‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 12 sur 33 · CORIOLAN · texte numérisé non relu

CORIOLAN

Depuis l’an 488 jusqu’à l’an 485 avant J.-C.

Je ne vous ai point encore entretenus, mes enfants, d’une cérémonie qui avait lieu à Rome toutes les fois qu’un général rentrait dans la villé, après avoir vaincu les ennemis de la république et leur avoir tué au moins cinq mille hommes ; mais je ne veux pas différer plus longtemps de vous raconter ce qui se passait alors, parce que vous entendrez fréquemment parler de celle cérémonie, que l’on nommait un TRIOMPHE.

Le général ou le consul, à qui le sénat accordait cette récompense, précédé de trompettes qui sonnaient des marches guerrières montait sur lin char magnifique attelé de quatre chevaux blancs ; il était vêtu d’une robe de pourpre brodée d’or, tenait en main un sceptre d’ivoire, et sa tète était couverte d’une couronne de laurier. Devant le char marchaient les prisonniers qu’il avait faits à la guerre , traînant de lourdes chaînes , et des soldats portant les dépouilles enlevées aux vaincus, et des tableaux sur lesquels étaient inscrits les noms des villes et des provinces conquises. Dans les rues de la ville que le triomphateur devait traverser pour se rendre au Capitole, où il offrait en sacrifice un taureau dont les cornes étaient do-

rées, l'air élnit embaume par les pins précieux parfums de l’Arabie , que de jeunes enfanls brûlaient sur des cassolcllcs élégantes. Le poAiple se portait en foule au-devant de ce cortège imposant, et les sénateurs suivis des pontifes et des autres magistrats se trouvaient sur son passage en habits de cérémonie.

Si vous eussiez été témoins do ce spectacle, mes petits amis, vous auriez sans doute pris un plaisir extrême à cette pompe guerrière , mais vous n’auriez sans doute pas manqué d'étre fort étonnés de voir monté sur le char même du triomphateur un pauvre esclave vêtu de son habit ordinaire, quoique portant une couronne d’or ; ce malheureux était chargé de répéter de temps en temps, a voix basse, au général vainqueur : Souviens-toi que tu n'es qu'un noMjiE, de peur que l’ivresse d’un si grand honneur ne lui inspirât trop d’orgueil.

Cet esclave était placé là pour rappeler aux spectateurs et au triomphateur lui-même, qu'il pouvait cependant tomber dans une condition aussi misérable que l’esclavage , et que rien n’est plus incertain que les faveurs de la fortune, comme vous pourrez le remarquer plus d’une fois dans la suite de cette histoire.

• Il y avait encore un autre genre de triomphe auquel les Romains donnaient le nom d’o- VATiON , d’un mot latin qui veut dire Brebis , parce que c’était un animal de cette espèce que le vainqueur offrait en sacrifice à Jupiter au lieu

d‘un taureau aux cornes dorées. Dans Tovalion que le sénat décernait aux généraux qui, sans avoir remporté d’éclanlanles victoires, avaient fini honorablement une guerre sérieuse , le triomphateur n’était ni monté sur un char à quatre chevaux, ni couronné de laurier, ni précédé de trompelles ; il s’avancait a pied , le front ceint de branches de myrte, accompagné de joueurs de flûte , et le spectacle de celle pompe, plus agréable que guerrière, n’excilait que médiocrement les acclamations de la multilude.

Ne croyez pas pourtant, mes petits amis, que les Romains, qui se connaissaient en courage, n’honorassent cette vertu que chez les généraux et les chefs des armées ; le plus simple soldat pouvait aussi recevoir des récompenses militaires. Ainsi lorsqu’un Romain s’était illustré à la guerre, son général lui décernait, en présence de tous ses camarades, une épée, un Jiouclier, ou un baudrier enrichi d’or ou d’argent, que celui-ci rapportait dans sa famille, et qu’il montrait ensuite avec orgueil à ses enfants.

Mais de toutes les récompenses , celle qui paraissait la plus précieuse, était une couronne dont la forme et la matière variaient suivant les circonstances ; ainsi le soldat qui escaladait le premier la muraille d’une ville ennemie, recevait publiquement une couronne d’argent avec des tours d’or , que l’on nommait

une couronne murale. Celui, au contraire, qui avait sauvé la vie à un Romain dans une bataille, obtenait une simple couronne de feuilles de chêne, que l’on appelait la couronne civique ; celle-là ii’était pas la moins glorieuse aux yeux des Romains, et celui qui l’avait reçue la conservait avec autant d’orgueil que si elle eût été du métal le plus précieux.

Marcius était un jeune Romain d’une si grande bravoure , qu’il avait mérité une couronne murale , et le surnom de Coriolan, à cause d’une ville nommée Corioles, qu’il avait fait prendre par son courage.

Coriolan n’était pas seulement un très brave militaire, il se distinguait encore par une infinité d’autres vertus ; mais ce qui le faisait aimer de tous ceux qui le connaissaient, c’était le respect et la tendresse qu’il portait à sa mère ’VÉTuiuE, qui était une dame du plus grand mérite.

Malheureusement Coriolan gâtait tant de belles qualités par un caractère fier et emporté, et il se fit beaucoup d’ennemis à Rome, en embrassant avec trop d’ardeur le parti des sénateurs contre le peuple, pour lequel les tribuns ne cessaient de faire chaque jour de nouvelles demandes. Le famine ayant éclaté dans Rome, les Édiles, ces magistrats qui étaient chargés d'assurer la subsistance du peuple, accusèrent Coriolan d’avoir conseillé au sénat de vendre chèrement aux Romains le blé que renferma-

i(3nl les ^eniers publics , afin de les rendre plus dociles et moins exigeants, en les réduisant à la dernière misère. Cette accusation sans doute n’élail point fondée ; mais Coriolan, que sa fierté et son attachement aux patriciens avaient rendu odieux à la multitude plébéienne, fut exilé à perpétuité de Rome , c’est-à-dire , condamné par les comices assemblé, à sortir de cette ville et à n’y jamais rentrer.

Coriolan fut donc obligé de quitter sa patrie après avoir embrassé sa mère et sa femme Vo- LUiHNiE ainsi que deux petits garçons qu’il avait. Beaucoup de patriciens l’accompagnèrent en pleurant jusqu’aux portes de la ville, et là, Coriolan leur ayant dit adieu , se retira chez un peuple voisin et ennemi de Rome, nommé les Yolsques, qui l’accueillirent avec empressement, et se félicitèrent de compter parmi leurs concitoyens un homme d’un courage si redoutable et si éprouvé.

Cependant Coriolan était fort irrité contre ceux qui l’avaient exilé et le forçaient ainsi à vivre éloigné de sa femme, de ses enfants et de sa mère Véturie. Or, comme la colère nous fait souvent faire des choses dont nous ne tardons pas le plus souvent à nous repentir, il eut le malheur de se mettre à la tête des Volsques, et consentit à marcher avec eux contre sa patrie, pour mettre le siège devant Rome, comme l’avait fait autrefois Porsenna ; mais celui-ci du moins était étranger, tandis que Co-

riolan Tenait combattre s.es frères et les amis de son enfance.

Jamais encore, aux plus mauvais jours de la république, une si grande consternation ne s’était répandue parmi les Romains, qui ne voyaient aucun général à opposer à cette agression formidable. Avant même de songer à se défendre, le sénat et le peuple se flattant encore de désarmer la colère de l’illustre exilé, envoyèrent à sa rencontre des députés choisis parmi les plus nobles citoyeus de Rome; mais Coriolan refusa de les admettre en sa présence , et leur fit défendre de franchir les premières barrières de son camp. Les pontifes euxmêmes et les vestales apportant dans leurs bras les dieux tutélaires de la patrie n’obtinrent pas un meilleur succès ; et c’en était fait de Rome, réduite à fléchir le genou devant le grand citoyen qu’elle avait outragé, lorsqu’à la prière du sénat, Téturie, mère de Coriolan, et Volumnie, sa femme, conduisant par la main ses deux petits enfants, consentirent enfin à se rendre auprès du vainqueur, pour le supplier do s’arrêter dans sa marche et de ne pas causer la ruine de sa patrie.

Du plus loin que Coriolan reconnut ces personnes qui lui étaient si chères, il courut audevant d’elles, les embrassa avec tendresse, et la vue de leurs larmes lui ôta le courage de leur refuser ce qu’elles venaient lui demander: il savait bien pourtant que les Volsques ne lui

pardonneraient pas d'avoir épargné Rome, lorsqu’il pouvait la détruire ; mais il aima mieux s’exposer aux plus grands dangers, que de faire de la peine à sa mère.

Il ne vous sera pas diffîcile de comprendre, mes enfants , quelle fut la joie des Romains , lorsqu’ils apprirent que 1’ ai'méc des Volsques se retirait ; en mémoire de cet événement, un temple consacré « à la Fortune des Femmes »

fut élevé au lieu même où les ennemis s’étaient arrêtés ; mais Goriolan fut bien puni d’avoir un seul moment tourné ses armes contre sa patrie, car les Volsques le tuèrent, dès qu’ils s’aperçurent qu’il ne voulait plus les servir.

Les dames romaines portèrent son deuil, comme elles l’avaient fait pour Brulus et pour Publicola, et tout le monde le regretta, parce qu’il avait été aussi bon mari que fils respectueux et obéissant.

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