‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 20 sur 33 · CATON LE CENSEUR · texte numérisé non relu

CATON LE CENSEUR

Depuis l’an 187 jusqu’à l’an 182 avant J.-C.

Quand je vous ai raconté les histoires de Coriolan et de Camille, mes petits amis, je vous ai fait remarquer combien les Romains avaient été ingrats envers ces deux grands hommes , dont les exploits, au lieu de leur mériter des récompenses, n’avaient fait qu’exciter la défiance et la jalousie de leurs concitoyens.

La défaite d’ Annibal et l’humiliation de Carthage n’étaient pas cependant les seuls services que Scipion eût rendus aux Romains. Il avait conquis pour eux une grande partie de l’Es-

pagne , plutôt encore par sa vertu et par sa grandeur d'âme, que par la force de scs armes, et s’était montré si juste et si magnanime envers les peuples de ce pays, que ses ennemis mêmes n’avaient pu s’empêcher de l’aimer ; cela n’empêcha pas pourtant qu’il trouvât à Rome des envieux et des calomniateurs.

Il y avait alors dans cette grande ville un homme d’un caractère opiniâtre, et d’une humeur chagrine , mais qui avait montré à la guerre un grand courage ; son nom de famille était PoRCius, ce qui veut dire le Porcher, ou celui qui garde les porcs, et dans son enfance on l’avait surnommé Caton, ce qui voulait dire en latin le rusé, parce qu’il était plus avisé que tous les enfants de son âge; du reste, il était aisé à reconnaître à ses cheveux roux, à ses yeux bleus , et surtout à son aii* toujours farouche.

Or , il arriva que Porcius Caton étant Questeur, (on nommait ainsi un magistrat chargé de veiller à la conservation des deniers de la république), ne craignit pas d’accuser Scipion l’Africain de s’être approprié une partie des trésor qu’il avait enlevés aux ennemis. Mais celuici, dédaignant de répondre à celte accusation, posa sur sa tête lia couronne quïl portail le jour de son triomphe, et se rendant au Forum, suivi d’un nombre considérable de ses amis!

(( Romains , dit-il à haute voix à la foule que la nouveauté de.ee spectahlc avait attirée, c’est

à pareil jour que , l’an dernier , nous avons vaincu à Zama Annibal et les Carthaginois; liûlons-nous d’aller en remercier les dieux.» Le peuple ne lui répondit que par des cris de joie, et ses juges eux-raémes, escortés de leurs grelTiers, l’accompagnèrent au Capitole, où il offrit un sacrifice. Je ne sais même pas si Caton ne se vit pas contraint de le suivre comme les autres assistants.

Cependant après cette odieuse accusation , Scipion ne voulut plus habiter une ville où il avait reçu un pareil outrage ; il se retira avec quchjues amis dans une maison de campagne, où il passa le plus heureux temps de sa vie, et mourut quelques années après, sans avoir pu se consoler de l’ingratitude de scs concitoyens.

Annibal fut plus malheureux encore que celui qui l’avait vaincu à Zama. Ce grand homme, que la haine de Rome ne se lassait point de poursuivre, ne put demeurer long-temps à Carthage, où depuis sa défaite , sa vie n’était plus en sûreté. 11 alla demander un asile à un roi de Syrie, nommé Antiociii'S , l’un des Séleucides dont parle Vllistoire ancienne^ et qui, en haine des Romains, l’accuellit avec empressement ; mais ce prince ayant été défait par line autre Scipion, frère de l’Africain, craignit d’ irriter les vainqueurs , en le gardant plus long-temps dans ses Étals , et le congédia.

Alors ce vaillant capitaine alla solliciter une

retraite chez un roi de Bithynie, nommé PrüsiAS, qui eut la bassesse de faire proposer secrètement aux Romains de leur livrer un homme qu’il avait promis de . protéger. Mais Annibal ayant été avverti de cette trahison, avala du poison contenu dans une bague qu’il portait toujours à son doigt, et expira avant l’arrivée des soldats envoyés pour s’emparer de sa personne. L’infâme Prusias ne reçut pas pourtant la récompense qu’il attendait de sa perfidie; car ayant été soupçonné, peu de temps après, de je ne sais quel crime envers la république, il fut contraint de se rendre à Rome la tète rasée, avec l’habit et le bonnet d’un esclave, et de se prosterner devant le sénat, qui lui accorda la vie comme une grâce.

Cependant le questeur Caton , après avoir d’ailleurs rempli sa chage avec honneur, était devenu Consul , et ensuite Censeur. Comme vous ne savez pas encore ce qu’était un censeur romain, je vais tâcher de vous faire comprendre quelles étaient les fonctions attachées à cette magistrature.

Tous les cinq ans , c’était l’usage à Rome, depuis le temps du roi Servius Tullius, d’assembler tout le peuple au Champ de Mars; là, chacun devait, devant deux magistrats; faire la déclaration de ce qu’il possédait , et on l’in- 'scrivait sur un registre ; cela se nommait faire le CENS , et les magistrats qui étaient chargés de^cette opération portaient le titre de censeurs.

Je dois vous dire à ce sujet que l'on no choisissait ordinairement que les plus honnêtes gens de Rome pour remplir celte magistrature, parce que, outre ces fonctions, ils étaient encore chargés de maintenir le bon ordre dans la ville et dans le sénat.

Caton, devenu censeur, se distingua par sa justice et son austérité de tous ceux qui jusqii’alors avaient occupé cette charge ; et on effet, il avait droit d’être sévère pour les autres, parce que sa sévérité envers lui-même le mettait à l’abri de tout reproche. Toujours vêtu des étoffes les plus grossières , sa nourriture ne différait en rien de celle dos plus pauvres Romains; et lorsqu’on voyage ou à la guerre il éprouvait une soif ardente , il lui suffisait pour se désaltérer d’un peu d’eau mêlée de vinaigre, ou de mauvais vin. A la campagne, il partageait les plus rudes travaux de ses esclaves, et c’était lui qui leur donnait l’exemple du courage et de la sobriété.

Un pareil homme , élevé à la censure , ne pouvait manquer d’occasion d’exercer sa sévérité. Tantôt il dégradait un sénateur qui tenait une conduite indigne de son rang ; tantôt il punissait sévèrement un chevalier qui était devenu trop gras , tandis qu’il laissit maigrir à faire pitié le cheval que la république lui avait confié. Dans une autre occasion , Caton proposait de défendre, par une loi, aux dames romaines de porter des parures d’or, de se vc-

tir de robes des différentes couleurs, et d’aller en voiture dans la ville. Cette fois pourtant, Caton ne réussit pas au gré de ses désirs ; car toutes les dames de Rome s’étant rendues au Forum, firent tant, par leurs prières et leurs larmes, qu’on leur permit de continuer à se parer comme elles voudraient.

L’inflexible Caton fut indigné de cette condescendance de l’assemblée, et dès ce moment il prédit que la république ne tarderait pas à périr, puisque les Romains persistaient à négliger la simplicité de leurs ancêtres.

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