‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 22 sur 33 · LES GRACQUES · texte numérisé non relu

LES GRACQUES

Depuis l’an 146 jusqu’à l’an 121 avant J.-C.

Toutes les histoires que je viens devons raconter, mes petits amis, nous apprennent que les Romains, enorgueillis du succès de leurs armes, étaient devenus insatiables de richesses, et auraient voulu s’approprier celles du monde entier. La plus noire injustice ne leur coûtait plus rien, mais s’ils devenaient plus riches parsuite de leurs victoires, ils n’en étaient pas pour cela meilleurs ni plus heureux.

Au lieu d’honorer leurs dieux, et de se^ivrer à l’agriculture, ainsi que Numa Pompilius le leur avait enseigné, ou d’imiter le noble désintéressement de Publicola et de Gincinnatus , ils ne songeaient plus qu’à se partager les trésors que leurs armées avaient enlevés depuis quelques années à Carthage, à Numance, à Corinthe et dans un grand nombre de villes grecques , que la ruine totale de la ligue Achéenne venait d’abandonner à leurs rapines.

En même temps, comme il arrive le plus souvent aux peuples qui oublient les mœurs simples de leurs ancêtres, l’habitude de compter pour rien les souffrances des autres nations les avaient rendus si durs et si impitoyables, que jusque dans leurs jeux leur plus grand plaisir était de voir couler le sang des hommes et des animaux.

Au milieu de Rome même, était tracée une vaste enceinte sablée à laquelle on donnait le nom de Cirque et qui fut décorée plus tard de deux magnifiques obélisques, apportés tout exprès d’Égypte, à force de travaux et de dépenses. Plusieurs milliers de spectateurs prenaient place sur des gradins élevés autour de cette enceinte, pour y voir des hommes presque entièrement nus, se tuer les uns les autres avec des épées , ou combattre jusqu’à la mort des lions, des panthères, et d’autres bêles féroces que l’on apportait à grands frais d’Afrique et d’Asie, dans des cages de fér, pour l’amüsemenf du peuple romain. Les malheureux voués ainsi à une mort certaine, dans les jeux du cirque, étaient ordinairement des criminels condamnés au dernier supplice , des esclaves où même des prisonniers de guerre. On choisissait pour acteurs de ces spectacles sanguinaires les hommes les plus robustes et les mieux faits, et on leur donnait le nom de Gladiateurs, d’un mot latin qui veut dire épée, parce qu’ils étaient pourvus d’une arme de ce genre.

Les Gladiateurs étaient entretenus aux frais de la république dans des maisons particulières , où recevant chaque jour une nourriture propre à les rendre vigoureux et dispos, ils étaienl continuellement exercés aux combats qu’ils devaient exécuter devant la multitude : on leur enseignait à se servir adroitement de leurs armes, et surtout à tomber et à mourir avec grâce sur l’arène, parce que c’était en effet le sort qui les attendait tôt ou tard dans le cirque. Lorsqu’un de ces malheureux, terrassé par la douleur ou épuisé par la perle de son sang, tombait sur le sable en demandant grâce, la populace , ivre de joie, ordonnait quelquefois qu’on lui laissât la vie ; mais si, au contraire, elle en décidait autrement, les spectateurs élevaient le pouce de la main droite, et le misérable recevait aussitôt le coup mortel.

Aux funérailles des riches Romains, c’était l’usage de faire exécuter des combats de gladiateurs , où il était bien rare que quelquesuns ne périssent pas; quelquefois aussi, dans les repas de cérémonie, on faisait venir quelques-uns de ces infortunés pour simuler des combats autour de la table des convives, mais alors il leur était ordonné de se servir d’épées de bois.

Les habitants de Rome se montraient passionnés pour ces hideux spectacles, et le peuple s’y portait en foule avec un empressement qui semblait une folie sanguinaire.

Je dois vous dire maintenant, mes enfants , que dans cette grande ville de Rome , il n’y avait plus guère de véritables Romains ; tant de guerres lointaines avaient fait périr un si grand nombre de citoyens, que les campagnes et la ville même eussent été entièrement désertes , si l’on n’y eût amené de temps en temps des milliers de prisonniers de guerre, qui, d’abord esclaves, ensuite affranchis cultivaient la terre exerçaient toutes les professions nécessaires, et finissaient par devenir ainsi égaux à leurs maîtres , en se confondant avec eux. De celle manière il n’y eut presque plus dans Rome d’autres citoyens que des Africains, des ïlspagnols, des Grecs, et enfin des hommes de toutes les nations, que la guerre y avait transportés pour remplacer les Romains qui périssaient de tous côtés.

Or, ce n’était pas une médiocre qualité que celle d’un Citoyen romain : lui seul nommait les consuls et les autres magistrats ; peponne n’avait le droit de le mettre à mort, ni même de le frapper de verges, sans un plébicite c’est-àdire sans un décret rendu par le peuple assemblé ; et dans les pays les plus éloignés on respectait ce titre de Citoyen de Rome.

Cependant cette ville, dont la domination s’étendait déjà sur une partie du monde, renfermait un grand nombre de citoyens si pauvres et si misérables qu’ils n’avaient point de maisons pour se loger, et que très-souvent même

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ils manquaient de pain, tandis que toulqs les campagnes de l’Italie étaient devenues la propriété des patriciens et des riches, pour lesquels une multitude d’esclaves cultivaient les champs et gardaient les troupeaux. Comme au teinps de Ménénius Agrippa, la plupart des Romains se voyaient au moment do moiu'ir de faim, et le plus souvent, ce peuple qui venait de conquérir Carthage, Corinthe et Numance, no vivait que du blé distribué chaque jour par ordre des consuls, ou de l’argent que les triomphateurs faisaient jeter à la multitude.

Il y avait alors à Rome , mes petits amis , deux frères connus sous le nom de Gracqces, parce que l’ainé se nommait Tibérius, Graccûus, et le plus jeune Caïus Gracciius.

CoRxÉLiE, leur mère, 4tait fdle du premier Scipion l’Africain, et lorsqu’ils étaient petits, ses deux enfants lui étaient si chers à cause de leur sagesse et de leur obéissance, qu’un jour elle répondit à une dame de Capoue, qui étalait devant elle avec complaisance toutes sortes de bijoux d’or enrichis de pierres précieuses, qu’elle ne voulait pas avoir d’autres bijoux que ses fds : mais vous allez voir combien de chagrin ces deux enfants causèrent à leur pauvre mère.

Lorsque les Grecques furent devenus grands, ils SC montrèrent tous deux très-habiles et trèscourageux; et Tibérius, plus ûgô de neuf ans que son frère, ayant été fait tribun du peuple,

proposa aux comices une loi qui obligeât les riches à partager avec les pauvres les terres qu’ils possédaient au delà de cinq cents arpents, et le sénat à leur abandonner celles que l’on venait de conquérir récemment sur les ennemis de la république. Cette loi, proposée par Tibérius , fut nommée la Loi âgrarie , parce qu’elle avait les champs pour objet, et il ne faudra point oublier ce mot dont il est souvent question dans les grandes histoires.

Mais le sénat et les riches ne purent contenir leur indignation contre Tibérius Gracchus et lui imposèrent même silence dans une occasion où il demandait qu’on distribuât sur-lechamp aux plus indigents une partie des trésors considérables qu’un roi de Pergame, en Asie, nommé Attale, venait de laisser en héritage au peuple romain. ■

Alors Tibérius Gracchus, irrité d’une si criante injustice, assembla la foule autour de lui sur les degrés du Capitole, pour se plaindre de la dureté des sénateurs , et engager les citoyens pauvres à leur arracher par la force ce que de sages représentations n’avaient pu obtenir; mais comme les deux partis étaient prêts d’en venir aux mains, un de ses propres parents nommé iSciPiOKî Nasica, qui était souverain pontife, monta précipitamment au temple, suivi d’une troupe de Patriciens armés d’épées et de bâtons, et ayant aperçu Gracchus à la tête d’une foule de peuple, le tua sur la place, ainsi que plusieurs

de ceux qui l'aecompagnaient. Celle violence dispersa rallroupement , et le corps de Tibôrius, d abord traîné à travers les rues, fut jeté dans le Tibre, comme celui d’un homme méobant et dangereux.

Cepondanl les Plébéiens, qui s’élaienl flattés que Tibérius leur aurait fait rendre une entière justice, ne pouvaient pardonner sa mort à ceux qui l’avaient tué ; Scipion Nasica, meurlicr d’un tribun, devint tellomcnt odieux au peuple depuis ce moment qu’il fut contraint de se retirer en Asie, où il mourut peu de temps après; et Scipion TAfricain lui-même, le vainquer de Carthage et de Numauce, qui avait rendu de si grands services à la république, se fil détester pour n’avoir pas craint de dire ouvertement que Tibérius Gracchus avait mérité son sort. A quelques jours de là il fut trouvé mort dans son lit, sans que l’on pût soupçonner quel était fauter de ce crime.

Caï'is Gracchus dans les premiers moments, ressentit un vif chagrin de la mort de son frère, qu’il aimait leiidrement ; mais bienlèt sa douleur fii place à une soif insatiable de vengeance, et, résolu do suivre son exemple, il sut se rendre si agréable à la multitude, qu’on le fit tribun du peuple comme Tibérius favait été.

. Chaque jour il s’elforçait de susciter de nouvelles querelles au sénat: tantôt il lui demandait compte des trésors qu’avaient produits tant de conquêtes; trntôt il s’écriait qu’il fallait que

le peuple s’en allât rétablir Carthage, puisqu’on le laissait mourir de faim à Rome.

Tant que Caïus Gracclius conserva le tribunal, aucun Patricien n’osa imiter l’audace de Scipion Nasica, en portant la main sur un magistrat populaire, dont la personne^ était inviolable et sacrée; mais dès qu’il fut rentré dans la classe des simples citoyens, le sénat mil son existence à prix, en faisant publier que celui qui apporterait sa tête, recevrait, pour récompense, autant de livres d’or, que cette tête pèserait de livres dans une balance.

A celte nouvelle, Caïus, cédant aux islances de ses amis, consentit, non sans peine, à se soustraire, par la fuite, au sort qui le menaçait; suivi d’un seul esclave, nommé Philocrate, il traversa précipitamment le pont de bois, au* trefois défendu avec tant de valeur par Horatius Codés ; et tandis que deux Romains nommés PoMPORiüs et Liciniüs, qui lui étaient entièrement dévoués, combattaient jusqu’à la mort sur ce pont pour retarder la marche de ceux qui le poursuivaient, il cherchait un refuge dans un petit bois voisin, consacré aux Furies, ces terribles divinités des enfers, dont il est question dans la Mythologie ; mais à peine y étaitil parvenu, que, voyant approcher les soldats envoyés à sa poursuite, il ordonna à Philocrate, qui n’avait pas voulu l’abandonner, de le percer à l'instant même de son épée. Ce fidèle serviteur lui obéit, mais avec tant de douleur, que.

pour ne pas survivre à son mallro, il se jeta lul-mèine sur l’épée qui lui avait servi à comnicllre ce meurtre involontaire. Le même jour, trois mille de ses partisans furent égorgés par ordre des consuls.

Un Iiomine, appelé Septimülkiüs, ayant découvert le corps de Caïus Gracchus, lui coupa la tôle, et après en avoir tiré la cervelle, y coula du plomb fondu, afin qu’elle pesât davantage; puis il s’en fut la porter au bout d une pique aux sénateurs, qui lui payèrent aussitôt la récompense promise, sans s’apercevoir de la supercherie.

Ce fut ainsi, mes petits amis, que périrent en peu d’années, les deux Gracques, abhorrés par le sénat comme des esprits factieux et turbulents, mais regrettés par le peuple comme de grands et généreux citoyens. Après leur mort, plusieurs Romains consacrèrent à leur mémoire des monuments, où un grand nombre de citoyens venaient chaque jour oflrir des sacrifices; et l’on éleva publiquement, dans le Forum, à leur illustre mère, qui leur avait survécu, une statue, au bas de laquelle était tracée cette inscription remarquable: Gomelie, mère des Grac-

Ql’ES.

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