‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 16 sur 33 · LES FOURCHES CAUDINES · texte numérisé non relu

LES FOURCHES CAUDINES

Depuis l’an 321 jusqu'à l’an 280 avant J.-C.

Manlius-Capilolinus , dont je viens de vous raconter les exploits et la lin déplorable, no fut pas le seul de cette famille qui s'illustra contre les Gaulois. Un autre Manlius, tout jeune encore, ayant combattu comme Valérius-Gorvinus contre un Barbare qui avait cussi délié les Romains, n’eut pas besoin pour le vaincre qu’un corbeau vint à son aide : il tua son ennemi d’un coup d’épée, et lui arrachant un riche collier dont il était décoré, le passa lui-raéme autour de son cou. Toute l’armée romaine, témoin de ce trait de courage, applamtit le jeune Manlius,

qui depuis ce jour fut surnommé Toiiquatüs , ce qui voulait dire en latin: Orné d'un collier.

Cependant Manlius-Torquatus, parvenu à un Age plus avancé, fut élevé à la dignité de consul dont il était digne par sa valeur ; et dès lors il se montra général aussi habile quïl avait été soldat courageux. Depuis quelque temps on s’apercevait que les soldats romains, autrefois si respectueux et si obéissants envers leurs chefs, se montraient insoumis et mutins, surtout lorsqu’ils étaient en présence des ennemis. Manlius, pour rétablir la discipline, défendit, sous peine de la ^ie', que personne combattit sans son ordre, et il prit les dieux à témoin qu’il ferait mourir le premier Romain qui contreviendrait à celte défense.

Malheureusement son propre fds oublia les ordres du consul : et comme c’était un jeune homme intrépide et emporté, il se précipita avec violence sur un cavalier ennemi qui avait osé le défier, le tua, et revint au camp chargé de ses dépouilles. Dès que Manlius l’aperçut, il jugea que personne ne lui obéirait plus s’il pardonnait à son propre fils une faute aussi grave ; et, renouvelant le sacrifice de Bru tus, il fit approcher un licteur, et lui ordonna de trancher la tète à ce malheureux jeune homme.

Un si terrible exemple suffit pour rétablir dans l’armée la plus exacte discipline, que personne désormais n’essaya plus d’enfreindre ; et

lorsque Manlius-Torquatus rentra dans Rome,

encore accablé de sa douleur, les vieillards, vêtus de deuil, vinrent à sa rencontre poür le féliciter de son triste courage.

Les Romains, qui récompensaient si magnifiquement leurs généraux en leur accordant les honneurs du triomphe, lorsqu’ils avaient vaincu leurs ennemis, les punissaient aussi bien sévèrement, lorsqu'ils compromettaient par quelque faute le salut de la république.

Chez eux c’était un crime irrémissible d'avoir été malheureux à la guerre ; et comme la honte était meme pour les simples soldats le plus grand de tous les châtiments, c’était le plus souvent par la privation de combattre qu’ils étaient punis.

Quelquefois aussi , lorsqu’un soldat s'était rendu coupable de quelque • négligence grave, on le faisait saigner comme s'il eût été malade, parce que la force étant la principale qualité d’un guerrier romain, c’était le dégrader que l’affaiblir.

Vers ce temps-là il arriva qu’un consul nommé Spürius Posthumius, qui avait été chargé de faire la guerre contre les Samxites , peuple d’Italie ennemi des Romains se laissa attirer, par un stratagème, dans un défilé si étroit, qu’il était impossible à une armée de s’y mouvoir et d’y combattre. Ce passage difficile était formé par deux hautes montagnes que l’on nommait les Fourches Cacdines, à cause de leur proximité de la ville de Caudium , qui faisait partie du Samniu.1i, ou pays des Samnites. **

Cependant, Poslhumiiis une fois engagé avec son arnree dans cette gorge fatale, se vit assailli de tous côtés par la multitude d'ennemis qui lui barraient le passage, tandis que du haut des rochers d'autres Samnites perçaient les Romains de leurs flèches , ou les écrasaient en faisant rouler sur eux des pierres énormes.

Ces infortunés ainsi accablés sans pouvoir opposer aucune résistance , passèrent la nuit entière dans ces angoisses affreuses ; et lorsque le retour de la lumière leur apprit que tout espoir de salut leur était interdit, ils se décidèrent enfin à demander la vie aux ennemis, qui ne la leur accordèrent que sous la condition qii'après avoir livré ses armes, l’armée romaine tout entière défilerait sous des lances croisées, ce que l'on appelait alors Passer sous le joug, et s’engagerait à ne plus combaltre contre les Samnites ou leurs alliés.

A ce prix, le général ennemi voulut bien laisser la vie aux vaincus, et Postliumius, pour consemr les débris de cette armée à la république, se soumit à cette paix humiliante. Le premier de tous, dépouillé de son manteau consulaire et de ses armes, il passa sous le joug, en présence des Samnites, qui accablèrent lés vaincus de leurs injures et de leurs moqueries.

Ces malheureux soldats retournèrent alors tout honteux vers Rome, où ils n’osèrent rentrer que la nuit de peur d’ètre reconnus , et chacun d’eux s'enfuit dans sa maison pour s'y cacher à tous les regards.

Mais le lendemain, lorsque les sénateurs s’assemblèrent pour délibérer sur celte paix honteuse, Poslhumius se présenta devant eux, et leur dit : « Ce n'est pas vous , Romains , qui subirez la honte du joug, c’est moi seul qui dois en supporter l’affront , puisque j’en suis seul la cause ; livrez donc ma personne et ma vie aux Samnites, et vous pourrez recommencer la guerre. »

En entendant ces paroles, chacun admira le patriotisme de Poslumius ; mais ce qui vous surprendra sans doute, mes enfants, c’est que le sénat accepta l’offre de ce généreux citoyen, et le fit conduire pieds et poings liés par des licteurs au camp des ennemis, pour qu’ils en fissent ce qu’ils voudraient.

La fermeté du consul ne se démentit pas un seul instant pendant le trajet, et comme un des licteurs au moment de le livrer aux Samnites, n’osait pas, par respect pour tant de -vertu, serrer la courroie qui liait les mains: « Serre, serre, « lui dit Posthumius avec fermeté « afin qu’ils ne doutent pas que ce soit un prisonnier que tu leur amènes. »

Les Samnites eux-mêmes, frappés d’admiration pour ce noble courage du consul, s’écrièrent tout d'une voix qu’ils ne voulaient pas qu’on fit le moindre mal à un si vaillant homme, et le renvoyèrent sain et sauf au milieu des siens, qui le reçurent avec des transports de joie.

Peu de temps après, la paix fut conclue entre les deux partis, et le dévoument de Posthumius , en réparant noblement la honte de sa défaite, effaça entièrement le souvenir des Fourches Caudines.

Spurius Posthumius ne fut pas le seul Romain qui, dans celle guerre contre les Samniles, donna un grand exemple de patriotisme: les deux armées se trouvant un jour au moment d’en venir aux mains, les augures consultés, suivant la coutume, sur l’issue de la bataille qui se préparait, déclarèrent que la victoire appartiendrait à celui des deux peuples pour lequel un guerrier se vouerait aux dieux mânes, c’est-à-dire ferait volontairement le sacrifice de sa vie : un jeune romain , nommé DÉcii’s , informé de cet oracle , n’hésita point un instant à mourir pour sa patrie, et se précipitant au milieu des rangs ennemis, il y tomba bientôt percé de coups : l’armée romaine, témoin de cet admirable dévouement, combattit avec tant de courage, qu’elle remporta une éclatante victoire, et accomplit ainsi la prédi-« dion des augures.

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