LES PREMIERS MARTYRS
Depuis l’an 64 jusqu’à Tan 68 de l’ère chrétienne.
Dans ce temps-là, mes enfants, la religion clirélienne, que les apôtres de Jésus-Christ avaient commencé à prêcher en Judée , était parvenue jusqu'à Rome, où saint Pierre cl saint l'aul, par leurs prédications, avaient beaucoup mulüplié le nombre des chrétiens. Or, je dois vous dire que les'Romains qui avaient embrassé ccUe croyance se distinguaient de tous les autres par leur bonne conduite, et surtout par l'éloignement qu’ils manifestaient pour ces fêles <iésordennées et ces parties de débauche que Kéron avait accréditées. Malheureusement celle réserve les avait rendus odieux au peuple, et des délateurs les accusèrent d'élre les auteurs du terrible incendie dont la capitale venait d’être le théâtre; il n’en fallut pas davantage pour que Néron, qui était le vrai coupable, ordonnât la mort de tous les chrétiens; et le plus méchant des empereurs devint aussi le premier persécuteur de l'Église naissante.
Je ne saurais vous dire ici, mes enfants, à quels épouvantables supplices ces généreux chrétiens furent livrés par son ordre: les uns, converls do peaux de bêtes , furent dévorés par des chiens; les autres, revetùs de tuniques de poix et de soufre, furent brûlés en manière • de flambeaux pour éelairer pendant la nuit.
Plusieurs furent crucifiés par les bourreaux, d’autres, lapidés par la populace. Tant d’horreurs, n’est-il pas vrai , mes bons amis, surpassent toute croyance, et pourtant de faibles femmes, des vieillards, de jeunes tilles, des enfants même, allaient au-devant de la torture, impatients do mourir pour leur foi nouvelle, en déclarant hautement qu’ils étaient chrétiens. On donne à ceux qui souffrirent ces épouvantables supplices le nom de Martyrs ou de confesseurs , parce qu’ils confessaient dans les tourments la religion de Jésus-Christ.
Ces horribles exécutions avaient lieu dans les jardins môme de Kéron pendant qu’il donnait au peuple le spectacle d’une course de chariots, ou que, mêlé parmi la foule, en habit de cocher, il paraissait monté sur le siège d’un char dont il conduisait lui-même les chevaux.
,A cette époque il s’occupait de faire rebâtir la ville de Rome, qui avait été presque enticjement détruite par l’incendie; il agrandissait sa propre demeure , à laquelle on donnait le nom de Palais d'Or, parce que for y brillait de toutes parts au millieu des plus magnifi-
ques ornements de nacre et de pierreries. Les murs de plusieurs salles intérieures étaient tapissés de feuilles d’ivoire représentant des tableaux mobiles; aux plafonds étaient suspendues des guirlandes de fleurs, et de tous côtés brûlaient les parfums les plus délicieux.
En même temps il n’épargnait rien pour que Rome fût relevée plus magnifique que jamais:
il distribuait au peuple des matériaux et de l’argent pour achever ce grand ouvrage, et lorsqu’il fut terminé ce qui n’eut lieu qu’aprés plusieurs années , il ordonna des fêtes pour célébrer cet événement , car son goût pour les spectacles ne le quittait jamais.
Après les jeux, Néron voulut faire lui-même au peuple des distributions de tout ce qu’il est possible de donner: c’etaient des oiseaux rares, des étoffes précieuses, du blé, de l’or, des' pierreries, des tableaux, des esclaves, des chevaux, des mulets, des animaux de. toute espèce, et enfin jusqu’à des vaisseaux, des maisons et des terres.
Or, la plupart de ces choses ne pouvant être transportées, il jetait à la foule de petites boules 'sur lesquelles était écrit le lot que chacun devait recevoir pour sa part. En un mot, on ne vit jamais une paraille prodigalité ni une semblable extravagance; car il donnait sans distinction et au premier venu, à tel point que des jouers de flûte et des gladiateurs reçurent les biens de plusieurs riches sénateurs qu’il avait dépouillés.
Il n’y eut pas Jusqu'à son singe,, qu’il aimait au moins autant que Galigula afTeclionnait son cheval , à qui Néron n’assignât des maisons de^ ville et de campagne. Quant à lui , rien n’égalait sa ridicule magnificence ; jamais il ne portait deux fois le même habit , et lorsqu’il se livrait au plaisir de la pêche , les mailles de son filet étaient de fils d’or.
Tant de folies jointes à tant de cruautés devenaient chaque jour plus insupportables; et un grand nombre de Romains résolurent enfin do mettre un terme à la vie d’un pareil -monstre. Une foule de personnes de tous les étals entrèrent dans cette conspiration, depuis les simples soldats jusqu’aux sénateurs , et pourtant jamais secret n’eût été mieux gardé, tant Néron était détesté, si une dame romaine, nommée Upiciiaris, n’eût eu le malheur de le révéler à un olficier qui se hâta d’en prévenir l’empereur. Cet homme, qui avait promis de faire partie des conjurés, trahit le secret qu’on lui avait confié, et aussitôt Néron fit saisir à la fois tous les, principaux coupables.
Épicharis fut une des premières amenées par les gardes de l’empereur ; et comme elle re-^ fusait de répondre à aucune question , on la soumit à d’effroyables tourments pour la contraindre à parler, mais cette courageuse femme craignant que la douleur ne lui arVachât malgré elle quelques paroles imprudentes, s’étrangla avec sa ceinture, dans le moment où les bour*
reaux se reposaient. Ce trait rappelle tout à fait celui de l’intrépide Lionne, que vous avei sans doute du dans l’IIistoire grecque^
Néron, comme vous savez, n’avait pas besoin de prétexte pour être cruel, mais cette fois sa barbarie ne connut plus de bornes; il fit périr dans les supplices tous ceux dont les noms étaient échappés à quelques malheureux, vaincus par les tortures, et ceux même que par grâce il ne livra point aux bourreaux , reçurent de sa part l’ordre de se donner la mort.
Son ancien précepteur, Sénèque, fut du nombre de ces derniers; cet homme, qui, peu de temps auparavant, avait cru désarmer Néron en lui offrant ses richesses, fut réduit par son élève à se faire ouvrir les quatre veines. Paulire , femme de ce philosophe, qui était belle et vertueuse , ne voulant pas survivre à son mari , s’était elle-même condamnée au même supplice, lorsque Néron l’ayant appris, lui -ordonna de vivre, et fit bander ses blessures. Celte dame fut ainsi malgré elle rappelée à la vie; mais tant qu’elle vécut son visage conserva une pâleur touchante, qui était la preuve ineffaçable de son malheur et de son dévouement.
Je n’en finirais pas, mes petits amis, si Je voulais vous nommer tous ceux que Néron fit périr à celte occasion; après cela, comme s’il eût acconrpli’une action honorable, il remercia publiquement les dieux de l’avoir préservé d’un si grand péril et fit distribuer aux soldats
des sommes énormes pour se les rendre favorables.
Sa propre femme, Poppée, la mémo qui l’avait excité au meurtre de sa mère Agrippine et de l’impératrice Octavie, fut elle-même, peu de temps après victime de sa brutalité ; il la tua d’un coup de pied dans le ventre; et ensuite, comme pour témoigner ses regrets, il lui fit faire des funérailles magnifiques, et ordonna qu’on lui érigeât un temple.
Cependant le monde entier souffrait avec tant d’indignation une si effroyable tyrannie , que l’auteur de tous ces crimes ne pouvait régner plus longtemps.
Il y avait alors en Espagne un général romain, appelé Galba, qui avait servi fidèlement les derniers empereurs; et qui, en maintenant la discipline parmi les troupes, gouvernait encore pour Néron une partie de cette belle contrée. Galba était déjà avancé en âge , et son unique ambition était de se faire oublier de Néron, à qui le mérite portait toujors ombrage.
Mais un chef gaulois, nommé Vlndex, ayant résolu avec son armée de renverser l’empereur, envoya offrir à Galba de le mettre sur le trône. Galba, qui était sage et vertueux, hésita d’abord à se mettre à la tête de cette révolte, mais enfin il céda aux prières des amis, et quoi- (juc Vindex eût péri dans une bataille , il se décida à marcher contre Néron.
Dès que la nouvelle de la rébellion de Galba
fut connue dans Rome, le peuple en témoigna hautement. une joie si vive que personne ne douta que le méchant empereur ne fût perdu sans ressource. Néron soupail joyeusement dans son palais avec une troupe de mauvais sujets comme lui, lorsqu’on lui apprit le danger qui le menaçait : incapable de modérer ses emportements, il entra aussitôt dans une fureur incroyable , renversa avec violence la table qui était devant lui , et brisa en mille morceaux deux vases de' cristal du plus grand prix, puis il perdit entièrement connaissance. Bientôt revenant à lui, il se frappa la tète contre les murs, en déchirant ses vêtements : ce qui prouve que les hommes les plus cruels sont en même temps les plus lâches. Mais rien ne fut comparable à son désespoir lorsqu’il fut informé que les prétoriens s étaient révoltés, et que le sénat l’ayant déclaré ennemi public, avait proclamé Galba empereur des Romains.
. Tremblant et égaré par la terreur, Néron quitte son palais dans l’obscurité de la nuit , n’emportant qu’une petite boite d’or qui contenait un poison subtil, qu'il avait autrefois demandé à Locuste. Ne sachant plus que devenir, il court lui-même de porte en porte implorer ses anciens amis , dont aucun ne lui répond. Alors il ordonne qu’on aille chercher un gladiateur, pour le tuer, mais personne encore ne veut lui rendre ce dernier service. ?
Enüii l un de scs aflVanchiSj nomme Piiaon,
voulut bien le conduire dans une pelilc maison de campagne qui lui appartenait, et où Néron voulut être introduit par une brèche prali({uée exprès dans le mur, afin qu’on ne le vit pas entrer par la porte.
11 n’y avait i)as longtemps qu’il y était arrivé faisant mille extravagances, et demandant d’un ton lamentable qu’on lui préparât un tombeau, lorscpic les soldats qui étaient à sa poursuite, par ordre du sénat, arrivèrent de ce côté; et Néron entendit de loin les pas de leurs chevaux. Alors il se détermina avec désespoir à mourir, lui que le supplice de tant d’infortunés avait trouvé sans pitié; et après s’étre écrié à plusieurs reprises : « iTesl-il pas malheureux qu’un si bon musicien périsse ! » il se décida enrm à se percer la gorge d’un coup de poignard,- mais avec tant de mollesse, que sans l’aide de son affranchi il n’aurait pas eu la force de l’enfoncer.
Les cavaliers qui le poursuivaient arrivèrent lorsqu’il respirait encore, mais il rendit Tâme peu d’instants après.
Telle fut la fin du plus féroce et du plus méprisable de tous les hommes, dont je n’ai pas pu encore vous raconter tous les crimes; tant le récit même en est affreux.
Néron n’avait que trente-trois ans lorsqu’il perdit la vie, et son règne exécrable avait duré seize années. Il fut le dernier empereur de la famille d’Auguste , dont il était l’arriére-pelit* neveu par sa mère Agriptxne fille de Germaiiicus, H 3