‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 18 sur 33 · CHEZ LES CARTHAGINOIS · texte numérisé non relu

CHEZ LES CARTHAGINOIS

Depuis l’an 263 jusqu’à l’an 218 avant J.-C.

Je ne sais, mes petits amis, si vous avez jamais vu des navires : ce sont des espèces de maisons en bois qui vont sur la mer , et qui servent à transporter, au loin les hommes, les

miimaux et les marchandises de tout genre ; les vaisseaux ressemblent, pour la forme, aux barques qui flottent sur les rivières ; mais comme ils sont beaucoup plus difficiles à mouvoir, ils portent des mâts auxquels sont attachées des pièces de grosse toile, que l’on nomme des VOILES, et ces voiles étant gonflées par le vent, suffisent peur faire marcher un navire sur les flots avec une grande rapidité.

Chez les anciens peuples, mes enfants, où l’art de la navigation était bien moins avancé qu’il ne l’est aujourd’hui, on se servait en môme temps de rames, avec lesquelles un certain nombre de matelots , assis sur des bancs de chaque côté du navire , frappaient la mer en cadence pour le faire mouvoir. Ces sortes d’embarcations , marchant ainsi à la voile et à la rame, recevaient le nom de galères, et on les distinguait par le nombre de rangs de rames dont elles étaient pourvues : les trirèmes étaient celles à trois rangées de rameurs, et l’on en vit quelquefois qui portaient jusqu’à sept rangs de rames, mises en mouvement par autant de rangs d’hommes placés les uns au-dessus des autres.

Chacun de ces vaisseaux, quelle que fût sa grandeur, était armé d’une fourche en fer ou en cuivre, que l’on nommait I’éperon nu navire, et qui servait dans les combats à accrocher, et le plus souvent même à briser par un choc violent les galères ennemies.

A l’époque dont je vous parle, il y avait en Afrique, sur le bord de la mer Méditerranée, une ville appelée Carthage, qu’une reine de Tyr, en Phénicie, nommée Didopt, y avait fondée plusieurs siècles auparavant. Cette ville, dont tous les habitants se livraient avec ardeur au commerce et à la navigation, était devenue rrche et puissante, et possédait un grand nombre de galères et de soldats de toutes les nations qu’elle achetait à prix d’or, comme les mercenaires qui avaient suivi Pyrrus en Italie.

Or, il faut que vois sachiez, mes petits amis, que la Sicilie dont Pyrrhus s’était éloigné avec tant de regret, est un des pays les plus fertiles de la terre, et que c’était de celle ile que les Romains, dans ce temps-là, tiraient la plus grande partie du blé et des autres provisions nécessaires à leur subsistance.

De leur côté, les matelots de Carthage, qui parcouraient successivement toute la mer Méditerranée pour leur commerce, élaierit parvenus en Sicile; et ce qu’ils racontèrent de ce beau pays inspira aux Carthaginois un si vif désir de s’en emparer, qu’ils dirigèrent vers cette île un grand nombre de galères portant une armée.

Cependant, les Romains qui, après avoir successivement vaincu tous leurs voisins, claient devenus le peiiple le plus puissant de Tltalie. n’avaient pu voir sans mécontentement la Sicile, qu’ils avaient regardée jusqu’alors comme

— noie grenier de leur république, devenir la proie des avides commerçanls de Carthage. Dès ce moment on eût pu prévoir que la première occasion ferait éclater une sorte de rivalité entre ces deux cités également formidables , et cette occasion ne tarda -point à se présenter.

Dans ce temps-là, la ville de Syracuse, dont je vous ai déjà parlé dans V Histoire grecque, était gouvernée par un prince nommé Hiéron qui, ayant fait alliance avec les Romains, envoya des ambassadeurs au sénat, pour solliciter leurs secours contre les Carthaginois, qui s’élaient déjà rendus maîtres de plusieurs villes Siciliennes ; mais Rome n’avait point de vaisseaux à opposer aux flottes de Carthage, et le sénat fut bien embarassé pour faire passer des troupes en Sicile. Néanmoins, comme le courage et la bonne volonté viennent à bout de tout, on se servit pour modèle de deux galèi'es carthaginoises que la tempête venait de jeter sur la côte d’Italie, et l’on construisit en (>eu de temps un grand nombre de vaisseux semblables, au moyen desquels plusieurs légions romaines furent transportées de l’autre côté du détroit. Un consul nommé Appius Ciaudius les <‘oimnandait; il battit les Carthaginois en plusieurs rencontres et leur reprit la plupart des villes dont ils s’élaient emparés.

Mais ce revers, au lieu de décourager les Carlliagiiiois, ne fit au contraire que les exciter davantage contre Rome, et ils couvrirent la Méditcr-

ranée d un si grand nombre de vaisseux que les Romains, comprenant enfin que c’était sur mer principalement que leurs adversaires étaient à craindre, résolurent de les combattre sur cet élément , quoiqu’il n’eussent point de marins habiles et expérimentés à opposer à ceux de Carthage.

Un consul, nommé Duilivs Népos, fut chargé de celle expédilion ; il fit construire en moins de deux mois plus de cent vingt galères, pendant que ses rameurs s’exerçaient à sec sur le rivage, et se trouva bientôt à la tête d’une flotte nombreuse.

Je dois vous faire remarquer à ce propos, mes enfants , que , dans ce temps , on construisait ainsi en peu de jours une flotte tout entière, tandis qu’aujourd’hui il faut plusieurs années et des sommes d’argent considérables pour mettre à la mer un seul vaisseau de guerre.

Quoi qu’il en soit, Duilius remporta une si éclatante victoire sur Aimilcar Barca, le plus habile amiral des ennemis, que le sénat lui décerna les honneurs d’un triomphe naval, où l’on porta devant lui les éperons des galères qu’il avait prises aux Carthaginois. On éleva en outre, sur le Forum, pour conserver le souvenir de ce triomphe, une colonne, dont le piédestal subsiste encore à présent, et à laquelle on donna le nom de Hostbale, parce que les ornements dont elle était décorée figuraient également des éperons de navires.

Duilius reçut en même temps une récompense d’un genre tout à fait nouveau ; il lui fut permis, durant toute sa vie, de se faire accompa- ^er le soir, à l’heure de son souper, par des joueurs de flûte, et par des valets portant des flambeaux, ce qui jusqu’alors avait été sévèrement interdit à tous les Romains, dont la simplicité n’admettait point de semblables habitudes de luxe et de recherche.

La guerre dura encore plusieurs années entre les deux peuples, sur mer et en Sicile ; mais enfin les Romains, se flattant d’abattre d’un seul coup leurs ennemis, se décidèrent à envoyer en Afrique même, où vous savez que Carthage élait située, une grande armée, dont un consul, appelé Réoulus, reçut le commandement. Ce général était un homme habile et courageux, et qui cependant avait encore plus de probité que de bravoure.

Mais à peine Régulus eut-il mis le pied sur le rivage africain, que son armée et lui-même se virent exposés à un danger auquel personne ne s’attendait. Le camp des Romains fut tout à coup envahi par un serpent énorme, dont la gueule engloutissait à la fois plusieurs hommes et plusieurs chevaux. Il fallut donc, avant tout, combattre ce terrible ennemi, dont on ue put se défaire qu’en l’écrasant avec de grosses pierres lancées par des Ralistes et des Catapultes, sortes de machines dont on se servait alors h la guerre pour abattre les murailles. La peau

de ce reptile monstrueux fut envoyée à Rome, où l’on regarda son apparition comme un présage funeste pour l’expédition de Régulus.

En effet, les Carthaginois, sous les ordres d'un Grec nommé Xaxtippe, réunirent un grand nombre de soldats, et surtout beaucoup d’élépbant (l’Afrique est le pays de ces animaux). Avec ces forces, ils attaquèrent les Romains, qu’il battirent, et firent même prisonnier Régulus, qu’ils envoyèrent à Carthage, chargé de fers. La crainte dont les soldats romains avaient encore peine à se défendre pour les éléphants, et plus encore l’innombrable cavalerie africaine qui s’était vendue aux Carthaginois, furent la cause de ce désastre.

Peut-être ellcz-vous croire, mes petits amis, que les marchands de Carthage furent très-reconnaissants du service signalée que Xantippe venait de leur rendre ; eh bien! il n’en fut point ainsi ; la gloire de ce vaillant capitaine n’excita que la jalousie de ceux qu’il venait de sauver, et l’ayant fait monter sur une grlère, sous pré-, texte de le ramener avec honneur dans sa'patrie ils eurent l’indignité de le faire jeter à la mer, et de publier que le vaisseau qui le portait avait péri dans une tempête. Une si lâche perfidie méritait d’être punie, et elle le fut en effet, car l’ingratitude est le plus horrible de tous. les vices.

Peu de temps après, les Carthaginois curent à se repentir de la perte de Xantippe; les Romains

ayant repris l’avantage, chassèrent leurs armées de la Sicile; et Asdrcbale, l’im de leurs chefs les plus vaillant, ayant été contraint d’abandonner ce pays, fut envoyé au supplice dès son retour à Carthage, par le sénat de cette république, qui ne pardonnait jamais à ses généraux d’avoir été malheureux

Cependant les Carthaginois, pressés de toutes parts, furent contraints d’envoyer à Rome * des ambassadeurs pour demander la paix au sénat ; et ceux-ci emmenèrent avec eux ce même Régulus qui était leur prisonnier, afin qu’il leur fût favorable auprès des sénateurs, après lui avoir fait proineUre toutefois qu’il viendrait reprendre ses chaînes à Carthage, si Rome refusait de leur accorder la paix.

Les Carthaginois pensaient par ce moyen obliger Régulus à la demander avec tant d’inslaiice, qu’il finirait par l’obtenir de ses parents qui étaient nombreux dans le sénat; ils furent donc bien surpris lorsque ce généreux citoyen, au lieu de solliciter la paix, insista au contraire pour que fon fit une guerre à mort aux Carthaginois, ou du moins que l’on n’écoulat aucune proposition de leur part, avant que leur ville fût tombée au pouvoir des Romains. Le sénat, adoptant cet avis dicté par une noble abnégation de soi-mème, rejeta, sans plus attendre, les propositions des ambassadeurs; mais en môme temps chacun engagea Régulus à demeurer à Rome , en lui représentant que les

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Carthaginois irrités ne manqueraient pas de le faire périr, pour le punir d’avoir ainsi parlé contre leurs intérêts.

Mais ce grand homme avait juré de revenir à Carthage ; et comme rien n’est plus honteux que de manquer à sa parole, il résista aux prières de sa femme et de ses enfants , et aima mieux retourner chez ses ennemis que de commettre un parjure. Ce que vous aurez pourtat peine à croire, c’est que ceux-ci eurent la barbarie de le faire expirer dans d’épouvantables supplices ; une si grande vertu méritait une autre récompense, et Rome entière le pleura, lorsqu’on apprit sa mort.

Cependant la paix ne tarda point à se conclure entre les deux partis, parce que les Carthaginois épuisés voyaient avec effroi leurs trésors s’écouler dans cette lutte opiniâtre, où Rome eut enfin la satisfaction d’avoir humilié sa rivale.

Cette première guerre avec Carthage dura vingttrois ans, et pourtant elle ne fut que le prélude de deux autres plus désastreuses encore pour les Africains, auxquelles on donne ordinairement le nom de guerres punique ou car-

TOAGINOISES.

ANiMBAL EN ITALIE.

Depuis l’an 218 jusqu’à l’an 2M avant J.-C.

Le Carthaginois Annibai, mes petits amis, était fils da cet Amilcar Barca dont je vous ai déjà parlé, et qui fut vaincu sur mer par le consul Duilius. Amilcar n’avait jamais pu pardonner aux Romains sa défaite, et il fit jurer au pied des autels à son fils encore enfant, que toute sa vie il serait leur ennemi irréconciÙable.

Le jeune Annibal n’oublia jamais ce serment solennelet; quoique dans fun des premiers combats auxquels il prit part, une blessure grave lui eût fait perdre un œil, il devint un des plus habiles généraux qui eussent existé, et mit la république romaine à deux doigts de sa perte.

Carthage venait à peine d’obtenir la paix, comme nous l’avons vu tout à l’heure, lorsque cette grande ville se trouva tout à coup menacée du plus grand danger, par le retour de ces bandes de mercenaires, qui, n’ayant plus d ennemis à combattre, revinrent en Afrique pour se faire payer des sommes qu’on leur avait promises.

Les marchands carthaginois envoyèrent d’abord au milieu d’eux un de leurs principaux chefs, nommé Hanxon pour les engager à attendre patiemment que la république eût recueilli

assez d’argenl pour les salisfaire ; mais ces hommes de toutes nations ne comprirent point ce que disait Hannon, qui ne parlait point leur langue, et bientôt une révolte terrible éclata dans les rangs de cette foule tumultueuse.

Ils étaient là, sur ce rivage brûlant d’Afrique, poussant des cris de rage, et proférant des menaces effroyables contre Carthage, qu’ils accusaient de les avoir trompés. Hannon, épouvanté, prit la fuite, et il fit bien, car d’autres envoyés du sénat, qui furent députés vers ces barbares, revinrent bientôt à Carthage, les mains et les oreilles horriblement mutilées par les mercenaires.

Dans cette extrémité Amilcar, devait être le sauveur de Carthage. Il parvint, à force d’argent, à réunir une nouvelle armée pour défendre celte ville, puis tombant tout à coup sur les révoltés, il en fit un affreux carnage. Ceux qui échappèrent à ce massacre périrent bientôt par la famine, après avoir été réduits à l’exécrable nécessité de se dévorer les uns les autres.

Cependant les Carthaginois, échappés à ce péril, voulurent éviter d’y retomber. Pour éloigner à la fois de leur ville Amilcar, dont ils redoutaient déjà la puissance et l’habileté , et l’armée qui venait de détruire les mercenaires ils résolurent d’entreprendre un nouvelle guerre dans un pays lointain, et ce fut encore Barca qu’ils chargèrent de la commander ; mais ce-

lui-ci étant venu à mourir sur ces entrefaites, son fils Annibal fut appelé à lui succéder à la télé de cetle armée.

Il y avait un pays riche et peuplé, qui était bien éloigné de l’Italie, mais où les Romains comptaient déjà des amis. Ce pays se nommait I’Espagive, et à cette époque, la plus fidèle alliée de Rome, dans cette contrée, était une ville grande et populeuse que fon appelait Sago.vte.

Un jour que les Sagonlins ne pensaient à rien moins qu'à faire la guerre, Annibal se présenta tout à coup devant leurs murs avec une armée de cent cinquante mille hommes, en leur déclarant qu’ils eussent à lui livrer, sans délai, leurs personnes et leurs propriétés.

Vous pouvez penser quel fut le désespoir de ces malheureux citoyens lorsqu-ils entendirent ce langage ; cependant ils ne purent se décider à abandonner ainsi à Annibal toutes leurs richesses, et prirent la résolution de se défendre jusqu’à la dernière extrémité, espérant que Rome, instruite de leur malheur , enverrait a leur secours. Mais les Carthaginois étaient les plus forts ; et après avoir épuisé tous les moyens de résistance qui se trouvaient à leur disposition, les défensueurs de Sagonte, s’apercevant bientôt qu’ils étaient perdus sans ressource, allumèrent un immense bûcher sur la place publique , où la plupart d’entre eux se précipitèrent avec leurs trésors, préférant cetle mort affreuse à l’esclavage qui les atteudail.

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Dès que celle triste nouvelle fui connue à Rome, chacun s’indigna de la perfldie des Carthaginois, qui en pleine paix, avaient osé assaillir une des villes alliées de la république ; et le sénat résolut aussitôt d’envoyer à Carthage des ambassadeurs, dont le chef Quintus Fabius était un des descendants de celle illustre famille des Fabius qui s’était dévouée autrefois pour combattre les Samnilcs.

Celui-ci se présenta avec fierté devant le sénat de Calhage ; et relevant un pan de sa robe : « Je vous apporte ici, dit-il, la paix ou la guerre: choisissez.» Les Carthaginois étonnés lui crièrent aussitôt : « Choisissez vous-méme. — Eh bien ! leur répliqua Fabius, en laissant retomber sa robe, je vous donne la guerre. » En achevant ces mots, il sortit de Carthage, et s’embarqua aussitôt pour retourner vers ceux qui l’avaient envoyé.

A la première nouvelle de ce message du sénat de Rome, Annibal, laissant la garde de l’Espagne à son frère Asduubal, dont il connaissait la valeur quitta celte contrée pour marcher sur l’Italie, avec les meilleures troupes de son armée, renforcées d’un grand nombre d’Espagnols, et de plusieurs centaines de ces terribles éléphants, dont les Romains avaient eu jadis une si grande frayeur. Il fallait, pour accomplir ce dessein, qu’il parcourût un immense trajet, à travers des pays qui lui étaient totalement inconnus; mais ce grand capitaine ne se laissa

rebuter par aucun obstacle parce qu’il se sentait capable de les dominer tous par son génie.

Il traversa des fleuves rapides , que jamais avant lui aucune armée n’avait pu franchir, et parvint jusqu’au sommet de hautes montagnes que l’on nomme les Alpes, où il n’y avait alors aucune route tracée, et qui sont couvertes de neige dans toutes les saisons de l’année.

Pour ouvrir un passage à ses éléphants et à ses chevaux, il lui fallut parfois tailler un chemin dans le roc par le fer et par le feu ; les anciens rapportent même qu’il employa du vinaigre bouillant pour faire fendre les rochers; mais c’est une erreur à laquelle il ne faut point croire, parce que le vinaigre bouillant n’a jamais eu sur les rocs l’effîcacité qu’ils lui supposaient.

Si vous aviez vu, mes petits amis, ces intrépides Carthaginois, se traînant dans la neige avec leurs larmes, et quelquefois roulant dans précipices sans fond, où ils trouvaient une mort affreuse et inévitable, vous auriez eu peine à croire que de pareils' obstacles eussent pu être surmontés ; mais Annibal sortit vainqueur de cette périlleuse entreprise ; et lorsqu’il fut parvenu sur la cime des Alpes, d’où son regard pu^ découvrir les riches campagnes de l’Italie, il montra du doigt à ses soldats de quel côté se trouvait Rome.

Il n’y a pas encore bien longtemps qu’un autre . général , non moins fameux qu’ Annibal,

a franchi à la tête d’une armée française ces mêmes montagnes qui coûtèrent tant de travaux à ce grand capitaine ; celui-là était Napoléoiv, dont vous apprendrez la merveilleuse histoire, lorsqu’on vous racontera celle de notre pays.

L’effroi fut au comble dans toute l’Italie, au premier bruit de l’arrivée d’Annibal; mais ce fut bien pis encore lorsqu’il eut battu coup sur coup plusieurs grandes armées romaines qui se dispersèrent devant lui. Tandis que les Romains en rassemblaient de nouvelles, Quinlus Fabius investi de la dictature dans ce péril extrême, réussit cependant, par une manœuvre habile, à ralentir la marche du vainqueur. Persuadé comme il l’était que les soldats africains ne pourraient pas supporter tant de fatigues et de travaux , s’ils se prolongeaient , Fabius ne cherchait qu’à gagner du temps en évitant de combattre, et à cause de cela en lui donna le surnom de temporisecr.

Ce dictateur eut même la glorie, par son habilité, de faire tomber son ennemi dans le plus grand danger qu’il eût encore couru, en l’attirant dans un défilé où peu s’en fallut que les Carthaginois ne trouvassent aussi des Fourches Caudines. Mais Annibal, plus heureux que Posthumius , se tira de ce mauvais pas par un singulier stratagème.

Parmi les bagages considérables qu’Annibal traînait à la suite de son armée, se trouvait un grand nombre de bœufs à longues cornes, dont

l’espèce est fort commune en Italie , et qu’il destinait à la nourriture de ses soldats; il eut l’heureuse idée de leur attacher sur la tête de légers fagots auxquels il mit le feu , pendant une nuit obscure. Ces animaux, épouvantés de la flamme qu’ils portaient ainsi avec eux , et qui leur causait des douleurs intolérables, se précipitèrent de tous côtés, et surprirent tellement les Romains par leur impétuosité , que ceux-ci laissèrent les Carthaginois s’évader comme ils le voulurent.

Cependant le temps de la dictature de Fabius étant expiré, Annibal reprit tous ses avantages, et ayant appris que deux consuls, dont l’un se nommait Paul Émile et l’autre Varrow, marchaient à sa rencontre avec tout ce qu’ils avaient pu réunir de soldats romains , il s’avança au devant d’eux jusqu’auprès d’un village d’Italie nommé Cankes , où il les battit si complètement , qu’à peine quelques Romains s’échappèrent pour porter à Rome la nouvelle de ce désastre. Paul Émile y périt en combattant, et l’autre consul Varron ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval. Une foule de sénateurs et de chevaliers restèrent sur le champ de bataille, et Annibal envoya, dit-on à Carthage , trois boisseaux d’anneaux d’or qu’on leur avait arrachés.

Après cette défaite, Rome était perdue sans ressource, si Annibal eût marché dès le premier moment sur cette capitale ; mais vous allez voir ce qui arriva,

Quand la nouvelle de ce désastre fut parvenue dans cette grande ville, on n’entendit de toutes parts que des cris et des gémissements; on ne voyait dans les rues que des femmes qui pleuraient en s’arrachant les cheveux, et en embrassant leurs petits enfants qui pleuraient comme elles. Les hommes, tristes et silencieux, couraient sur la place publique, et se demandaient les uns aux autres quel allait être le sort de la république.

Le même Fabius, qui avait combattu Annibal avec tant d'avantage , conserva seul tout son courage au milieu de cette désolation universelle. 11 fit défendre aux femmes de sortir de leurs maisons , parce que la vue de leur désespoir augmentait le trouble de ceux qui en étaient témoins ; et une loi leur interdit de porter des parures d!or et d’argent qui auraient paru insulter au deuil et à la misère publique.

Ces sages dispositions ne furent pas les seules que l’on dut à Fabius ; il convoqua les sénateurs, que la terreur avait dispersés, et fit si bien, qu’à son exemple, tout le monde reprit du courage et de la fermeté ; chaque citoyen voulut être soldat, et ne songea plus qu’à combattre. On enrôla jusqu’aux esclaves , ce qui ne s’était pas encore vu ; et lorsque le consul Varron revint à Rome avec les débris échappés à Cannes, le sénat tout entier se rendit au devant de lui, pour le remercier de n’avoir. point déséspéré du salut de la république.

C’est que les Romains de ce temps-îa' avaient tous la meme grandeur d’àme que Fabius pour supporter l’infortune.

Annibal, étonné d’apprendre ce qui se passait à Rome, crut qu’il avait assez fait que d’avoir jeté un si grand trouble dans la république, et il conduisit son armée pour passer l lii-; ver qui approchait, dans une ville nommée CapoüE, alors célèbre par la douceur de son climat et la mollesse des mœurs de ses habitants.,

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