LES TRENTE TYRANS
Depuis l’an 234 jusqu’à l’an 267 de l’ère chrétienne.
G.4LLUS avait à peine conclu ce traité humiliant avec les Barbares, qu’un autre général, nommé Ésiilien , lui arracha l’empire avec la vie, et succomba lui-même bientôt après devant un nouvel empereur, appelé V.aiéiuen, qui fut proclamé par les légions de la Gaule.
Ce dernier prince , déjà avancé en âge (il n’avait pas moins de soixante ans), était aussi recommandable par ses vertus que par son courage. L’empereur Dèce, distinguant en lui de grandes et belles qualités, avait rétabli en sa feveur la grave et imposante charge de censeur, dont vous pouvez vous souvenir que furent revêtus le rigide Caton, et les plus illustres Romains du temps de la république. En confiât cette charge importante à un pareil personnage , Dèce avait espéré rétablir les anciennes II 6
mœnrs, si coniplèlemenl changées par les mau- Tais princes qui s’élaient succédé sur le trône; mais son espérance fut déçue, et malgré l'exemple sévère du nouveau censeur, les Romains de ce temps demeurèrent plus semblablcs aux contemporains de Néron et d’Élagahale qu'à leurs ancêtres du glorieux temps des guerres puniques.
Ce fut cet illustre vieillard qui prit la place d’Émilicn après sa défaite, et comme il prévoyait avec raison que de nouveaux dangers ne tarderaient pas à fondre sur Rome, il associa à sa puissance son fils Gallieh , jeune homme faible et débauché, qu'il croyait capable de soutenir avec lui le poids de l’empire.
Le nouveau royaume des Perses, qui, ainsi que je vous l’ai raconté, s’était relevé en Asie, du temps d’Alexandre Sévère, était alors gouverné par Sapor 1er, fils et successeur du ])uissant Artaxercès, et le second des Sassanidos; ce prince haïssait les Romains, et n’attendait qu’une circonstance favorable pour leur déclarer la guerre.
Cette occasion ne larda pas à se présenter :
un seigneur syrien, appelé Cyriade, qui par sa mauvaise conduite s’était attiré la colère de son propre père , ami dévoué des Romains , vint chercher un refuge, auprès du roi do Perse.
Ce Cyriade , qui no souhaitait que le mal , fil connaître à Sapor que l’empire, assailli de tous côtés par les Barbares , ne pourrait op-
poser aucune rcsislance à scs armes, s’il lui déclarait la guerre. Sapor crut aisément ce qu’il désirait, et passant aussitôt l’Euphrale et le Tigre, il ravagea plusieurs provinces, et surprit même la ville d’Antioche , la plus iiriportante de celles que les Romains possédassent alors en Asie.
Ce jour-Ià précisément les habitants de celle grande cile élaient réunis au théâtre , où un mime célèbre les divertissait par ses gesles et ses grimaces ; la femme de ce comédien aperçut tout à coup dans la campagne d'épais tourbillons de poussière, et bientôt après son oreille crut distinguer le hennissement des chevaux, puis enfin elle vit dos armes briller au soleil: « Ou je rêve, s’écria-t-ello avec effroi, ou voici les Perses! » Et en effet, c’était l’armée de Sapor, qui, profilant du premier moment d’épouvante , saccagea la ville et s’empara d’un immense butin.
Au premier bruit d i la ruine d’Antioche, Valérien se hala de passer, en Asie pour repousser les Perses; mais ayant été vaincu dans un premier combat, il eut l’imprudence de se rendre à une entrevue que Sapor lui avait lait proposer, sous prétexte de traiter de la paix, et le barbare l’ayanl fait charger de chaînes, le réduisit à la plus cruelle captivité.
De ce moment, il n’y eut pas de traitements affreux que Sapor ne fît endurer à son prisonnier; il le traînait constamment à sa suite, char-
gé de fers, et encore revêtu, par dérision, de la pourpre impériale.
Lorsque l’impitoyable Persan voulait monter à cheval , Valérien était forcé de se courber jusqu’à terre, et de souffrir que Sapor, posant le pied sur son cou ; s’en servit comme d’un étrier pour se placer en selle.
Le malheureux Valérien, abandonné du monde entier et de son propre fils Gallieu, qui régnait honteusement à Rome , tandis que son père subissait un si dur esclavage, languit ainsi pendant neuf années: lorsqu’il mourut, Sapor ordonna qu’on l’écorchàt, qu’on teignît sa peau en rouge, et qu’après l’avoir emplie de paille, pour lui conserver la forme humaine , on la suspendit à la voûte d’un temple, où il la montrait insolemment aux ambassadeurs romains qu’il recevait à sa cour.
L’insensible Gallien , en apprenant la mort funeste de son père, ne laissa échapper aucun signe de regret ni d’attendrissement , et l’on n’entendit sortir de sa bouche que ces paroles , qui dénotaient assez son mauvais cœur : « Je savais que mon père était homme, et puisqu’il est mort avec courage, je suis satisfait, n
Cependant l’empire se trouvait alors menacé de nouveaux dangers, par l’invasion d’une armée de Germains, qui sous le nom de Francs, ou hommes libres, avaient traversé le Rhin, et s’étaient répandus dans la Gaule.
Ces Francs ne formaient point uu seul et
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môme peuple, mais une réunion de Tribus cimbriques, dont la demeure s’étendait le long lie ce fleuve jusqu’à son embouchure dans l’Océan.
Il ne faudra point oublier, mes petits amis, que ce fut au temps de l’empereur Gallien, que les Francs envahirent pour la première fois la Gaule , à laquelle ils donnèrent plus lard le nom de France qu’elle porte encore aujourd’hui.
Dans le même temps une armée innombrable de Goths passa le Danube sur la glace, et une flotte de la môme nation, qui ne comptait pas moins de six mille petits vaissaux, ravagea les bords du Pont-Euxin, et se prépara à franchir le Bosphore de Thrace. Mais comme Gallien demeurait immobile à Rome, tandis que l’empire était ainsi assailli de toutes parts, on vit à la fois dans les différentes provinces, obligées de pourvoir elles-mêmes à leur propre défense, trente personnages qui prirent le titre d’empereurs, et auxquels l’histoire a donné celui de tyrans.
Je dois vous dire pourtant, mes enfants, que ces trente tyrans, dont Odenat, prince de Pal- MVKE en Syrie , fut le plus célèbre , par leur courage, à éloigner les Barbares, pendant que l’indolent Gallien, aussi mauvais empereur que mauvais fils, s’endormait dans une nonchalance dont rien ne pouvait le tirer.
Odenat, élevé à la dignité d’Auguste par Gallien lui-même, repoussa les Perses qu’avait euorgueillis le désastre de Yalérien , et les o-
blîgea de repasser l’Euphralc; mais ce vaillant capitaine périt bientôt assassiné par un de ses secrétaires , que dans un instant de vivacité il avait maltraité à la chasse, et qui lui en avait conservé une profonde rancune. Le faible Gallien ne lui survécut que peu de temps, et les trente tyrans s’éteignirent successivement dans toutes les parties de l’empire.