VIRGINIE
Depuis Tau 39<> jusqu'à l’an 321 avant J.-C.
En vous racontant Thisloire de Numa Pompilius, mes petits amis, je vous ai dit que ce prince avait encouragé les Romains à l’agriculture, en leur distribuant des champs à cultiver et des instruments pour travailler. Vous allez voir à présent que les plus illustres Romains ne dédaignaient pas de labourer la terre de leurs propres mains ; ce qui ne doit pas vous surprendre, parce que la profession du laboureur est la plus noble de toutes les professions.
Il y avait alors aux portes de Rome , un hoitime appelé Cuvcinn.vtis , à qui appartenait une petite maison située de l'autre côté du Tibre, et un champ qui produissait à péine ce qui est strictement nécessaire pour la nourriture de deux personnes ; c'était là que Cincinnatus habitait avec sa femme, bonne et vertueuse comme lui : et quoiqu’ils fussent très-pauvres, chacun les aimait et les respectait.
Un jour que Cincinnatu's, vêtu de son habit de travail, labourait son champ selon sa coutume, il vit venir à lui des envoyés de Rome, qui lui annocèrent que les consuls l’avaient choisi pour être Dictateur.
Cincinnatus, qui était un homme simple et sans ambition, fut très-affligc qu’on eût jeté les
yeux sur lui pour cet emploi difficile, cl il ne consentit à l’accepter que lorsqu’on lui eut promis que la république ferait cultiver son champ pendant son absence, alin qu’à son retour il pùt faire la moisson comme à l’ordinaire.
Vous allez sans doute me demander à présent, mes enfants, pourquoi l’on était ainsi venu enlever Cincinnatus à sa charrue pour en faire un Dictateur : c’est que l’armée romaine ayant été entourée par les ennemis, se trouvait à la veille d’étre exterminée, si quelque habile général ne se hâtait d’aller la délivrer. Ür Cincinnalus avait autant de courage que de modestie, et son nom seul inspirait une si grande confiance à tous les Romains , que d’une commune voix ils avaient demandé à marcher sous ses ordres. Ce brave homme se mit donc à la tête d’une nouvelle armée, dont les soldats comme le général venaient de quitter leurs travaux et leurs foyers pour courir au secours de leurs concitoyens menacés , et faisant de longues marches à pied (vous savez qu’il n’étailpas permis au dictateur de monter à cheval), il battit les ennemis, et délivra ainsi l’armée qui, sans lui, aurait infailliblement péri tout entière.
Les honneurs du triomplie furent la juste récompense des exploits de Cincinnatus, qui fit son entrée dans Rome, vêtu d’une robe de pourpre, au milieu des acclamations de tout le peuple ; mais en descendant de son char de triomphe, il s’empressa de renoncer à la dictature
qu’il n’avait exercée que pendant quatorze jours, pour retourner à son champ, où il jugeait sa présence plus nécessaire qu’à la tête de la république ; et dès le lendemain, on le vit, reprenant son habit de travail, conduire les bœufs de sa charrue , de la môme main qui venait de gagner des batailles.
Ne croyez pas pourtant, mes bons amis, que les Romains de ce temps-là fussent tous d’aussi honnêtes gens que Cincinnatus; il y en avait aussi de bien méchants, et je vais vous raconter une histoire qui vous le prouvera.
Depuis que Ménénius Agrippa avait si sagement parlé aux mécontents sur le mont Sacré, bien des querelles s’étaient encore élevées entre le peuple cl le sénat, et l’on reconnut enfin la nécessité d’établir des lois qui donnassent plus de tranquillité à la république. Pour y parvenir , trois personnages consulaires furent envoyés en Grèce pour en rapporter les lois de Solon, dont je vous ai parlé dans une autre histoire, et qui passaient alors pour les plus sages du monde entier.
Dès que ces trois personnages furent de retour à Rome, dix magistrats, qui réunissaient entre leurs mains toute l’autorité des consuls, des tribuns et des édiles, furent désignés pour examiner ces lois et les faire inscrire suc des tables d’airain: ces magistrats qui devaient être changés tous les ans, reçurent le titre de Décemvirs, ce qui voulait dire: « les dix hontmes; »
et je ne vous nommerai pas ici tous ceux qui furent revelus de cette dignité, parce que cela serait inutile ; il vous sufiira de savoir que parmi eux on remarquait Appius Claudius, l’iin des plus riches et des plus orgueilleux patriciens de celte époque.
Il y avait alors à Rome une jeune fille nommée Virginie, qui était aussi belle que sage ; Yirginius son père, brave officier, se trouvait alors à l’armée, campée à quelque distance de la ville.
Le décemvir Appius aperçut un jour celte jeune personne ; lorsqu’il sut que son père élail absent, il lui prit fantaisie de 1 avoir pour esclave , et il ordonna à ses serviteurs de la conduire de force dans sa maison, ne pensant pas que personne aurait l’audace de résister à la volonté d’un décemvir ; mais l’oncle de Virginie, témoin de celte violence , cria aussitùt au peuple qu’ Appius voulait enlever sa nièce pour la réduire en esclavage , et excita ainsi findiguation de- la foule qui s’y ojiposa.
Ce jour-là Appius ne ])ut donc jias accomplit le mauvais dessein qu’il avait conçu; mais le lendemain se présentant lui-méme devant le peuple, il déclara liaulemenl que Virginie lui appartenait comme esclave , et se mit en devoir de la faire conduire dans sa maison.
Cependant Virginius, averti par ses amis du danger qui menaçait son enfant, s’élail mis préci[>itainment en clicmiii pour Rome, où il ar-
riva justement à l’instant où Appius s’efforçait de s’emparer de Virginie. Ce père infortune, voyant que personne ne prenait plus sa défense, et que sa fille chérie allait lui être enlevée pour toujours , saisit un couteau dans la boutique d’un boucher, et aima mieux la poignarder que de l'abandonner à Appius.
A la vue de ce sang innocent que l’injustice du décemvir avait forcé de répandre, le peuple entra en fureur ; le décemvirat fut aboli , et Appius jeté dans une élroile prison, y fut trouvé le lendemain étranglé, sans que l'on sût comment cela s’était fait, et même sans qu’aucun Romain s’en informât, parce que personne ne peut s’intéresser au sort d’un méchant.
Les lois des douze tables, que les décemvirs venaient d’établir, survécurent à leurs auteurs, dont la mémoire fut vouée à l’exécration; elles continuèrent, tant que Rome exista, à être exposées dans le Forum sur des tables d’airain, où chacun pouvait les lire à son aise, et apprendre à les respecter et à s’y soumettre.