‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 17 sur 33 · PYRUÜS ET SES ÉLÉPHANTS · texte numérisé non relu

PYRUÜS ET SES ÉLÉPHANTS

Depuis l’an 280 jusqu’à l’an 263 avant J.-C.

Depuis que les Gaulois avaient été chassés par le grand Camille, les Romains avaient soumis. presque tous les peuples du Latium; leur ville, autrefois brûlée par les Barbares, était même presque entièrement rebâtie, lorsque parut en Italie un roi nommé Pvrrhijs , dont je vais vous dire l’histoire, et qui causa de grands malheurs à la république.

Pyrrhus était roi d’Épire, l’une des provinces de Grèce les plus voisines de la Macédoine. Il était jeune et intrépide, et marchait à la télé d’une puissante armée, au milieu de laquelle on remarquait vingt gros éléphants, comme ceux que vous avez peut-être vus au Jardin des Plantes, à Paris.

Or, les éléphants sont des animaux si robustes, que dans ce temps on plaçait sur leur dos de petites tours eu bois , du haut desquelles un certain nombre de soldats lançaient des flèches sur leurs ennemis. Ces éléphants, quoique très-courageux , sont doux et dociles lorsqu’on ne leur fait pas de mal , mais s’ils se sentent blessés, ils entrent en fureur, et marchant avec impétuosité, ils renversent tout ce qui se trouve sur leur passage, et foulent aux pieds les hommes et les chevaux,

Les soldats de Pyrrhus n’étaienl pas moins redoutables que ces éléphants ; ils n’étaient point tous sortis d’Épire, ni même des autres provinces de la Grèce; c’était un ramassis d’hommes de toutes les nations , qui se vendaient pour faire la guerre à celui qui les payait le mieux , et on leur donnait le nom de Mercenaires, parce que, ne prenant aucun intérêt à la cause qu’ils servaient, ils, ne combattaient que pour gagner l'argent qu’on leur avait promis.

Pyrrhus fut appelé en Italie par les habitants d’une ville nommée Tarente , qui après avoir insulté les Romains, ne se sentaient plus la force de les repousser. Ce prince s’étant donc rendu à Tarente , envoya aussitôt des ambassadeurs à l’un des consuls , qui se nommait Vaiérius Lævinus, pour lui faire savoir qu’il était venu à la tête d’une armée pour être juge de la querelle des Tarentis avec Rome.

Mais Lævinus, au lieu de se laisser épouvanter par les propos des ambassadeurs de Pyrrhus, les promena dans tout son camp, et les renvoya ensuite, en les chargeant de répondre à leur maître, qu’il l’aimait mieux comme ennemi que comme juge. Alors Pyrrhus comprit qu’il devait se préparer à combattre, et il donna aussitôt l’ordre de se diriger sur Rome.

Je vous ai déjà dit que les soldats de Rome étaient braves et habiles à la guerre, parce qu’ils s'y exerçaient continuellement ; aussi commen-

cèrent-ils par battre les armées de Pyrrhus; mais dès que celui-ci eut fait avancer ses éléphants, dont les Romains n’avaient alors aucune idée, ces derniers furent si étonnés devoir ces grands animaux, dont les hurlements sens répandaient au loin l’épouvante , écraser sous leurs pieds les cavaliers qu’ils renversaient, que l’armée de Lævinus prit la fuite ; et le consul lui même atteint de plusieurs blessures, fut forcé de chercher son salut dans la vitesse de son cheval.

Pyrrhus usa noblement de ses avantages,* loin de se montrer barbare envers les vaincus , il fit soigner les blessés, donner la sépulture aux morts, et accorda des éloges aux Romains qui étaient tombés vivants entre ses mains, en exaltant le courage qu’ils avaient montré dans le combat. Cette conduite fit plus d’honneur à Pyrrhus que sa victoire elle-même, parce qu’il avait respecté les droits de l’humanité, qui ne permet jamais de traiter en ennemis, ceux que le sort des armes a mis hors d’état de combattre.

L’épouvante fut grande à Rome, lorsqu’on y apprit que l’armée de Pyrrhus s’avançait avec ces terribles éléphants dont les soldats échappés à la bataille racontaient des choses si effrayantes. Mais un Romain , nommé Fabricius doué d’une âme forte et généreuse, au lieu de partager l’effroi de la multitude," représenta aux sénateurs , qui parlaient déjà d’aller implorer de Pyrrhus une paix humiliante , qu’il serait honteux pour la république de se laisser dé-

courager par une seule défaite, et que le consul Lævinus avait pu être vaincu, mais que Rome était encore à vaincre.

Ce discours donna du cœur aux plus pusillanimes; tout le monde courut aux armes, et chacun ne songea plus qu’à tenter de nouveau le sort des batailles. Pyrrhus apprit cette résolution, lorsque déjà du haut des montagnes voisines il découvrait les murailles de Rome; et suspendant tout à coup la marche de son armée, il se décida à envoyer un ambassadeur au sénat, pour lui offrir -la paix à des conditions honorables.

Ce prince avait alors auprès de sa personne un Grec habile et spirituel qui, après avoir étudié l’éloquence sous le grand orateur Démostliènes, dont je vous ai raconté l’histoire dans un autre livre, s’était attaché au roi d’Épire , qui se plaisait à ses entretiens et le consultait habituellement sur les affaires les plus importantes de son royaume. Ce fut cet adroit personnage, dont il avait éprouvé plusieurs fois la ruse et la finesse, que Pyrrhus envoya comme ambassadeur auprès du sénat de Rome.

Dans fespoir de se faire mieux accueillir des Romains en se montrant généreux, Cynéas s’étail muni d’un grand nombre de choses précieuses qu’il sC proposait d’offrir en présent aux sénateurs et aux dames romaines; mais toutes les personnes à qui il s’adressa refusèrent ces cadeaux d’un étranger et d’un ennemi. Il no

fut pas plus heureux auprès du sage Fabricius qui repoussa avec mépris ses propositions les plus magnifiques, quoique sa pauvreté fût telle, que, tout patricien qu’il était, il vivait habituellement des fruits et des légumes d’un jardin qu’il cultivait de ses propres mains, et le Grec vit avec surprise qu’il serait obligé de remporter toutes ses richesses.

Alors Gynéas se présenta devant le sénat, qui, après avoir écouté attentivement les discours qu’il lui plut de débiter, se contenta de lui répondre que jamais la république ne ferait la paix avec Pyrrhus, tant que ce prince ne serait pas sorti de l’Italie, Gynéas, frappé de surprise à l’aspect de cette majestueuse assemblée, partit aussitôt de Rome, et lorsqu’il rendit compte à PyiThus du résultat de son voyage, il n’hésita point à déclarer qu’au lieu d’une assemblés de vieillards, c’était devant un tribunal de rois qu’il avait comparu.

Cependant la guerre n’ayant pas tardé à se rallumer avec une nouvelle fureur, les Romains furent encore vaincus, et ce même Fabricius, dont je viens de vous raconter le désintéressement, fut fait consul, et envoyé avec une nouvelle armée, pour tenter une dernière fois de repousser Pyrrhus. La pauvreté de ce vaillant citoyen, au lieu de le faire mépriser dans Rome, le faisait, au contraire, aimer et respecter du peuple, parce que personne n’ignorait que s’il n’avait point amassé de richesses, c’est qu'il

regardait comme indigne d’un bon citoyen de les acquérir par des moyens contraires, à l’intérét de sa pairie ; et un seul trait de sa probité devint plus utile à Rome que la bravoure de ses troupes.

Pendant que les deux armées étaient en présence le médecin de Pyrrhus, s’échappant de son camp vint secrètement trouver le consul, et lui offrit , s'il voulait lui assurer une forte récompense, de faire périr son maître, au moyen d’un poison infaillible qu’il se chageait de lui administrer. La proposition de ce traître indigna Fabricius , qui , au lieu d’en profiter pour se défaire d’un ennemi si dangereux, se hâta de prévenir Pyrrhus qu’il eût à se défier de ce méchant homme. Le roi , ainsi averti , acquit en effet peu de temps après la certitude des desseins criminels de son médecin, et l’ayant fait mettre à mort, il renvoya à Fabricius tous les prisonniers romains qui étaient tombés en son pouvoir, pour lui témoigner sa reconnaissance.

Il serait trop long de vous raconter ici, mes enfants, tout ce que fit Pyrrhus pendant le temps qu’il demeura en Italie ; vous saurez seulement que ce prince fut enfin chassé de celte contrée par un consul nommé Lentulus, malgré ses éléphants , auxquels les Romains avaient fini par s’accoutumer ; et que lors du triomphe que ce général obtint en rentrant à Rome, après l’expulsion de ce redoutable adversaire.

le peuple de cette capitale fit éclater des transports de joie , en voyant quatre de ces animaux qui avaient été pris sur les armées de Pyrrhus.

Ce prince forcé par les victoires de Lentulus d’abandonner l’Italie, passa d’abord en Sicile , cette île célèbre dont je vous ai parlé dans riiisloire des deux Denys, et qui n'est séparée de cette contrée que par un détroit de peu de largeur ; mais quelque temps après, de nouveaux combats et de nouveaux ennemis le rappelèrent en Épire , où il périt écrasé par une grosse pierre que laissa tomber sur sa tete, du haut de sa maison, une vieille femme dont il venait de tuer le fils de sa propre main. On dit qu’avant de quitter la Sicile , il s’était écrié avec douleur : « Quel beau champ nous laissons aux Uomains et aux Carthaginois ! »

Vous comprendrez bientôt le sens de ces paroles.

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