LA RUINE DE CARTHAGE
Depuis l’an 182 jusqu’à l’an U6 avant J.-C.
Dans ce temp-lâ, mes petits amis , le prince qui régnait sur la Macédoine et sur une partie de la Grèce, où déjà les Romains avaient combattu la ligue achéenne, se nommait PersÉE ; il était petit-fils d’Antigone Doson, et par conséquent l’un des descendants du fameux Démétrius Poliorcète, que vous avez appris à connaître dans une autre histoire.
Persée fut assez imprudent pour s’attirer la colère du sénat romain, qui envoya contre lui plusieurs consuls avec de grandes armées; et, en dernier lieu., un habile général que l’on nommait Paul Émile, et qui était, je crois, fils
de celui qui avait péri à la bataille de Cannes, en combattant avec un courage digne d’un meilleur succès. Ce fut auprès de Pydm, l’une des principales villes de Macédoine , que ies légions de Rome se trouvèrent en présence de la fameuse phalange , dont je vous ai dit ailleurs que Philippe , père d’Alexandre-le-Grand, fut autrefois l’inventeur.
Pendant la nuit qui précéda la bataille qui décida du sort de la Macédonie , la lune se trouva tout à coup entièrement cachée, comme cela arrive quelquefois, lorsque par suite des mouvements auxquels la Providence a soumis les corps célestes, la terre venant à se placer entre le soleil et la lune, qui ne jouit par elle-même d’aucune lumière propre , intercepte les rayons lumineux qu’elle reçoit hahituellement de cet astre. Ce phénomène , que l’on nomme une éclipse de lune , causa une vive frayeur aux soldats romains, la plupart ignorants et grossiers , qui s’imaginèrent que cette circonstance ne pouvait être qu’un mauvais présage pour la bataille qui se préparait ; mais un de leurs tribuns , homme instruit et raisonnable, qui ne partageait point cette crainte ridicule, leur ayant fait comprendre qu’une éclipse n’est nullement une chose surnaturelle, ils furent tout honteux de la terreur qu’ils avaieut éprouvée, et combattirent avec tant d’intrépidité, qu’ils taillèrent en pièces l’armée de Persée, qui tomba lui-même avec toute sa famille au pouvoir du vainqueur.
La cliiilc de ce prince, mes petits amis, fut le signal de l’asservissement de la Macédoine j tout entière : soixante-dix villes de ce royaume furent totalement détruites, et leurs habitants, dépouillés de tout ce qu’ils possédaient, furent vendus comme esclaves sur les marchés publics de la Grèce et de l’ Italie.
Le malheureux Persée, lui-méme, fut conduit à Rome, chargé de chaînes d’or, et on le lit marcher en habits de deuil devant le char de Paul-Émile, lorsque celui-ci obtint les honneurs du triomphe avec le titre de Macédoxi- QCE. Ce triomphe dura trois jours entiers, pen- -dant lesquels on vit successivement passer des charriots chargés de statues et de tableaux précieux ; des milliers d’hommes portant des vases d’or et d’argent , et enfin quatre cents couronnes d’or offertes par les villes grecques au peuple romain. Mais ce qui eût touché le cœur le plus dur, c’était la vue de trois jeunes fils de Persée, qui tendaient leurs petits bras à la foule pour implorer sa pitié. Après celte cérémonie, le malheureux monarque fut jeté dans uac étroite prison, où il languit encore deux ans avant de mourir. Un de ses enfants, qui lui survécut, obtint par grâce de devenir un simple artisan de Rome ; et ce fils du dernier roi de Macédoine exerça long-temps, i
dans cette ville, la profession de tourneur. I
Au milieu des succès de Paul-Émile, ce général se trouva bien durement puni de sa cruau-
lé envers les malheureux Macédoniens, car il per- I dit en cinq jours de temps ses deux fils, qu’il aimait tendrement, et ne rentra dans sa maison, après son triomphe, que seul et désolé.
L’orgueil et la dureté envers les autres hommes sont d’horribles défauts qui atteignent or- ' dinairement ceux qui acquièrent de grandes richesses. Tant de victoires et de succès eni- , vrèrent les Romains, auxquels le vieux Caton,
; qui vivait encore, ne cessait de répéter chaque jour dans le sénat qu’il fallait détruire Carthage, comme ils avaient détruit le royaume de Macédoine ; à force de le lui entendre dire, ils se décidèrent à suivre ses conseils , î et ne laissèrent pas échapper, pour y parve- ! nir, une occasion qui ne tarda pas à se pré- I senter.
î Le féroce Massinissa , alors âgé de quatre- I vingt-dix ans, était encore l’ennemi le plus a- ' charné des Carthaginois , qu’il ne cessait de harceler avec ses Numides: ce vieillard infati- I gable , qui , jour et nuit à cheval, enlevait à î ses voisins, tantôt une province, tantôt une autre, obligea enfin Carthage à envoyer une armée contre lui, quoiqu’il fût l’ami des Romains; mais ceux-ci s’écrièrent qu’elle avait osé s’attaquer à un allié de Rome, et ordonnèrent à ' un consul, nommée Censorinus, de passer en ' Afrique.
Censorinus , à son arrivée , commanda aux Carthaginois de livrer entre ses mains trois
cenls des personnages les plus considérables du pays ; ce que ceux-ci accordèrent pour conserver la paix. Il exigea ensuite qu’ils lui remissent toutes les armes , toutes les épées , tous les boucliers et toutes les galères qui se trouvaient dans Carthage ; les Carthaginois y consentirent encore.
Enfin Censorinus leur ordonna de sortir de leur ville, en emportant avec eux tout ce qu’ils pourraient , et d’ aller s’établir à trois lieues de la mer, parce qu’il allait brûler Carthage et la détruire de fond en comble. Pour cette fois, les Carthaginois refusèrent d’obéir, et résolurent de se défendre jusqu’à la mort, plutôt que de se laisser traiter avec tant de barbarie. Ce fut un général, nommé Asdrubal, qu'ils choisirent pour les commander, quoique tous les chefs de ce nom eussent été funestes à leur république.
Alors, comme il n’y avait plus d’armes dans Carthage, chacun se mit à l’ouvrage pour en fabriquer de nouvelles avec tout le fer , l’argent et l’or mémo que l’on put ramasser. Les plus jeunes enfants travaillèrent à aider leurs parents, et les femmes se coupèrent les cheveux pour faire des cordages aux galères que l’on construisait.
Le courage et le désespoir des malheureux Carthaginois leur donnèrent des forces incroyables ; après avoir repoussé avec opiniâtreté les assauts de leurs ennemis, ils incendièrent
leurs vaisseaux, et élevèrent d’autres murailles derrière celles que les machines de guerre des Romains avaient renversées; pendant ce temps la peste, maladie commune sur les rivages d’Afrique, se mit dans le camp des assiégeants, et peu s’en fallut que l’armée romaine tout entière ne périt devant ces remparts si vaillamment défendus.
Enfin un nouveau consul, nommé Scipiox E- MiLiEN qui était fils de Paul Émile le Macédonique , et petit-fils de Scipion l’Africain , fut chargé de mettre fin à cette guerre ; le premier soin de ce général fut de punir sévèrerement les soldats, qui découragés par tant de combats étaient devenus lâches jusqu’à craindre les flèches des femmes de Carthage. Peu de jours après son arrivée , il fil commencer autour de cette ville une forte muraille, qui devait l’environner de toutes parts , et profilant d’une nuit obscure, il conduisit ses troupes en silence contre les murs, qu’elles escaladèrent avec des échelles. Après une résistance inutile mais sanglante, la ville entière tomba au pouvoir des Romains, qui, abusant de leur victoire, renversèrent complètement Carthage, avec défense absolue de jamais la rebâtir.
Les Carhaginois qui n’avaient pas péri dans le combat, furent emmenés en esclavage, et vendus comme des bêtes de somme. Asdrubal s’était d’abord réfugié avec sa famille et un certain nombre de soldats, dans un temple où il
SC flattait tl’écliapper à la première furie des vainqueurs. Bientôt après, dans l’espoir d’attendrir Scipion , il se rendit secrètement auprès de lui , et le supplia d’épargner au moins sa flemme et ses enfants; mais celte dame ayant appris cette démarche, fut indignée contre son mari, quelle accusa de lâcheté, et revêtant ses plus belles parures, après avoir mis le feu au temple qui lui servait d’asile, elle égorgea de sa propre mains ses deux petits garçons, se précipita avec eux dans les flammes , et y périt ainsi que tout ce qui restait encore de Carthaginois.
Telle fut, mes petits amis, la fin déplorable de l’opulente Carthage, autrefois fondée par les Phéniciens sur la côte d’Afrique ; et Scipion Émilien, qui avait ruiné cette ville superbe dont Rome était si envieuse, reçut, comme son grandpère, le surnom d’ArniCAiN.
Lorsqu’on parlera devant vous des guerres Puniques, il faudra vous rappeler que la première fut terminée après la mort de Régulus, par la lassitude des deux partis et l’affaiblissement de Carthage; que la seconde, où Annibal mit Rome à deux doigts de sa perte, finit i par la défaite de ce grand capitaine à Zama ; et que la troisième enfin n’eut d’autre terme que la ruine totale de Carthage par le jeune Scipion Émilien.
La destruction de celte puissante cité eut lieu la même année que' celle de Corinthe, par le
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consul Mummius, que je vous ai racontée dans VHistoire ancienne; elle fut suivie de près de la ruine de Numance, l’une des plus considérables villes d’Espagne, qui avait embrassé le parti des Carthaginois, et ce fut encore Scipion Émilien qui accomplit celte nouvelle iniquité des Romains.