SIÈGE DE ROME PAR PORSENNA
Depuis l’an 507 jusqu'à l’an 493 avant J.-C,
Après avoir perdu la bataille où Brutus et Aruns s’étaient mutuellement donné la mort, mes petits amis, Tarquin se retira auprès de PoRSEiixA; roi de Clusium, l’une des principales villes d’Etrurie, et supplia ce prince de l’aidèr à reprendre sa couronne.
Porsenna n’aimait point Tarquin, parce que personne ne pouvait aimer un si méchant homme ; mais il lui promit de le secourir , pour avoir occasion de déclarer la guerre aux Romains , dont la prospérité excitait son envie , et qui devenaient chaque jour plus puissants et plus, redoutables.
Le roi de Clusium vint donc mettre le siège devant Rome, c’est-à-dire entourer cette ville avec une nombreuse armée et toute sorte de machines de guerre , au moyen desquelles il se flattait de renverser promptement ses murailles. Lui-même s’établit sur une petite montagne appelée le Janicuie , où l’on disait que le vieux roi Janus avait demeuré autrefois, et de ce lieu, qui n’élait séparé de la ville que par le Tibre, il lit toutes ses dispositions pour forcer les Romains à lui ouvrir leurs portes ; mais Porsenna ne connaissait point encore quels hommes il avait entrepris de combattre, et vous allez voir maintenant comment le roi d’Etrurie fut repoussé dans toutes ses attaques, ot obligé de manquer aux promesses qu’il avait faites à Tarquin.
Le consul qui avait été chois pour succéder à Brulus se nommait Vaiérius Publicola, ce qui voulait dire l’ami du peuple: c’était un homme sage et vaillant , qui résolu de mourir plutôt que de souffrir que Tarquin remontât jamais sur le trône, fut parfaitement secondé par tous les Romains, dont le moindre lit alors des prodiges de valeur.
Il y avait sur le Tibre un petit pont en bois, par lequel il était aisé de pénétrer dans la Tille; Porsenna s’en aperçut et envoya aussitôt un certain nombre de soldats pour s’en emparer.
Ce jour-là précisément la garde de ce poste ne se eomjmsait que de trois Romains , dont
l’un se nommait Horathis, et avait été surnommé CocLÈs parce qu’il était borgne. Dès que cet homme intrépide eut distingué les ennemis qui s’avançaient, il ordonna à ses deux compagnons de couper promptement le pont derrière lui, et lui-même resta seul de l’autre côté pour retarder leur marche en combattant: après quoi s’élançant dans le Tibre malgré plusieurs blessures qu’il avait reçues, il revint en nageant à Rome, où il fut accueilli avec des transports de joie: les mères élevaient leurs petits enfants, lorsqu’il passait dans les rues, pour leur faire voir un si vaillant homme ; et le consul Valériu s, voulant honorer son courage, ordonna qu’on érigeât sur le Forum une statue qui le représentait.
Les soldats de Porsenna se retirèrent tout honteux d’avoir été vaincus par un seul homme, et allèrent raconter le trait de courage de ce Romain à leur roi, qui désespérant de vaincre un tel peuple par la force des armes prit alors la résolution de le réduire par la famine aux dernières extrémités du désespoir.
■ Je vous laisse à penser, mes enfants, quelle fut la situation de tout le peuple enfermé dans Rome, lorsqu’il commença à manquer des aliments les plus nécessaires à la vie; car les soldats de Porsenna empêchaient les gens de la campagne d’y apporter des provisions; mais dans un si grand nombre d’hommes, il ne s’en trouva pas un seul qui n’aimât miex mourir
— cédé faim que de retomber sous la tyrannie de Tarquin-le-Superbe. Alors un généreux Romain, nommé Mucius, témoin des calamités qui pesaient sur ses concitoyens, se dévoua seul pour sa patrie, s’imaginant que si Porsenna venait à périr, tous les maux dont le peuple était accablé seraient terminés.
Mucius se déguisa, donc en soldat étranger; et étant parvenu sous ce costume jusqu’à la tente du roi, il tua le secrétaire de ce prince, qu'il prit pour Porsenna lui-même. On le saisit aussitôt, et tandis que le roi lui demandait pour quelle raison il avait tué cet homme, il plongea sa main droite dans un brasier ardent qui était là, et la laissa brûler sans laisser échapper le moindre signe de douleur, pour punir cette main, dit-il, de s’être trompée.
Ce roi fut effrayé d’un si mâle courage, et surtout du danger qu’il avait couru sans le savoir; mais il défendit qu’on fit aucun mal à Mucius, et le renvoya libre à Rome, après lui avoir rendu son épée, que celui-ci fut obligé de recevoir de la main gauche , puisque sa main droite était desséchée. Pour rappeler cette courageuse action, Mucius, reçut le surnom de ScÉvoLA, ce qui voulait dire gaucher, qu’il porta toute sa vie, et dont il se faisait honneur.
Mucius, avant de retourner à Rome, déclara à Porsenna que trois cents jeunes hommes avaient formé comme lui le dessein de le tuer; ce qui inspira une teUe frayeur à ce prince ,
qu’il se. décida à lever le siège, et à envoyer des ambassadeurs aux Romains, pour leur proposer la paix.
Tandis que ces ambassadeurs étaient dans Rome, une jeune fille, nommée Clélie, de ITinc des premières familles de celle ville, qui avait été conduite avec d’autres enfants dans le camp de Porsenna, pour servir d’olagcs, c’est-à-dire pour répondre de la vie des ambassadeurs, une jeune fille, dis-je, donna aussi la preuve d’un courage extraordinaire.
Ayant aperçu, près du lieu où les otages étaient retenus, un cheval de bataille tout caparaçonné, elle s’élança légèrement sur cet animal, puis s’enfuyant au grand galop, elle força le cheval à traverser le Tibre à la nage, et revint ainsi dans sa famille aux applaudissements de tout le peuple. Mais Yalérius Publicola ne voulant pas que l’ont crût qu’il eût accueilli un otage qui avait manqué à sa parole, la fit reconduire à Porsenna, tout en admirant son courage. Heureusement le roi de Clusium, en voyant Clélie, la félicita de sa hardiesse, et la renvoya aussitôt à ses parents, en lui faisant cadeau du beau cheval qu’elle avait emmené.
Les consuls, pour honorer la résolution de Clélie, firent élever à cette jeune fille, dans la place publique, une statue équestre, c’est-à-dire où elle était représentée à cheval, comme lorsqu’elle avait traversé le Tibre.
Porsenna, plein d’admiration pour une nation
où les jeunes filles même montraient un si grand caractère, consentit enfin à faire la paix avec les Romains. Avant de s’éloigner de cette ville, dont le moindre citoyen venait ainsi d’acquérir tant de gloire, il fit présent au peuple de Rome de tous les bagages de son armée, qui furent distribués aux plus indigents, et congédia Tarquin, qui, tout vieux qu’il était, s’en alla encore chercher d’autres ennemis aux Romains.
Sur ces entrefaites mourut Valérius Publicola qui, après avoir glorieusement achevé, ce que Brutus avait commencé, et sauvé Rome de la fureur de ses ennemis, se trouva si pauvre, si pauvre le jour de sa mort, que l’on fut obligé de le faire enterrer aux frais du public.
Ainsi, mes enfants, les Romains de ce tempslà étaient non-seulement des hommes sages et courageux, mais encore les plus honnêtes gens du monde, puisqu’au lieu de penser à s’enrichir, Publicola ne s’était occupé qu’à faire le bien de la république.