LA MORT DE GERMANICUS
Depuis l’an 13 jusqu’à l’an 19 de l’ère chrétienne.
A cette époque, le goût du peuple de Rome pour les combats de gladiateurs et d’animaux féroces, dont je vous ai déjà parlé dans l’histoire des Gracques, était devenu si effréné, que ceux qui voulaient se concilier la faveur de la multitude ne manquaient pas de lui offrir quel-
ques-uns de ees hideux spectacles. Drusüs, filS de Tibère, y prenait un plaisir extrême : et l’on pouvait conclure de là que ce jeune prince avait un bien mauvais cœur, puisqui’il se plaisait ainsi à l’aspect du sang.
Depuis quelques années, un autre genre de spectacle excitait, non moins que les combats du cirqne , les transports du peuple romain : on appelait ce spectacle la paktomime , parce que les acteurs qui le représentaient exprimaient, par une gesticulation animée et une déclamation muette, tout ce qu’on aurait pu dire par la parole la plus éloquente ; ces acteurs se nommaient des mimes, et les deux plus fameux qui parurent à Rome, sous le règne d’Auguste, avaient nom Pvlade et Bathylle.
Le peuple se portait avec fureur à ces sortes de spectacles , ainsi qu’à des courses de cliarriots qui avaient lieu dans le grand cirque; mais ces jeux devinrent quelquefois l’occasion de tumultes et de scènes sanglantes, où souvent les spectateurs, prenant parti pour ou contre les cochers les plus habiles, se divisaient en deux partis, que l’on nommait les verts et les BLEUS , selon la couleur que portaient ces cochers, et en venaient aux mains pour faire prévaloir leur opinion.
11 arriva meme, quelques années plus tard, dans une ville nommée Fidère, peu éloignée de Rome , un événement qui fait bien voir quelle était la passion du peuple pour ces sor-^
tes de spectacles; le théâtre, qui était nouvellement construit, n’ayant pu sopporter la foule de spectateurs qui s’y étaient rendus de tous les environs, s’écroula tout à coup, et plus de cinquante mille personnes furent ensevelies sous les décombres. Ce désastre répandit la consternation dans une infinité de familles, et la ruine de l’amphithéâtre de Fidène fut une calamité publique dans l’empire, comme la bataille de Cannes et la défaite de Varus.
On peut juger, par le nombre considérable des victimes de cet accident, quelle était,, chez les anciens, l’étendue de ces sortes d’édifices» dont il existe encore des ruines ramarquables dans plusieurs endroits, tandis que les théâtres que l’on construit aujourd’hui peuvent contenir à peine deux ou trois mille spectateurs assis.
Tibère assistait rarement à des jeux publics, quels qu’ils fussent, parce qu’il n’ignorait pas que son air farouche et dédaigneux faisait regretter au peuple de Rome les manières affables et polies qui distinguaient Auguste toutes les fois qu’il paraissait en public.
Pendant ce temps , Germanicus se trouvait exposé à un grand danger sur les bords du Rhin, où il continuait à défendre les frontières de l’empire contre les barbares ; plusieurs légions romaines s’étant révoltés contre leurs chefs , oublièrent ce qu’elles devaient à leur général lui-même, et les soldats osèrent menacer la vie du fils adoptif de leur empereur
et du petit-neveu d’Auguste, dont la mémoire leur était si chère.
La princesse Agrippine était alors au camp do son mari, et elle avait amené avec elle ses trois petits garçons, dont le plus jeune, à peine ûgé (le trois ans, était fort aimé des soldats , qui l’avaient vu naître au milieu d’eux; cet enfant avait nom Caïüs, mais les soldats ne l’apl)elaicnt jamais que Galigula, parce qu’il portait habituellement de petites bottines comme celles dont les Romains se chaussaient en temps de guerre, et que l’on nommait en latin
CALIGÆ.
Tout à coup les rebelles divinrent si terribles et si menaçants, que les amis de Germanicus le supplièrent de soustraire sa femme et ses enfants à de si grands dangers, en les envoyant dant une ville des Gaules, où ils seraient en sûreté. La courageuse Agrippine ne voulait pas d’abord quitter son mari; mais enfin , vaincue par ses prières , elle consentit à partir, emportant dans ses bras le petit Caligula.
A peine les soldats, tout mutins qu’ils étaient, eurent-ils appris que cette princesse les quittait avec son iils, parce qu’elle ne pouvait plus trouver de sûreté au milieu de leur camp, qu’ils sentirent toute l’énormité de leur faute: ils vinrent se jeter aux pieds de Germanicus, en le suppliant de leur pardonner : et commo chez les hommes grossiers le repentir se chan-
gc aisément en fureür, ils tournèrent toute leur rage contre ceux qui les avaient entraînés à la mutinerie, et les égorgèrent impitoyablement.
Cependant les soldats repentants , voulant faire oublier leur crime, demandèrent avec instance à Germanicus de les conduire contre les Barbares, pour venger la mort de Varus et de ses infortunés compagnons.
Germanicus était trop sage et trop habile pour ne pas profiter de l’ardeur de ses troupes ; il les mena doue contre les Germains , et après plusieurs combats où Arminius fut complètement défait, il parvint avec son armée au lieu môme où, six ans auparavant, avaient péri les légions de Varus.
Ils aperçurent alors devant eux un triste et déplorable spectacle : car vous n’avez point oublié sans doute que l’implacable Arminius avait sévèrement défendu que l’on donnât la sépulture à tant de braves guerriers.
Tout le pays envirronnant était couvert d’ossements blanchis , de squelettes de chevaux , d’armes rompues et des instruments de supplice où l'impitoyable vainqueur avait fait attacher ses victimes.
Personne, à cet aspect lugubre, ne put retenir ses larmes ; car beaucoup de soldats romains avaient perdu là des parents ou des amis, et de nobles compagnons d’armes. « C’est ici, disait l’un, que Varus est tombé ; c’est là, s’écriait un autre, que l’insolent Armiuius s’est
assis sur son tribunal, pour envoyer nos frères à la mort: » à ces mots on n’enlemlait de toutes parts que des pleurs et des sanglots.
Germanicus, qui avait un cœur sensible et généreux, n’élait certainement pas le moins affligé de tous, et pour honorer la mémoire de tant de vaillantes victimes, il fit réunir en un seul monceau tous les ossements humains que l’on put ramasser, et lui-même posa le premier gazon sur ce vaste tombeau qui renfermait une armée tout entière.
Cette piété envers les mors toucha profondément le cœur des soldats, et porta au comble leur enthousiasme pour leur général, dont on entendait les louanges dans toutes les bouches. Le bruit qui en parvint bientôt jusqu’à l’empereur donna de nouveaux aliments à sa jalousie contre Germanicus ; et nous verrons tout à l’heure combien il était dangereux d’exciter la jalousie de Tibère.
Tout à coup il ordonna au jeune général de se rendre promptement à Rome pour recevoir le triomphe , aimant mieux voir Germanicus, qu’il détestait, triompher sous ses yeux, que de le savoir entouré d’une armée victorieuse dont il était adoré.
Cependant le triomphe de Germanicus fut un des plus magnifiques que l’on eut jamais vus; une foule de prisonniers marcha devant son char, et l’on porta en pompe à sa suite la représentation des montagnes, des fleuves et des
fôrcts où les Barbares araienl été vaincus. Tibère feignit de partager la joie du peuple, et fit distribuer à la populace des monnaies représentant d’un côté le nom et la figure de Gormanicus, et de l’autre se prince rapportant les enseignes brisées des légions de Yarus, dont il avait été le vengeur, avec celle inscription remarquable: la fortlive de retoir.
Cet usage ordinaire aux Romains de frapper des monnaies qui rappelassent les événements importants de leur histoire , nous a conservé fimage de la plupart des personnages illustres de ces temps éloignés; et ces pièces rares et curieuses que Ton trouve encore quelquefois en fouillant la terre dans certains pays, sont ce que l’on nomme des médaillés, qui offrent un gran intérêt aux personnes savantes ou jalouses de s’instruire.
Quand je vous ai parlé à diverses reprises des légions romaines qui campaient sur les bords du Rhin j’ai omis de vous faire remarquer, mes petits amis, que sur toutes le frontières de l'empire, de pareilles armées veillaient à garantir les provinces éloignées des insultes des Barbares : l’Italie elle-même , berceau et siège de la puissance romaine, était gardée par deux flottes nombreuses, l’une placée dans le port de Raveivne sur la mer supérieure, qui forme aujourd’hui le golfe Adriatique, l'autre stationnée sur la mer inférieure ou Méditerranée, auprès du cap Misène, l’un des plus rapprochés de
la Sicile. Mais cette précaution était surtout indispensable aux extrémités de l’empire, soit en Europe, soit en Asie, où souvent une brusque irruption des nations voisines allumait tout à coup des guerres sanglantes.
Ce fut ainsi que Tibère, ayant appris inopinément que les frontières asiatiques étaient menacées par les Parthes, ce peuple guerrier qui , du temps des premiers triumvirs , avait vaincu et égorgé l’avare Crassus, ordonna aussitôt à Gennanicus de partir pour les repousser: ce prince se mit donc en route pour l’Asie avec sa femme et ses enfants qui l’accompagnaient ordinairement dans ses voyages: mais il ne se doutait guère du sort qui lui était préparé dans celte nouvelle mission.
Celui qui gouvernait alors les provinces romaines dans celle partie du monde était un méchant homme nommé Pison, qui avait reçu de Tibère l’ordre secret de faire périr Germanicus aussitôt qu’il le pourrait sans danger. Ce Pison était parfaitement secondé dans cet odieux emploi par sa femme Plancine, presque aussi méchante que lui , et qui de plus haïssait mortellement Agrippine , je ne sais pour quelle raison.
Germanicus était à peine arrivé en Asie, et il avait déjà puni les Parthes de leur révolte, lorsque ce grand homme tomba dangcreuscnienl malade; des symptômes effrayants iirent penser qu'il avait été empoisonné, et les soup-
çons se portèrent sur l’odieux Pison , qui fut obligé de prendre la fuite pour se dérober à la fureur du peuple et des soldais.
Cependant Germanicus reconnut bientôt qu’il allait mourir: quelque irrité qu’il dût être contre Pisojf, qu’il soupçonnait avec juste raison d’avoir attenté à sa vie , il supplia Agrippine de ne point chercher à venger sa mort, et peu de jours après il expira au milieu de son armée inconsolable.
Je ne saurais vous dire, mes enfants, quelle fut la douleur qui se répandit dans tout l’empire à la nouvelle inattendue de la mort de ce grand capitaine, bien plus aimable encore par sa douceur et par son humanité , qu'illustre par son courage à la guerre. Les habitants de la ville d’Antioche, où il mourut, témoignèrent leurs regrets par tous les moyens imaginables. Les uns se coupèrent les cheveux et la barbe qu’ils portaient ordinairement longue , les autres jetèrent dans la rue leurs dieux domestiques, qu’ils avaient inutilement priés pendant la maladie du prince (ces dieux domestiques étaient de petites statues, que chacun conservait dans sa maison où l’on croyait qu’ils protégeaient la famille). Les peuples ennemis euxmémes honorèrent sa mémoire en s’abstenant pendant plusieurs jours de combattre le Romains comme dans une calamité universelle.
Les funérailles de cet homme illustre se célébrèrent à Antioche avec une solennité remar-
quable; son corps fui brûlé sur un bûcher, selon la coutume d’alors, et ses cendres, recueillies avec soin, furent renfermées dans une urne dont Agr4>pine voulut être dépositaire.
Peu de temps après cet événement, on vit celle princesse débarquer tristement sur le rivage d’Italie, portant dans ses bras l’urne précieuse qui renfermait les cendres de Germanicus; suivie de ses six enfants, tous en bas âge, et d’une foule de ses amis, elle allait à Rome demander vengeance à Tibère de la mort de celui qu’il avait nommé son fils.
Lorsque l’auguste veuve parut devant l’empereur, celui-ci feignit d’abord de partager sa douleur et celle du peuple romain, et se garda de laisser éclater la joie secrète qu’il en ressentait ; il ordonna même que l’on rendit de grands honneurs à Agrippine dans toutes les villes que traversait le funèbre cortège qu’elle menait avec elle.
De son côté Pison était revenu à Rome avec Plancine, et tous deux espéraient recevoir un accueil favorable, et peut-être des récompenses de Tibère, qu’ils n’avaient que trop bien servi; mais il n’en fut point ainsi , et ces méchants furent frappés d’épouvante, lorsqu’Agrippine les accusa devant le sénat, tandis que l’empereur, silencieux et glacé, ne leur donnait aucun signe de bienveillance ni de compassion.
Pison comprit alors qu’il était perdu , mais plutôt que de déclarer qu’il n’avait agi que par
rordrc secret de Tibère, il sortit du sénat, où il avait vainement essayé de se défendre, et se relira dans sa maison avec tous les témoignagnes du plus grand désespoir .: le lendemain matin, on le trouva mort et percé d’une épée qui était restée auprès de lui , sans que l’on pût savoir s’il s’était tué lui-même, ou s’il avait été égorgé par des mains étrangères. Sa femme Plancine fut sauvée par la protection de Livie, mère de Tibère, dont elle était la parente; mais beaucoup de Romains furent persuadés que Pisoii avait péri par ordre de l’empereur , dans la crainte qu’il ne déclarât pour sa défense quel était le principal auteur de la mort de Gerinanicus.