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BRUTUS ET SES FILS

Depuis l’an 509 jusqu’à l’an 507 avant J.-C.

. Vous avez vu tout à l’heure, mes petits amis, comment Tarquin-le-Superbe fut chassé de Rome avec toute sa famille ; je vais à présent vous raconter ce qui arriva après son départ, dont presque tout le monde se réjouit.

Comme il n’y avait plus de roi , et que le peuple, excité par Brutus, avait déclaré que désormais personne ne porterait plus ce titre dans Rome, on établit à la place du monarque deux magistrats, que l’on appela des Consuls, d’un mot latin qui signifie vcUler, parce que leur

emploi était' de veiller au salut de la Répubii- Qt'E ce qui veut dire la chose publique, ou la chose de tous; c’était le peuple assemblé en comices qui nommait lui-même ses consuls, pourvu toutefois qu’il les choisit parmi les patriciens. Pour la première fois, ce fut Brutus qui, se montrant alors tel quïl était, parut digne d’occuper celte charge éminente, avec . CoUatin, le mari de l’infortunée Lucrèce.

De grands honneurs étaient accordés aux consuls : il portaient comme les rois, une robe de pourpre dans les cérémonies publiques , et ne marchaient jamais sans être précédés de douze licteurs , armés de leurs faisceaux : lorsqu’ils rendaient la justice au peuple, ou présidaient les comices, ils prenaient place sur une chaise d’ivoire, que l’on nommait le siège Curule ; leur dignité , appelée Consulat , ne différait donc guère de la royauté, mais ils ne pouvaient la conserver que pendant un an, et après ce temps ils rentraient dans la classe des simples citoyens ; il ne leur restait plus alors d’une si haute puissance que le litre de personnages consulaires, qui, tout honorable qu’il était, ne leur donnait plus aucune autorité.

Lorsque je vous ai dit tout à l’heure, mes enfants, que presque tout le monde à Rome s’était réjoui de l’expulsion des Tarquins, c’est que je ne comptais pas parmi un si grand peuple quelques jeunes gens lâches et indolents qui étaient charmés que Tarquin, pour amollir les

Romains, éùt fermé le Champ de Mars, où vous savez que, sous les premiers rois, la jeunesse de Rome s’exerçait à toutes sortes de jeux de force et d’adresse : mais on eut bientôt arraché les moissons que ce prince avait fait semer dans le Champ de Mars ; on les jeta dans le Tibre, et l’on fit reprendre aux jeunes Romains leurs exercices accoutumés.

Ces moissons ainsi précipitées dans le Tibre, s'amoncelèrent au milieu de ce fleuve , où avec le limon que les eaux y apportèrent successivement, elles formèrent au bout de quelques années une île considérable, que l’on nomma I’Ile Sacrke.

Cependant Tarquin ayant appris dans sa retraite que quelques mauvais sujets regrettaient le temps où il les laissait croupir dans leur honteuse paresse, envoya des ambassadeurs à Rome, sous prétexte de réclamer des trésors qu’il y avait laissés; on se garda bien de les lui rendre, parce qu’il est toujours dangereux dé donner aux méchants les moyens de nuire; mais on les distribua aux plus pauvres des Romains pour les aider à nourrir leurs familles.

Pendant qu’ils sollicitaient pour cet objet les consuls et le sénat, ces ambassadeurs, d’après les ordres secrets qu’ils avaient reçus, séduisirent quelques-uns de ces mauvais garnements qui trouvaient si pénible de retourner au Champ de Mars, et les engagèrent à faire tous leurs elforls pour ramener les Tarquins à Rome. Les

deux fils de Brutus, qui ne mérilaienl pas d’avoir un tel père , curent la faiblesse d’entrer dans ce dessein criminel, et promirent, comme leurs compagnons, de faciliter le retour du méchant roi. Peut-être même ce complot n’eùl-ilpas tardé à éclater, lorsqu’un esclave, en aiguisant des couteaux sur une pierre dans un endroit écarté, entendit plusieurs des conjurés parler de leurs projets, et se hâta de tout révéler aux consuls, qui ordonnèrent aussitôt aux licteurs de saisir les coupables et de les amener devant leur tribunal.

Je ne saurais vous dire quelle fut la douleur de Brutus j lorsqu'il reconnut ses propres fils parrni les traîtres qu’il était obligé de punir , car il les aimait comme un père aime loujoiirs ses enfants ; et aussi combien ces jeunes insensés furent honteux de paraître devaiit lui comme de vils criminels.

Or, je ne dois pas vous laisser ignorer, mes bons amis, que, chez les Romains, les pères exerçaient sur leurs enfants une puissance absolue; à quelque âge que ce fût, il leur était permis de les- meltre.cn prison, de les faire battre de verges, de les charger de fers, de les condamner aux plus rudes travaux de la campagne, de les vendre jusqu’à trois fois comme esclaves, et même de les faire mourir. Ainsi , lors même qu’il n’eût pas été consul , Brutus aurait eu le droit de punir, ses fils coupables d’une manière terrible..

Le peuple attendait donc avec anxiété le jugement que les consuls allaient prononcer, et chacun pensait qu’ils allaient renvoyer ces jeunes imprudents sans leur infliger aucun châtiment ; mais on fut bien surpris lorsque Brutus , après avoir essuyé ses larmes , qui coulaient malgré lui, ordonna aux licteurs de mettre sur-le-champ ses fils à mort, ce qui fut exécuté â l’instant même, et en sa présence. A ce spectacle chacun demeura frappé d’horreur, mais en même temps on admira le courage que le malheureux pere venait de montrer, en versant ainsi son propre sang pour le salut de la république.

L’esclave qui avait dénoncé aux consuls la trahison des fils de Brutus et de leurs compagnons, fut affranchi par l’ordre du peuple romain ; et pour conserver le souvenir de cet événement, on lui éleva une statue, où il était représenté accroupi, dans la position d’un homme qui, en repassant des couteaux sur une pierre , parait écouter quelque chose avec attention.

A quelque temps de là, Tarquin-le-Superbc, qui n’avait point encore renoncé â l’espoir de rentrer dans Rome et ne cessait de lui susciter des ennemis parmi les peuples voisins, s’avança , avec une armée , pour s’emparer de celte ville. Les deux consuls marchèrent à sa rencontre à la tête de leurs soldats. Mais Briilus ayant distingué, dans les rangs ennemis, Aruns, le second des fils de Tarquin, se pré-

cipila sur lui avec tant de violence, que tous deux tombèrent morts en même temps des coups qu’ils se portèrent.

Tous les Romains pleurèrent ce grand citoyen , qui avait sauvé deux fois sa patrie : on prononça publiquement son éloge, honneur que l’on n’accordait qu’aux plus illustres personnages de l’État, et les dames romaines portèrent son deuil pendant douze mois, comme si elles avaient toutes perdu un père : et il était en effet le père de la république, puisqu’il l’avait préférée à ses propres enfants.

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