L’INVASION DES BARBARES
Depuis l’an 364 jusqu’à l'an 378 de l’ère clirélienne.
Je n’aurai point d’histoire à vous raconter, mes petits amis, sur le successeur de Julien l’Apostat, qui ne régna que peu de mois ; après la mort de Jovien, dont la domination fut marquée par le rétablissement du christianisme , deux frères , appelés Valentinien et Va- LENS , proclamés par les légions , se partagèrent les provinces et en formèrent deux vastes États, sous le nom d’EmpiRE d’Orient et d’Ew-
PIRE d’OcCIDENT.
I.e primier empire, dont Constantinople fut la capitale , s’étendait en Europe et en Asie depuis le bords du Danube jusqu’à ceux de l’Euphrate, et devint le partage de Yalens: le sié-
Dh '' 'idbyG* 'Oi^I
çre du second, que se résefva Valenlinien, fut établi à Milan, celle grande ville d’Ilalie, dont Maximien-IIercule avait préféré le séjour à celui- de la vieille Rome. Cet empire s’étendait depuis la rive gauche du Danube jusqu’à la muraille de Seplime Sévère, dans l’ile de Bretagne.
Valentinien, parvenu du rang de simple officier à la dignité impériale, était doué de toutes les qualités qui font les grands princes ; il était juste, mais sévère: affable, mais imposant; brave, mais prudent; et pourtant ces précieux avantages étaient ternis par une violence de caractère qui lui fit commettre plusieurs grandes fautes, et finit par causer sa perle^. Un Jour que des ambassadeurs germains avaient été introduits devant son trône pour lui demander humblement la paix après une défaite sanglante, ce prince, en les voyant paraître, ne fut pas maître de sa colère ; il leur reprocha avec tant de fureur l’ingratitudine dont ils avaient payé les bienfaits qu’il leur avait accordés en diverses circonstances, qu’un vaisseau s’étant tout à coup rompu dans sa poitrine, il tomba à la renverse en vomissant le sang à gros bouillons et expira presque aussitôt. Ce terrible effet d'un emportement immodéré épouvanta tous les assistants, et chacun déplora un défaut que rien n’avait pu maîtriser et dont l’empereur vanait de périr victime. Ses deux jeunes fils , Gratien et Yalentiniei! II , mon-
tèrent après lui sur le trône, et régnèrent ensemble sur l’empire d’Occident.
A celle époque il y avait encore dans le nord de l’Asie, bien au delà des contrées d’où étaient sorties autrefois les nations gothiques, et à l’orient de la mer Caspienne, d’autres peuples barbares que les Romains ne connaissaient point encore, et qui n’avaient sans doute jamais entendu parler de Rome ni de sa puissance.
- Quoiqu’ils appartinssent , évidemment à la grande race des Scythes , dont il est si souvent question dans les histoires que vous connaissez déjà, on les désignait sous la dénomination de Huns.
• Ces peuples, qui n’étaient pas moins effrayants par leur multitude que par leur figure et leurs mœurs étranges, dédaignaient l’ agriculture, qu’ ils regardaient comme l’ occupation des nations esclaves, mais ils aimaient la chasse, la guerre et le brigandage: ils conduisaient devant eux d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons, et passaient leur vie sous des tentes de peaux de bêtes, ou plus souvent encore à cheval ou sur des charriots légers, a- Yec lesquels ils parcouraient de vastes contrées dont ils étaient les seuls habitants.
- Ces barbares, accoutumés à se nourrir du lait de leurs juments ou de viande crue séchée au soleil et conservée sous la selle de leurs chevaux, étaient couverts de haillons ou de vôle-
ments grossiers; leur aspect (Uail hideux: ils avaient le cou épais et enfoncé dans de larges épaules, le dos voûté, la tête volumineuse, fe visage aplati, les yeux noirs, petits et creux, la bouche grande, le nez écrasé, la voix aigre et glapissante , et la figure toute balafrée de cicatrices qu’ils étaient dans fusage de se pratiquer dès leur enfance,
Pendant longternps ces peuples, qui liraient leur origine des régions les plus reculées de l’Asie, et s’étaient avancés successivement jusqu’aux bords de la mer Caspienne , avaient pensé qu’au delà de l’étendue d’eau qu’ils voyaient devant eux, il n’existait plus d’autres nations ni d’autres contrées.
Mais on dit qu’un jour deux jeunes Huns poursuivant une biche blessée, virent cet animal traverser un petit bras de mer, et le suivirent à la nage sur la rive opposée , où ils découvrirent, à leur grand élonnemenl, de vastes plaines et des pays qui leur parurent bien préférables à leurs déserts. Ces hardis chasseurs retournèrent vers leurs compagnons , à qui ils rapportèrent ce qu’ils avaient vu: et bientôt ceux-ci résolurent de marcher vers cette nouvelle terre avec leurs femmes, leurs enfants leurs charriots, et même leurs inombrables troupeaux: toute cette multitude se répandit comme un torrent sur ces contrées inconnues.
La première nation qu’ils rencontrèrent dans leur marcbC; entre la mer Caspienne et le Pont-
Eaxin, fut celle des Alaiks , peuple d’origine scylhiqûe comme eux , et tellement barbare , que leur seule divinité était un sabre planté en terre, qu’ils adoraient comme l’image de la guerre; néanmoins les Huns les chassèrent de leurs demeures, et les poussant devant eux, arrivèrent bientôt dans la Dacie, où vous savez que les Goths s’étaient établis du temps de l’empereur Gallus.
Depuis cette époque, les Goths sous le gouvernement d'un vieux prince de leur nation , nommé Hermanric, avaient formé une vaste puissance, séparée de la Germanie par la Vistule, et s’étendant sur les bords de la mer Baltique. Mais Hermanric ayant été assassiné par un des siens , les diverses tribus des Goths avaient choisi pour régner sur elles des chefs de guerre auxquels ils donnaient le titre de juges.
Lorsque les Goths virent cette foule innombrable de Huns et d’Alains se présenter sur les bords du Dniester , grand fleuve qui , en se jetant dans le Pont-Euxin , séparait leurs possessions de la Scythie, ils essayèrent d’abord d’arrêter en combattant cette multitude tumultueuses; mais ayant été vaincus dans une bataille sanglante, ils se précipitèrent en désordre avec leurs familles sur la rive du Danube , et supplièrent à mains jointes les Romains qui étaient sur l’ autre bord, de leur accorder une retraite sur les terres de l’empire.
L’empereur Yalens sc trouvait à Antioche^ea
Asie, lorsqu’il apprit à la ibis ces événements et la supplique de ces étrangers; il pensa que, s’ils les accueillait, ils l’aideraient à défendre l’Orient contre les autres barbares, et ordonna qu’on leur fournît aussitôt des barques et des bateaux pour passer le fleuve, leur promettant en. outre que , s’ils voulaient livrer leurs^ armes avant de pénétrer dans l’inlérieur de l’empire, on leur distribuerait des vivres jusqu’à ce qu’ils pussent cultiver la terre dans les nouveaux pays où ils s’établiraient. Mais les Golhs qui se défiaient des promesses de Valens, lorsqu’ils eurent traversé le Danube , refusèrent d’abandonner leurs armes , et les officiers de l’empereur, pour les forcer à obéir, cessèrent de leur donner les vivres qu’ils leur avaient promis , de sorte que bientôt cette multitude affamée fut réduite au désespoir : après avoir égorgé leurs bestiaux pour se nourrir, on vit de malheureux Gotlis vendre leurs enfants et se vendre eux-raôines comme esclaves pour obtenir un morceau de pain, et un grand nombre d’entre eux expira de faim et de misère.
Mais enfin leurs chefs se souvinret que leurs armes leur étaient restées, et déclarant la guerre aux Romains, ils ravagèrent les terres de l’empire , et vainquirent les armées qui tentèrent de s’opposer à leur passage. L’empereur Valens, s’étant avancé à leur rencontre à la tète de plusieurs légions, fut entièrement défait par eux auprès de la ville U’Adriakopie, autrefofe fon-
dée sur les bords de la mer par Adrien ; et lui-même ayant été blassé dans le combat, fut porté dans une maison voisine du champ de bataille, où les Goths l’investirent et le brûlèrent impitoyablement avec toute sa suite.
Cette irruption des Goths. qui, aussitôt après cette victoire, se répandirent dans les provinces romaines, ouvrit la Germanie et les Gaules aux ravages des autres barbares. Les Huns, les Alains et les Vandales, autre nation d’origine Suève, se précipiterènt à leur suite sur TOccident, et bientôt après envahirent tout l’empire.
La plupart de ces peuples, au lieu de s’établir dans les riches contrées qu’ils envahissaient, ne songeaient qu’à détruire les monuments, les moissons et tout ce qu’ils rencontraient sur leur passage ; on eût dit qu’ils voulaient rendre toute la terre semblable aux déserts d’où ils étaient sortis, afin qu’aucune trace du travail de l’homme ne retardât les charriots de leurs femmes ou la rapidité de leurs coursiers.