LES MEMBRES ET L’ESTOMAC
Depuis l’an 493 jusqu’à l’an 488 avant J.-C.
Cependant le vieux Tarquin ne se lassait pas d’exerciter contre Rome tous les peuples de l’Étrurie et du Latium, et il parvint ainsi à réunir une troisième armée, avec laquelle il espé-
rait accomplir ce que Porsenna avait regardé comme impossible. Les Romains furent bien embarrassés lorsqu’ils apprirent le danger inattendu dont ils étaient menacés ; car ils n’avaient plus à leur tête ni Brutus lii Publicola. Vous allez voir pourtant comment ils se tirèrent de ce nouveau péril.
Les consuls qui étaient alors en charge créèrent un magistrat, auquel ou donna le titre do Dictateur. Ce magistrat était bien plus puissant que les consuls eux-mêmes, et l’on ne pouvait créer un Dictateur que dans les calamités publiques , c’est-à-dire en temps de guerre , de peste, ou de famine.
Celui qui était investi de la dictature ne devait conserver l’autorité que durant six mois au plus ; mais pendant ce temps il était le maître absolu de la république; vingt-quatre licteurs portaient devant lui les faisceaux , et il avait droit de vie et de mort sur tous les citoyens.
Malgré l’étendue de sa puissance, le dictateur était soumis à de certains devoirs dont il ne pouvait s’affranchir ; ainsi il lui était interdit de jamais marcher autrement qu’à pied, et à cause de cela, lorsqu’il allait à la guerre, il désignait un officier pour commander les troupes à cheval, sous le nom de maître de la cavalerie.
Ce fut à l’occasion de la nouvelle entreprise de Tarquin que fut créé à Rome le premier dictateur qui portait le nom d’AuLUS-PosiBuanus;
c’était un homme habile et intrépide, qui s’étant avancé audevant des ennemis, les rencontra sur les bords du iac Rhégille, peu éloigné de Rome, où il les défit complètement. Il dut cette victoire à l’adresse de son maître de la cavalerie, qui, pour rendre plus terrible le choc des chevaux, leur fit ôter leur bride, et les lança sur l’armée de Tarquin avec tant d’impétuosité que celui-ci fut obligé de prendre la fuite encore une fois, et de se réfogier dans une ville éloignée , où l’on voulut bien le recevoir par pitié. Il y mourut peu temps après, accablé de chagrins, et le dernier de sa famille, sans que personne le regrettât.
Rome avait à peine échappé à tant de dangers dont elle était sortie plus puissante que jamais, lorsque des dissensions qui éclatèrent entre le peuple et le sénat mirent la république à deux doigts de sa perte.
Après avoir chassé Tarquin et sa famille, le peuple s’était imaginé qu’il pourrait vivre sans travailler, et que tout le monde serait heureux parce que les riches seraient obligés de nourrir les pauvres; mais vous comprendrez aisément que cela ne peut être ainsi dans ancun pays , puisqu’alors il n’y aurait plus personne pour travailler à la terre , et que, par conséquent, les champs ne produiraient bientôt plus de moissons.
, Pendant quelque temps, à la vérité, les patriciens, c’est-à-dire les sénateurs et les riches,
prêtèrent de l’argent aux plébéiens, pour les aider à nourrir leurs familles ; mais ensuite lorsqu’ils demandèrent à ceux-ci de leur rendre eet argent, les plébéiens s’y refusèrent, en alléguant qu’il n’en avaient pas même assez pour subvenir à leurs premiers besoins.
A cette époque , il y avait à Rome une loi barbare contre ceux qui ne pouvaient payer leurs dettes ; il était permis à leurs créanciers de se partager leurs corps, ou, s’ils l’aimaient mieux , de les charger de chaînes , et de les frapper de verges jusqu’à ce que leur sang coulât.
Un jour que le peuple était assemblé sur la place publique, on vit tout à coup s’échapper d’une maison voisine un pauvre vieillard, couvert de haillons, pâle , défait, et qui ressemblait plutôt à un spectre qu’à un vivant. C'etait un vieux soldat, dont la poitrine était couverte de blessures reçues à la guerre. Il conta qu’un créancier impitoyable l’avait emmené en esclavage, parce que sa maison avait été brûlée par les ennemis, et qu’il ne pouvait pas payer une petite somme qu’il lui devait. Ce malheureux découvrit en même temps son dos, qui saignât encore des coups de verges dont il avait été accablé.
A ce spectacle, un cri d’indignation s’éleva dans la foule, et la populace entière sortant de Rome, SC relira sur une montagne voisine, appelée le Uoyr Sacué, d’où elle fit savoir aux sé-
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nateurs qu’elle ne voulait plus se soumettre à des maîtres plus impitoyables que Tarquiu luimôme. Celte retraite, du peuple embarrassa beaucoup les patriciens, qui demeurèrent seuls dans la ville, n’ayant plus personne pour les servir ni les défendre.
De leur côté, les plébéiens ne lardèrent pas à se repentir de s’étre ainsi brouillés avec^ueux qui les aidaient ordinairement dans leur^’ misères, et la faim commençait à se faire sentir au milieu de cette multitude ; mais la honte retenait encore ceux qui auraient voulu retourner sur leurs pas, et la crainte d’un châtiment les empêchait de rentrer dans leurs maisons.
Alors un sage romain , appelé Ménénius A- GRippA, s’avança a travers cette foule consternée , et raconta à haute voix cette fable que vous connaissez peut-être déjà — (( Un jour les membres du corps humain se révoltèrent contre son estomac: Voyez, disaient les jambes , ce fainéant qui ne prend jamais aucune fatigue, tandis que nous sommes obligées de marcher pour lui, et de l’aider à se mouvoir. En vérité , ajoutaient les bras, c’est nous qui prenons tout le mal pour ce paresseux, qui ne fait rien autre chose que SC nourrir, pendant que nous travaillons sans cesse pour lui être utiles.
— Décidément, continuaient-ils, nous bras, nous ne travaillerons plus, et vous jambes, vous resterez immobiles.
— Aussitôt dit, aussitôt fait. Mais voilà quavant la fin de la journée, l’estomac que les bras ne nourrissaient plus, et qui ne pouvait aller chercher des aliments puisque les jambes refusaient de marcher, tomba dans un état d’alfaisseinent complet.
— D’abord, les membres, quoique affaiblis aussi, se réjouirent de ce que leur ennemi élait épuisé ; mais le lendemain il n’en fut point ainsi, et ils se rcj)eiilirent, mais trop tard, de ce qu’ils avaient fait ; car les uns et les autres ne recevant plus aucun secours de l’estomac, perdirent entièrement la force d’agir, et le corps tout entier mourut.
— Voilà, ô Romains, continua le sage Agi’ippa, votre histoire et celle du sénat ; les patriciens sont l’estomac, et vous êtes le membres du meme corps. Si vous persistez dans votre révolte, l’estomac, à la vérité, souffrira, mais en même temps il ne pourra plus vous secourir dans vos misères, et la république périra.»
Le peuple, qui a toujours du bon sens lorsqu’on lui dit la vérité, comprit parfaitement ce langage, et consentit à descendre du mont Sacré pour rentrer dans la ville ; seulement il fut convenu que l’e^i choisirait chaque année parmi les plébéiens, deux magistrats chargés de défendre les intérêts du peuple, et auxquels on donna le nom de Tribuxs. La personne de ces tribuns était inviolable et sacrée, c’est-à-dirc
qu*il était défendu , sous les peines les plus
sévères , de les insulter , ou d’exercer contre eux aucune violence. Quoiqu’il fût interdit à ces magistrats populaires de pénétrer dans le sénat, dont ils ne pouvaient sous aucun prétexte franchir la porte, la puissance qu'ils possédaient était considérable, et lorsque le peuple. était réuni dans les comices pour quelque ail a ire, si un seul des tribuns s’opposait à ce qu’elle fût terminée ce jour-là, il n’avait qu’à s'écrier : Veto , ce qui veut dire en latin : je le iU'i'ends ; et personne n’avait le droit de passer outre, contre sa volonté.
ün créa en même temps deux autres magislrats plébéiens, qui, sous le titre d’ Édiles, furent chargés du soin des édifices publics et particuliers. Ils dévaient en même temps surveiller la nourriture du peuple, la propreté des habitations, et en général tout ce qui peut intéresser l’existence des plus pauvres citoyens. Vous verrez plus tard que les Ediles étaient aussi chargés de diriger les jeux et les spectacles dont les Romains étaient avides. Ces magistrats avaient, comme les consuls, le droit de s'asseoir dans une chaise curule , et penrlant de longues années il n’y eut aucun des plus illustres Romains qui ne sc fil un honneur d’exercer l’Édililé, c’est-à-dire la charge d’Edile.