THÉODOSE-LE-GRAND
Depuis Tan 378 jusqu’à l’an 393 de i’èrë chrétienne.
Jusqu’au règne des fils de Valentinien, mes petits amis, quoique le christianisme se fût rapidement propagé dans tout l’empire, le cultes des faux dieux n’avait point é*té interdit par les
successeurs de Constanlin ; et à Rome, comme dans les provinces, on voyait encore s’élever les temples et les autels des anciennes divinités païennes. Des sacrifices solennels étaient offerts publiquement à ces dieux de marbre ou de bronze : leurs prêtres conservaient les costumes établis autrefois par le roi Numa ; les augures consultaient avec respect les poulets sacrés, et les vestales elles-mêmes continuaient à veiller auprès du feu immortel.
Gralien fut le premier empereur qui , par zèle pour le christianisme , ordonna que les temples païens fussent fermés, défendit à leurs prêtres les cérémonies religieuses, et leur interdit de paraître en public dans le costume de leur dignité. Cette sévérité s’étendit jusqu* aux statues élevées dans les temples et les édifices publics.
Cependant le sénat de Rome, qui comptait encore dans son sein un grand nombre de nobles personnages fidèles à l’ancienne religion, vit avec douleur celte défense de l’empereur menacer l’autel de la Yictoire, auprès duquel vous pouvez vous rappeler que cette grave assemblée avait coutume de se réunir. La statue de cette déesse, dont cet autel était surmonté, représentait une femme majestueuse et d’une beauté remarquable , ayant un pied posé sur un globe terrestre, le bras droit élevé et tenant en main une couronne de laurier.
Un illustré sénateur nommé Symîiaqüe, alors
revêtu de la dignité de souverain pontife et de celle d’augure, conçut la pensée de se rendre à Milan pour supplier les lils de Valentinien de ne point renverser les autels de cette divinité, que beaucoup de Romains regardaient encore comme la protectrice de leur patrie.
Symmaque était doué d’une rare éloquence; il sè présenta d’un air triste et respectueux devant les jeunes empereurs, et pria avec instance , au nom de la déesse elle-même , de ne point détruire un culte qui avait soumis le monde à la domination de Rome : il leur rappela que c’était elle qui avait chassé Annibal de l’Italie et les Gaulois du Capitole , et que les malheurs de l’empire avaient suivi de près l’abandon do ses autels, voulant exprimer, par là, que depuis que Constantin avait embrassé le christianisme, chaque jour, en quelque sorte, avait été marqué par des désastres.
Ces paroles graves et douloureuses du vénérable sénateur firent une profonde impression sur tous ceux qui les entendirent , mais scs efforts furent inutiles pour sauver l’ancienne religion des Romains; dans l’espace de peu d’années les temples, les autels et les statues des dieux furent détruits à Rome et dans les provinces, même les plus éloignées, et la plupart des habitants de l’empire se soumirent à recevoir le baptême.
Cependant, mes petits amis, jamais encore l’empire n’avait paru si près de sa perte totale;
les Barbares franchissant à la fois toutes les frontières , le pressaient de toutes parts , sur l’Euphrate, sur le Danube, sur le Rhin, et jusque dans l’ile de Bretagne où les murailles de Sévère et d’Adrien ne sulTisaient plus pour les arrêter. Depuis la mort de son oncle, Valons, dont les cendres même n'avaient pu. être retrouvées sur le champ de bataille d’Adrianople, Gralien, à peine âgé de vingt ans, se trouvait seul chargé de ce poids immense; et sou jeune frère, Yalenlinieirll, qui entrait à peine dans sa huitième année, ne pouvait encore lui être d’aucun secours.
Alors Gratien se souvint d’un brave oîTicier appelé Théodose qui avait autrefois vaillammeut combattu sous Valentinien Rr, et qui vivait alors en Espagne , son pays natal , dans une profonde retraite ; il le manda devant lui , le supplia d’accepter la moitié du pouvoir suprême , et lui offrit l’empire d’Orient et le litre d’Auguste.
Le père de Théodose, victime d’une odieuse calomnie, avait jadis péri, par l’ordre de Teiiipereur Valens; mais Gralien lui témoigna tant de douleur et de regret de cet affreux malheur, que Théodose consentit, malgré sa répugnance à se charger d’un si énorme fardeau.
Théodose était chrétien, et réunissait en sa personne les plus hautes qualités dont un homme puisse être orné ; on dit qu’il était de la même famille que Trajan , dont il possédait
presque toutes les vertus, et il ne sc croyait puissant que pour faire du bien aux peuples.
Pendant ce temps les Golhs, enhardis par la défaite et la mort de Valons, continuaient de ravager l’empire , et se montraient jusqu’aux portes de Constantinople. Théodose se hâta de réunir les débris de l’armée romaine, et s’avançant vers, les Barbares, il les vainquit complètement, et les refoula sur le Danube.
Partout où le nouvel empereur se présentait, les ennemis étaient défaits , et l’empire commençait enfin à respirer, lorsqu’il tomba dangereusement malade: alors, croyant sa fin prochaine, il appela auprès de lui un évêque, et voulut recevoir le baptême avant d’expirer, à l’exemple de Constantin ; mais à peine cette cérémonie eut-elle été accomplie, que le mal diminua, et il vécut encore plusieurs années pour la gloire de l’empire.
Pendant le règne de Valens, les Ariens, favorisés par ce prince , avaient opprimé les autres chrétiens, et un grand nombre d’évêques avaient même embrassé leurs erreurs ; mais Théodose ,, qui reconnaissait la véritable doctrine de l’Évangile, professée autrefois par le concile de Nicée , chassa les évêques Ariens de leurs églises, et ordonna que les vrais chrétiens porteraient le nom dé Catholiques , ce qui veut dire Universels.
En même temps il rendit une multitude de lois sages et favorables à l’humanité; il punit
de mort les délateurs, défendit les spectacles de gladiateurs qui accoutumaient le. peuple à la vue du sang, et il aurait été certainement le plus illustre des empereurs romains, si une action criminelle n’eùt IrouLlé la gloire d'une si belle vie.
Les habitants de la ville de Thessaiovique en Illyrie, qui étaient passionnés pour les courses de cliarriots, se mutinèrent un jour contre leur gouverneur , parce qu’il avait fait mettre en prison le plus habile des cochers du Cirque, pour quelque faute qu’il avait commise. Dans leur fureur , ils lapidèrent le gouverneur luimême, c’est-à-dire qu’ils l’assommèrent à coups de pierres, et renversèrent une statue que Théodose avait fait élever à la mémoire de son père, sur la place publique de celte ville.'
Malheureusement les belles qualités dont ce prince était orné étaient quelquefois étouffées, par des accès de colère et de violence qui le portaient aux actions les plus condamnables.
Au premier bruit de la révolte de Thessalonique, et surtout de l’outrage fait à la statue de • son père. Théodose se livra à un tel emportement, qu’à l’instant même il envoya contre les rebelles des soldats chargés d’en tirer unevengeance terrible. Cet ordre cruel ne fut que trop bien exécuté; et les soldats de l’empereur ayant pénétré d§ns Thessalonique, au moment où toute la population de cotte ville était encore réunie dans l’amphitéalre , pour assister
à des jeux publics, égorgèrent impitoyablement des femmes, des vieillards, et jusqu’à de pauvres petits enfants, que leurs mères ne purent soustraire aux coups de ces forcenés. Trois heures suffirent pour cette funeste exécution, qui coûta la vie à plus de sept mille personnes; mais à peine fut-elle accomplie, que Thédose éprouva un violent remords de son crime.
Il y avait alors à Milan, où résidait l’empereur, un saint évêque nommé Ambroise, qui, après avoir vainement tenté par ses supplications de fléchir la colère de Théodose contre les rebelles de Thessalonique, s’était retiré dans son église, où il priait Dieu avec ferveur d’arrêter les effets de la vengeance de ce prince.
Peu de jours après, l’empereur, ne pouvant résister plus longtemps à ses remords, se présenta pour entrer dans la cathédrale, mais l’évêque Ambroise était à la porte de cette église, et lui défendit d’y pénétrer, en lui déclarant qu’il fallait auparavant qu’il fit pénitence de son crime, parce que dans ce temps-là il était interdit à ceux qui avaient commis quelque grand péché de se présenter dans l’église avec les autres chrétiens, et l’on disait d’eux qu’ils étaient excommuniés.
Vous allez croire peut-être que l’empereur, irrité de celle résistance , se livra à un nouvel emportement, et se vengea du pieux évêque d’une manière terrible : eh bien, il n’en fut point ainsi; Théodose, confessant son cri-
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me, se soumit à la discipline de l’Eglise; et après une pénitence publique de plusieurs mois, pendant lesquels il ne porta pas une seule fois les ornements impériaux, il vint lui-même supplier Ambroise de ne plus le repousser de l’assemblée des fidèles.
Le pieux évêque y consentit avec joie , et depuis ce temps Tliéodose ne s’abandonna jamais à une si funeste colère.
Cette religieuse soumission d’un empereur qui , d'un seul mot , aurait pu tout renverser devant lui; est Irès-honorable pour Tliéodose, qui dans la personne de l'évêque Ambroise , rendait ainsi un hommage éclatant au Dieu dont il était le ministre.
Un tyran, nommé Maxime, s’était fait proclamer empereur par les légions de Bretagne, et, après une sanglante bataille , avait surpris et assassiné le jeune Gratien, qui eût été digne d’un meilleur sort. Ce 31axinie, dont l’audace était extrême, marcha aussitôt sur Milan, où se trouvait encore Valentinien II , et , forçant ce prince enfant à partager l’empire avec lui, entreprit de rétablir en Italie le culte des dieux du paganisme.
A cette nouvelle. Théodose, rassemblant son armée , marche contre Maxime , le combat et le poursuit avec tant d'acharnement , que le tyran, vaincu, est mis en pièces par les premiers soldats qui l’atteignent. Par là Valentinien II dut à son collègue l’empire et la vie,
qu’il perdit pou de temps après sous les coups d’Arbogasle, l’un de ses ofliciers, qui ne tarda pas à recevoir le cliiilimeut de son crime.
Un autre tyran, nommé Eugène, suscité par ce même Arbogastc, s’élant de nouveau élevé en Occident, l’empereur le vainquit encore, et dispop de cet empire en faveur d’HoNomus, le plus jeune de ses fils, alors âgé de onze ans seulement, tandis qu’il réservait celui d’Orient à son fils aîné , nommé Aiicadius , qui venait d’atteindre sa dix-huilième année.
Théodose, après avoir reçu de son vivant le surnom de Grand, ne survécut pas longtemps à ses triomphes; il mourut de maladie, encore peu avancé en âge, après un règne de seize ans.