouvaient prétendre à l’empire ; du reste il élait si habile a cacher sa pensée, que personne ue pénétra jamais ses véritables sentiments, et que la dissimulation la plus complète élait son occupation de tous les moments.
Un pareil caractère n’avait rien d’aimable, n est-il pas vrai, mes petits amis ? et Auguste, on jetant les yeux sur Tibère pour lui succéder, n'avait cédé à aucun sentiment d’affection personelle ; mais comme ce jeune homme ne manquait point de courage ni de talents militaires, il mérita, par des succès, la confiance de 1 empereur, et acquit ainsi de nouveaux litres à la souveraine puissance.
Ce prince, dont l’humeur taciturne et sombre lui faisait peu d’amis, était loin de s'atten-
dre aux faveurs de son beau-père ; il n’ignorail pas que beaucoup de Romains le délestaient, et résolut, pour ne porter ombrage à personne , de se réfugier d’abord en Campanie , puis dans l’ile de Rhodes, autrefois si fameuse par son colosse d’airain, et d’y vivre en simple particulier.
Là, retiré dans une maison située au bord de la mer sur des rochers escarpés, son unique plaisir était d’interroger , sur le sort qui l’attendait, de prétendus devins ou astrologues, que lui amenait secrètement un esclave robuste et dévoué. Une tourelle, placée sur un roc qui dominait les flots, était le lieu ordinaire où il écoulait leurs prédictions.
Après avoir questionné sur l’avenir l’astrologue qui était devant lui, Tibère, pour s’assurer s’ils avaient réellement lu dans les astres ce qu’il venait de débiter, exigeait que cet homme lui déclarât s’il prévoyait aussi son propre sort , et le devin de répondre sans hésitation qu’il n’ignorait rien de l’avenir : alors Tibère, pour le faire mentir, ordonnait à son esclave de le précipiter dans lés flots, ce qui était exécuté à l’instant même.
Un de ces devins, nommé Tiirasyilus, connaissant probablement le destin de ceux qui l’avaient précédé, prédit à Tibère qu’il parviendrait infailliblement à l’empire; aucune annonce ne pouvait être plus agréable au prince, mais avant d*y ajouter foi, U exigea que Thrasyllus .
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lui fit connatlrë aussi ce que les étoiles lui promettaient à lui-même : le pauvre charlatan, eu entendant cette question, devint pâle et tremblant, et déclara sur-le-champ qu’il se voyait menacé d’un grand péril, ce qui était vrai, car s’il eût hésité, l’esclave l’aurait précipité dans la mer comme les autres.
Tibère se contenta de cette réponse, et ordonna aussitôt de renvoyer Thrasyllus, qui S’estima heureux d’en être quitte pour la peur.
En effet, la prédiction du devin ne tarda pas à se vérifier ; l’empereur ayant appelé Tibère auprès de lui, l’adopta pour son fils, en le désignant publiquement pour son successeur : Tibère prit alors le titre de César, qui devint par la suite celui de l’héritier de l’empire.
Cependant, en adoptant Tibère, l’empereur avait exigé que ce prince adoptât à son tour Germanicus, jeune homme qu’il aimait tendrement , et qu’il avait marié à Agrippine , l’une des filles de son ami Agrippa. Quoique Tibère eût un fils déjà grand appelé Drüsus, il ne s’était pas refusé à ce désir de l’empereur.
Germanicus était le petit-fils d’Octavie, cette sœur d’Auguste qui lui avait été si chère , et son caractère était bien différent de celui de, Tibère : son âme franche et loyale était incapable de concevoir une mauvaise pensée ; il était doué d’une brillante valeur et , par son humanité, il avait su se faire adorer des soldats qu’il commandait.
Les choses étaient dans cet état, lorsque rempercur Auguste, qui était parvenu à un âge très-avancé , mourut après quelques jours do maladie , et laissa un testament par lequel il insliluait Tibère héritier de l’empire: mais, au grand éloimemeiit de tout le monde, ce prince feignit d abord de ne point accepter le pouvoir, et refusa obstinément les honneurs dont Auguste avait joui de son vivant.
Peu de personnes furent pourtant dupes de ce manège d’un homme dont la dissimulation ordinaire était bien connue, et chacun s’aperçut bientôt qu’il voulait se faire prier.
Or, je dois vous dire, mes enfants, que les sénateurs de ce temps-là n’avaient plus aucune ressemblance avec ceux qui s’étaient montrés si désintéressés, en refusant les présents que Cynéas leur offrait de la part de Pyrrhus : désormais le sénat romain n’était presque plus composé que d’hommes avides et corrompus, dont Tunique occupation était de complaire à leur maître, et d’obtenir la faveur de son sourire.
Le pareils hommes étaient vendus d’avance à Tibère , et lorsque celui-ci lit semblant de refuser l’empire , ils le supplièrent à genoux de ne point causer cette douleur au peuple romain. Feignant de céder à leurs prières , le nouveau monarque consentit à se rendre à leurs vœux; mais il ne voulut pas prendre le titre d’empereur, quoiqu’il en exerçât toute la puissance, et se contenta de celui de César.
Après cela, de grands honneurs furent rendus à la mémoire d’Augusle : non coulent de le rcgreUer comme un grand homme, Tibère voulut qu’on Thonorât comme un dieu ; un temple magnifique lui fut élevé dans Rome, et les plus grands personnages briguèrent la faveur d’élre les prêtres de cette nouvelle divinité.
Germanicus , campé sur les bords du Rhin avec les légions romaines, était alors occupé à contenir les Barbares, qui depuis la défaite de Varus, étaient devenus plus redoutables, et il n’aurait eu qu’un mot à dire pour que scs soldats, qui l’aimaient avec passion, le proclamassent empereur à la place de Tibère, mais ce vertueux jeune homme avait juré d'obéir à Auguste , et il se soumit sans murmurer aux ordres de son successeur, pour ne point livrer peut-être sa patrie aux malheurs d’une guerre civile.