LE SÉNAT DES FEMMES
Depuis l’an 218 jusqu’à l’an 222 de l’ère chrétienne.
A celle époque , mes petits amis, il existait dans la ville d’ÉMèsE, en Asie, un temple fameux où le soleil était adoré sous le nom syrien d'ÉiAGABAiE: la divinité à laquelle on avait consacré cet édifice n’y était point représentée comme dans les autres temples païens par une statue de bronze ou de marbre , .mais on Thonorail sous la forme d’une grosse pierre noire, de la formé d’un pains de sucre, qui passait, dit-on, pour élre tombée du ciel.
Une pierre tombée du ciel ,. vous écrierezvous , cela n’est pas possible ! Eh bien , mes enfants , il est pourtant vrai que l'on connaît plusieurs exemples d’un semblable phénomène, fort rare à la vérité, mais dont, lorsque vous serez plus avancés dans vos études, il suffira de vous donner quelques idées exactes, pour vous faire comprendre que cet événement n’a rien d’incroyable, ni de prodigieux: les savants donnent même à ces pierres célestes le nom
d’AéROlITHES.
Dans le temps que Garacalla périt, ainsi que je viens de vous le raconter, le grand-prêtre
du temple d’Emèse était un jeune homme appelé Bassiaîtos, qui ressemblait beaucoup à cet empereur, dont il était le cousin : quoiqu’il fut à peine âgé de quatorze ans, sa ^and’mère Julia Moesa, sœur de l’impératrice Julia-Domna, et sa mère SoÉnis , femmes toutes deux fort ambitieuses , résolurent de l’élever à l’empire, en le faisant passer pour le fils de ce méchant prince.
Or, les soldais qui regrettaient Caracalla parce qu’il avait favorisé leur indiscipline , étaient alors très-mécontents de Macrin, qui se montrait sévère envers eux, et les punissait rigoureusement lorsqu’ils commettaient la moindre faute. Mœsa et Soémis, profitant de cette disposition , conduisirent Bassianus au milieu d’une légion qui était campée aux portes d'Émèse , et ayant fait remarquer à cette troupe turbulente la ressemblance de ce jeune homme avec celui qu’elle regrettait, les soldats, d’une commune voix, le saluèrent du nom d’Antonin, le proclamèrent empereur, et se mirent en pleine révolte contre Macrin.
Lorsque . celui-ci , qui se trouvait alors peu éloigné d’Émèse, fut instruit de cette émeute, au lieu de l’étouffer par une prompte résolution , il méprisa d’abord celle tentative d’un enfant ; mais bientôt îfyant appris que Julia Mœsa par ses promesses avait déjà séduit un bon nombre de soldats, il voulut, mais trop lard, recourir à la force des armes. Les troupes
qu’il envoya contre Bassianus passèrent du côté de ce prince au milieu du combat, les prétoriens se dispersèrent, et Macrin, obligé de prendre la fuite déguisé en courier , fut tué avec son fils ûgé de dix ans, par les soldats qui les reconnurent.
Le premier soin de Bassianus après sa victoire fut d’écrire au sénat de Rome, pour lui annoncer la défaite et la mort de Macrin, en se donnant les titres pompeux de Marc-Aurèle, d’Antonin, et de pctit-fds de Sévère. En meme temps il envoya son portrait aux sénateurs pour être placé sur l’autel de la Victoire, autour duquel se réunissait habituellement cette grave assemblée. Dans ce portrait il s’était fait représenter vêtu de ses habits de grand prêtre du soleil, la tête surmontée d’une tiare ornée de pierreries, et les bras chargés de bracelets d’or et de diamants; ses sourcils étaient peints en noir et ses joues chargées de diverses nuances de rouge et de blanc. Les sénateurs ne purent cacher leur indignation à la vue de cette image ridicule , mais ils furent contraints de se soumettre aux ordres du nouveau maître que les légions de Syrie venaient de donner à l’empire; et Bassianus lui-même avec sa mère et son aïeule, no tarda pas à se rendre à Rome, où bientôt l’extravagance de cet insensé n’eut plus de bornes.
Aussi ignorant qu’étonné lui-même de sa prodigieuse fortune , il nç douta point que son
éléyàiiôn ne fût due à la protection de son dieu* Élagabale, et pour lui en témoigner sa reconnaissance y il imagina d'introduire à Rome le culte de cette divinité asiatique, et môme d'y faire transporter la pierre noire que l’on adorait dans le temple d’Énièse. Un édifice somptueux fut élevé par son ordre sur le Mont Palatin à ce dieu étrange, et lorsque tout fut prêt pour le recevoir, la grossière image fut transportée à Rome avec une pompe et une magnificence qui surpassa tout ce que l’on avait vu de plus somptueux jusqu’alors. La pierre noire, enrichie de diamants et placée sur un char attelé de six chevaux blancs , dont l’empereur lui-môme voulut être lé cocher , traversa les rues de la capitale, que l’on avait parsemées de poussière d’or: de pompeux sacrifices l’attendaient dans son temple, où Bassianus, dans une sorte de délire, changea le nom qu’il avait porté jusqu’à ce jour contre celui du dieu lui-mème, et ne se fit plus appeler autrement qu’Élagabale. Peu de temps après, pour que le soleil ne demeurât pas seul dans sa nouvelle demeure , il résolut de le marier avec la lune, et fit apporter à grands frais de Carthage à Rome une statue célèbre, que les Africains adoraient sous la dénomination d’AsTARvé.
Cependant l’insensé Élagabale (c’est sous ce nom qu’il est surtout connu dans l’histoire), sous prétexte de témoigner sa reconnaissance à son aïeule Mœsa, et à sa mère Seémis, aux-
quelles il devait Kempire, leur accorda le droit de siéger dans le sénat, chose qui ne s’était point encore vue à Rome, parce qu’une coutume sévère s’opposait à ce qu’aucune femme prît place dans celle grave assemblée.
De plus, pour donner une nouvelle salisfac- Uon à l’ime et à l'aulre de ces princesses, il créa exprès pour elles un sénat de dames, qui se réunit fréquemment sous leur présidence , et où l’on délibérait très-sérieusement sur la façon des parures et sur les personnes qui a- \aient le droit de paraître en voilure ou en litière dans les cérémonies publiques. Elagabale, qui avait indroduit à Rome les modes de l’Asie , allacliait une haute importance a ces futiles occupations, et sans doute le sénat des femmes lui parut d’une très-grande utilité pour le gouvernement de l’empire.
Les anciens Romains, dans les glorieux temps de la république, ne portaient jamais que des vêlements de laine, dont la forme et la couleur étaient réglées par d’antiques coutumes et même par de sages lois, qui ne permellaient à personne d’étaler dans son costume une magnilicence blâmable et inutile; ainsi les enfants, quel que fût le rang de leurs parents, n’étaient jamais vêtus que d’une robe longue , simple cl sans ornement, jusqu’à ce que, parvenus à l’âge de dix-sept ans, ils eussent reçu avec de certaines cérémonies la robe virile ou toge , qui était le vêlement ordinaire des hommes li-
bres en temps de paix: à la guerre, outre la cuirasse dont ils étaient annés, les soldats portaient une casaque courte et serrée autour du corps, et un manteau appelé PALLiim, qui leur servait de couverture pendant la nuit. Les consuls^ les sénateurs et les magistrats se distinguaient des autres citoyens par une robe bordée d’une bande dè pourpre on d’écarlate, dont la largeur variait suivant la dignité du personnage: ce costume était nommé la robe prétexte. Ceux qui aspiraient aux emplois publics , ne se montraient dans les assemblées du peuple que vêtus d’une robe blanche, sans aucune bordure, d’où leur était venu le nom de candidats, d’un mot latin qui veut dire blanc.
Aucun empereur jusqu’alors n’avait lait de changement au costume national , si ce n’est que , pour les fêles publiques , quelques-uns avaient adopté une robe prétexte en laine couleur de pourpre, et ornée de palmes brodées d’or. A Rome, les hommes avaient habituellement les cheveux courts et la tête nue, et ce n’était qu’en temps de guerre qu’ils se coiffaient d’un casque de fer, dont la forme varia selon les époques.
Élagabale, accoutumé au luxe de l’Asie, dédaigna l’ancienne simplicité romaine; la laine lui parut trop grossière, et il ne voulut porter que des vêtements de soie, quoique dans ce temps les tissus de cette matière fussent d’un prix si élevé , qu’il était interdit par une loi
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aox hommes d’en faire usage pour leur habillement, et que les plus illustres dames romaines pouvaient seules les employer dans leur parure.
Élagabale, le premier, adopta ces modes dispendieuses; il changea la toge romaine contre la robe longue et traînante en usage chez les Asiatiques; il se para de colliers étincelants, et se couvrit la tête de cette espèce de haute couronne d’or enrichie de pierres précieuses, que portaient autrefois les rois d’Assyrie et de Perse, comme vous pouvez vous. rappeler de l’avoir lu dans VHisioire ancienne: il était trèsdifficile de reconnaître, sous ce travestissement l’un des successeurs des Césars.
Vous n’aurez point de peine à croire, après un tel récit, mes enfants, que l’extravagance de ce prince le portât à toutes les folies imaginables: il épousa successivament quatre femmes qu’il répudia quelques jours après: puis il voulut être femme à son tour, se choisit un mari parmi les courtisans qui l’entouraient, et se fit donner le titre de madame et d’impératrice.
En môme temps il épuisait, hors de propos, les trésors du monde, en les distribuant avec profusion aux soldats et à la populace; et ne manquait pas de choisir, pour les plus hautes dignités de l’empire, des cochers, des barbiers, des musiciens et des danseurs. On péut dire avec vérité que l’on ne vit jamais dans aucun
pays un règne à la fois plus honteux et plus ridicule.
Cependant l’impératrice Mœsa, déçue dans tout ce qu’elle avait espéré en élevant cet insensé au trône, tourna ses vues pour l’avenir vers un autre de scs petits-fils, nommé Alexandre: usant d’un reste de crédit sur l’esprit d’Élagabale, elle le détermina à adopter ce jeune prince, qui, à peine âgé de treixe ans, se distinguait déjà par les qualités les plus aimables. Alexandre était fils de Mammée , sœur de.Soémis, et seconde fille de Julia Mœsa.
Élagabale parut d’abord porter beaucoup d’af<* fection à cet enfant; mais bientôt prenant ombrage de ses bonnes dispositions qui semblaient croître avec lui, et surtout des acclamations que la vue de ce jeune prince faisait éclater parmi le peuple et les soldats, il résolut de le faire périr en l’étouCfant dans un bain. Cette lâche trahison, à laquelle Alexandre échappa, devint pour les prétoriens l'occasion d’une nouvelle révolte, dans laquelle ils égorgèrent Élagabale avec sa mère Soémis, et Alexandre proclamé empereur à la place de son infâme cousin joignit à son nom celui de Sévère, parce qu’il prétendait comme lui appartenir à la famille de Caracalla.
Le corps d’Élagabale, après avoir été traîné dans les nies de Rome par la populace , fut précipité dans le Tibre, et. le sénat, par un décret public, voua sa mémoire à une, infamie
élémëlle. Il était alors ôgé dé dix-hiiît ans, et son règne avait duré quatre années.