LA JEUNESSE DE NÉRON
Depuis l’an 54 jusqu’à l’an 59 de l’ère clirétîenne.
Claude avait déjà cessé de vivre depuis plusieurs heures, lorsqu’Agrippine fit répandre à dessein dans Rome le bruit de la maladie de l’empereur; à celte nouvelle le sénat et le peuple coururent dans les temples comme pour prier les dieux de leur conserver un maître qu’ils méprisaient; et tandis que l’impératrice
retenait Britannicus auprès d’elle par de fausses caresses, Burrhus, conduisant Néron au camp des prétoriens , le faisait proclamer empereur par ces soldats turbulents, auxquels il promettait des trésors immenses pour prix de celte nouvelle révolte.
■ Par ce subterfuge les Romains apprirent en même temps la mort de Claude et l’ avènement de son successeur, sur lequel personne n’avait été consulté; quelques voix dans le sénat s’élevèrent bien en faveur du jeune Britannicus . mais elles furent promptement étouffées, et Néron commença paisiblement son règne.
D’abord, il faut le remarquer,, mes enfants, le nouvel empereur fît entrevoir d’heureuses espérances, en prenant conseil de Sénèque et de Burrhus, que chacun, malgré rattachement qu’on leur supposait pour Agrippine , plaçait au rang des plus honnêtes gens de Rome ; d’après leur avis , il consentit même à éloigner de sa personne cette princesse, dont le caractère vindicatif et ambitieux inspirait des craintes au peuple; mais en public il continua d’affecter pour elle tous les égards qu’un lils respectueux doit à sa mère.
Bien loin de se régler sur cette femme cruello, qui ne l’avait porté au trône que par un crime,- Néron, dans les premiers instants de son règne, se montra généreux, clément et plein d’humanité. Un jour même qu’on lui présentait à signer l’arrêt de mort d’un criminel: « Je vou-
drais , s’écria-t-il , ne saToir pas écrire. » Ce mot seul, répété avec affectation par les flatteurs qui l’entouraient , suffit pour le rendre cher aux Romains , qui déjà le comparaient à Auguste, et ne se souvenaient plus des commencements de Galigula.
Néron avait en effet tout ce qu’il fallait pour être aimé du peuple : à peine âgé de dix-sept ans, il était doué de beaucoup d’esprit et de talents de dtfférents genres. Sénèque avait donné les plus grands soins à son éducation; mais tant de précieux avantages n’étaient que le masque sous lequel il cachait une âme atroce et capable de tous les crimes.
Cependant Agrippine ne pouvait se consoler de ne pas gouverner l’empire comme elle s’en était flattée; elle ne cessait de faire entendre des plaintes amères contre l’ingratitude de Néron, et plus encore contre Sénèque et Burrhus, qu’elle accusait de son malheur. Dans un jour de cérémonie où l’empereur était monté sur son trône pour recevoir des ambassadeurs étrangers , elle traversa la salle d’audience et voulut prendre place à ses côtés: mais Néron, qui s’en aperçut , se précipita audevant de sa mère, et feignant de l’accabler de caresses, il l’entraîna dans un coin retiré où il la força de s’asseoir. Agrippine sentit vivement celte ruse, qu’elle regarda comme une mortelle injure, el dans sa colère elle eut l’imprudence de nommer Brilannicus, et de rappeler que l’empire aurait dù lui appartenir.
Des ennemis d’Agrippine entendirent ces paroles, et se hâtèrent de les rapporter à l’einpereur, qui fit dès ce moment éclater une scélératesse dont jusqu’alors il n’avait donné aucun si^e, et résolut aussitôt de se défaire du jeune Britannicus, qui devenait pour lui un sujet d’ombrage.
L’empereur manda donc devant lui l’empoisonneuse Locuste, que vous connaissez déjà, et lui ordonna de préparer un poison subtil, dont il exigea qu’elle fit l’essai en sa présence, d’abord sur un chevreau, et ensuite sur un petit cochon de lait. Ces animaux périrent à l’instant même, et Néron fut satisfait.
Dans ce temps-là c’était l’usage que les enfants des empereurs mangeassent à une petite table dans la même salle que leurs parents , et ce fut au milieu d’un repas public que Néron résolut d’exécuter ses desseins contre Britannicus.
En effet , ce jeune prince n’eut pas plutôt avalé quelques gouttes d’un breuvage empoisonné qu’on lui avait versé dans une coupe d’or, qu’il tomba à la renverse, et expira sur-le-champ dans l’effroyables convulsions.
A ce spectacle tous les assistants furent frappés de terreur; quelques-uns même eurent l’imprudence de s’enfuir; Agrippine, qui soupçonna le crime, devint pâle et tremblante; quant à Néron, dont le cœur était déjà endurci, il ne changea pas do couleur; il demeura noncha-
lamment couché , selon l’usage des anciens , qui mangeaient habituellement dans cetle position , et ne témoigna pas même la plus légère émotion.
Depuis' ce moment, mes petits amis, il fut aisé de prévoir ce que Néron deviendrait un jour , et home put s’attendre à de nouveaux malheurs. Il récompensa magnifiquement finfâme Locuste, en lui donnant des terres considérables, et l’engagea à communiquer ses affreux secrets à d’autres personnes qui pussent le servir au besoin.
En même temps il feignait de regretter son frère, le pleurait devant tout le peuple, et se plaignait qu’on ne lui eût pas fait des funérailles assez somptueuses, quoique ce fût par, son ordre que le corps du malheureux enfant eût été brûlé pendant la nuit.
Après un tel début, Agrippine se douta bien qu’elle avait tout à redouter d’un pareil monstre ; mais elle n’eut pas encore la prudence de se contenir , et continua de se plaindre hautement de Néron, auquel des flatteurs allaient chaque jour reporter les paroles de sa mère.
Au lieu de la foule de courtisans qui la suivaient autrefois , elle se vit bientôt abandonnée de tous ceux qui l’avaient suivie jusqu’alors, et son palais désert ne fut plus visité que par la triste Octavie, dont elle avait fait le malheur en lui donnant Néron pour époux.
Enfin l’empereur, qui venait de se souiller
d*un fratricide,' conçut l’affreuse. pensée d’un crime plus grand encore : beauconp de personnes ne veulent pas croire à ce que je vais vous raconter , mais il n’est que trop vrai que ce monstre imagina de faire périr sa mère!... Je suis sùr qu’un tel attentat vous fait à tous dresser les cheveux sur la tête, et cependant Néron en fut capable.
Je dois vous dire, à la vérité que tout cruel qu’il était, cet empereur n’eût peut-être pas osé commettre un pareil crime, s’il n’y eût été poussé par une exécrable femme nommée Poppée, qui détestait Agrippine, parce que cette princesse s’opposait à ce que Néron renvoyât Octavie pour la faire impératrice.
Quoi qu’il en soit, le monstre n’hésitait plus que sur les moyens, et déjà il avait pensé à recourir de nouveau à Locuste; mais cela ne pouvait se faire sans danger, et d’ailleurs on assurait que depuis la mort de Britannicus, Agrippine, frappée de terreur, ne cessait de prendre des contre-poison. Un misérable affranchi, appelé Apudfrijs, lui fournit une autre idée, qu’il embrassa avec toute l’ardeur de son iune scélérate.
Par son ordre, on prépara en secret une galère magnifique, et aussitôt que tout fut disposé , Néron invita Agrippine à venir le visitei* dans une maison de campagne où il se trouvait alors , et qui était située sur le bord do lu mer : là, il reçut sa mère avec mille carcs-
— ca-
ses, qui la comblèrent de joie, lui accorda toutes les grâces qu’elle demanda, et lui proposa la fatale galère pour s’en retourner dans son palais , qui n’était séparé de la cèle que par un petit bras de mer. Agrippine, trompée par c(3s fausses démonstrations de tendresse, accepta celle offre avec plaisir; mais dès que le vaisseau se trouva à quelque distance du rivage, il s’ouvrit tout à coup, et la princesse fut submergée avec tous ceux qui l’accompagnaient.
La plupart de ces malheureux se noyèrent, mais Agrippine, qui était forte et courageuse, gagna le rivage à l'aide d’un débris du navire, cl au moment où elle allait aborder, elle vil liicr devant elle par les soldais d’Anicélus, une j)aiivre lénmio (pii. dans l'espoir d’élre sau-
vée*, s'élail écriée quelle elail la mère de rem-
liereur.
Kéduile au désespoir , celle inrorliinéc eut grand peine à alleindre un aiilre endroit du rivage, où des pécheurs la recueillirenl, et la rnnienèrenl dans sou palais. Personne ne douta
(lue ce naufrage n'cùl été préparé par Néron,
car jamais la mer n' avait été pins belle que
celle nuil-là où il ne s était pas élevé un sonf-
11c de vent.
Néron était à table avec une troupe de débauchés connue lui, lorsqu'on vint lui apprendre que sa mère avait échappé aux Ilots. Le paiaicidc fui consterné et se crut perdu sans ressource ; à tout moment il lui seniblail cn-
tendre des soldats qui venaient le tuer par Ordre d’Agrippine, qu’il connaissait trop bien pour ne pas la craindre. Mais bientôt reprenant toute son audace, il se tourna vers Anicétus et lui ordonna d’achever ce qu’il avait commencé.
En effet, ce misérable, suivi d’une troupe de soldats , s’étant rendu précipitamment au palais de l’impératrice, pénétra dans son appartement, où elle était seule avec une de ses femmes; en proie à la plus vive inquiétude, et la frappa d’abord d’un coup de bâton sur la tète; mais cette malheureuse princesse lui ayant présenté son sein en s’écriant: « C’est ce sein qu’il faut frapper , puisqu’il a porté Néron , )) elle tomba percée de plusieurs coups d’épée.
Néron , qui avait ordonné de sang froid le plus grand des crimes , fut cependant frappé de terreur en apprenant qu’il était accompli; il demeura toute la nuit dans un profond silence, ne pouvant rester ni couché ni levé, et croyant à tout moment qu’un châtiment subit allait le frapper, tant il était épouvanté lui-méme du forfait qu’il venait de commettre.
La terreur dont il était frappé ne se dissipa qu’à la pointe du jour, lorsqu’il apprit que le peuple et le sénat se rendaient en foule dans les temples pour remercier les dieux de ce que rempcrcur avait échappé à un prétendu péril:
car la plupart des Romains de ce temps étaient tellement avilis qu’ils ne rougissaient pas d’ap-
plauclirleur mallrc couvert d’un parricide, c’c^là-diro du plus affreux de tous les allenlals.
Peut-être ne plaindrez-vous pas beaucoup Agrippine, qui avait préparé sa propre perte eu einpoisonnanl Claude pour placer Néron sur le trône, mais vous aurez une idée de l’affeclion que celle princesse portail h ce fils ingrat, lorsque vous saurez que , dans renfance de Domilius, Agrippine ayant consulté un prélendu devin sur le sort qui lui était réservé, cet homme lui avait répondu que cet enfant règiiorail, mais qu’il tuerait sa mère. «Eli bien! s’ccriutelle, qu'il me lue, pourvu qu'il règne. ))
La lille de Claude, Oclavie, ne survécut pas long-temps à Agrippine; elle périt peu de mois apres victime comme elle, des fureurs de Néron, encore excitées, par Poppée, et celte odieuse femme crut avoir atteint le suprême bonheur parce quelle devint impératrice.