AGRIPPINE
Depuis l’an 47 jusqu’à l’an 54 de l’èrc chrélicnne.
Tandis que Claude faisait ainsi punir sévèrement tous ceux qui avaient pris part à la révolte de Camille , Messaline et ses affranchis cherchaient tous les moyens possibles pour amasscr des trésors aux dépens du peuple. Un jour, ils imaginèrent de réaliser le projet de Caligula, en vendant, au poids de l’or, aux Romains, le blé et les autres aliments les plus nécessaires à la vie; de sorte que peu de personnes pouvaient atlcindrc aux prix exorbitants qu’ils y mirent. En quelques jours la famine devînt horrible, et fit mourir une multitude de gens. Claude, qui n'était point dans le secret de sa méchante femme, fut obligé, pour faire
cesser ce fléau, de fixer lui-même le prix des aliments du peuple.
^ En môme temps Messaline se Imait à des débauches si honteuses, que depuis ce temps son nom est devenu une injure pour les créatures môme les plus méprisables; quoiqu’elle ne craignît pas l’empereur, qu’elle connaissait faible et indolent, elle avait soin cependant qu’il ignorât toutes les bassesses qu’elle commettait chaque jour; mais pendant un voyage que ce prince fit en Italie , elle poussa l’extravagance jusqu’à prendre un autre mari, en présence de tout le peuple de Rome, où elle était restée. Ce dernier scandale devint la cause de sa mort, car l’affranchi Narcisse , qui jusqu’alors lui avait été entièrement dévoué, résolut de mettre un terme à ses honteux déportements, dans la crainte que cette misérable femme , qui ne connaissait plus aucun frein, ne se défit de lui lorsqu’elle ne le jugerait plus nécessaire à son service.
En effet, Narcisse ne tarda pas à accomplir le dessein qu’il avait conçu, et à peine Claude fut-il de retour qu’il lui raconta secrètement tout ce que l’impératrice avait fait pendant son absence; puis lorsqu’il vit que ce prince, facile à irriter, comme le sont ordinairement les caractères faibles, s’abandonnait à la plus violente colère, il l’excita à ne point différer sa vengeance. L’empereur hors de lui même, ordonna que la coupable fût mise à mort sur-
le-champ, sans vouloir la revoir ni l’entendre quoiqu’il l’eût beaucoup aimée autrefois , et qu’elle fût la mère de Britannicus et Octavik, aimables enfants dont la destinée devait être bien affreuse.
Le cruel Narcisse ne perdit pas un instant pour que cet ordre', arraché à la colère , fût exécuté avant que Claude eût le temps de s’en repentir, et l’altière Messaline expia, par une mort violente, les malheurs qu’elle avait causés.
L’empereur était à table lorsqu’on vint lui apprendre que Messaline avait cessé d’exister; celle nouvelle ne parut pas faire la moindre impression sur cette âme sèche et égoïste: et le lendemain, le stupide monarque , oubliant déjà sa colère de la veille , demanda à haute voix pourquoi l'impératrice ne venait pas prendre place à ses côtés, comme elle en avait l’habitude. Aucun des assistants n’osa répondre à une^ pareille question , et l’empereur ne se souvint bientôt plus de Messaline ni de sa vengeance.
Cependant Narcisse, qui connaissait l’indolence de l’empereur, s’était persuadé qu'après la mort de Messaline, il deviendrait le seul maître de l’empire, et gouvernerait l’État selon son caprice; mais il est bien rare que les méchants réussissent complètement dans leurs projets, quelque habiles qu’ils soient, et Narcisse s'aperçut bientôt qu’il n’avait pas' tout prévu. Agrippine, celle nièce de Claude dont je vous
ai déjà parlé, était une femme ambitieuse et terrible, qui ressemblait bien moins à son père Germanicus qu’à son frère Caligula. Elle avait été mariée deux fois, d’abord avec un Romain nommé Dosiitiijs âuénobarbijs, dont elle avait un fils qui fut depuis l’empereur Néron; et ensuite avec le riche Passiénus, dont l’avarice était telle qu’il lassait souvent sa femme manquer de nourriture et de vêlements.
Un jour Passiénus tomba dangereusement malade, et mourut au bout de quelques heures:
le bruit se répandit qu’il avait été empoisonné, et les soupçons se portèrent sur sa femme Agrippine, qui depuis longtemps ne cessait de se plaindre des privations qu’il lui imposait. Nous verrons plus tard que celte princesse , en effet , n’était pas incapable de commettre un pareil crime.
Le fils d’Ahénobarbus et d’Agrippine portait alors le nom de Domitius, qui était celui de sa famille paternelle; tout jeune qu’il était, il annonçait dès lors des qualités et des défauts peu ordinaires dans un enfant, ce fut pour l’amour de ce jeune homme que sa mère conçut la pensée de devenir la femme de Claude, après la mort de l’odieuse Messaliue.
Quoique les lois romaines de ce temps-là ne permissent pas à un oncle d'épouser sa nièce, l’empereur résolut d’élever Agrippine au trône en la prenant pour femme; en même temps à la prière de cette ambitieuse princesse, et au-.
délrimcnt de son propre fils Brilannicus, il a dopta le jeune Domilius, auquel il fit prendre le nom de IVéron, et qu’il maria depuis à sa fille Octavie.
. Dès ce moment le fils adoptif de l’empereur devint l’unique objet de toute sa tendresse; il lui donna pour précepteurs les deux hommes les plus habiles et les plus estimés de ce temps: l’un était un philosophe appelé SÉnèquE; l’autre, le préfet des gardes prétoriennes , qui avaitnomBüRRiiüs; ces deux personnages étaient tout dévoués à Agrippine , qui avait tiré l’un de lexil et l’autre des rangs de l’armée. Néron, gendre de l’empereur, fut comblé de tous les honneurs, tandis que le véritable héritier de l’empire, Brilannicus, prince aimable et intéressant, était relégué dans les appariements du palais, d’où son père Claude ne l’appalait plus que rarement auprès de lui.
L’habile Narcisse , toujours jaloux de gouverner son maître, s’aperçut aisément que la nouvelle impératrice était bien plus à craindre que l’infâme Messaline ; plusieurs fois il essaya d’ouvrir les yeux de l’empereur, qui parla de son fils Brilannicus, et peut-être serait-il parvenu à détromper Claude sur les desseins d’Agrippine, si cette méchante femme lui en eût laissé le temps; mais elle se hâta de l’exiler de Rome, et cet éloignement du seul homme qui lui fût encore dévoué causa bientôt la perte du faible Claude.
Il y avait alors à Rome une célèbre empoisonneuse appelée Locüste, qui avait été autrefois condamnée à mort à cause de ses crimes, mais que l’on avait gardée jusqu’alors dans une prison , je ne sais par quel motif. Agrippine alla trouver secrètement cette misérable femme et lui promit sa grâce si elle voulait lui prêter le secours de son art funeste. En effet , peu de jours après, à la suite d’un repas où Claude, qui éiait fort gourmand, comme le sont le plus souvenues gens stupides, mangea avidement des champignons, ce prince tomba tout à coup dans un assoupissement profond , dont il ne sortit que pour expirer.
Telle fut la fin déplorable de cet empereur, qui, par sa faiblesse, prépara le règne du plus monstrueux des hommes, en appeUant Néron dans sa famille.