LES CIMBRES ET LES TEUTONS
Depuis Tau 121 jusqu’à l’an 102 avant J.-C.
Vous n’avez peut-être pas encore oublié, mes bons amis, Thistoire de Massinissa, roi des Numides d’Afrique, dont l’inimitié contre Carthage avait été l’une des causes de la ruine de celle ville célèbre. Je vais vous dire à présent ce qui arriva à l’un des petits-fils de ce prince farouche, qui avait nom Jugurtua.
Ce Jugurtha était, comme son aïeul, le meilleur cavalier de l’Afrique et le plus intrépide chasseur de lions et de bêtes féroces que fou pùt trouver dans ce pays; mais en même temps il n’était pas moins cruel que Massinissa. Or, Jugurlha voulut posséder seul le royaume de ce prince, qu’il aurait dû partager avec ses cousins Hie.«psal et Adherbal, petits-fils,' comme lui, du roi numide. Pour y parvenir il tua le premier, et assiégeant le second dans sa capitale, le réduisit bientôt à implorer la protection du sénat romain contre son parent.
Mais Jngurtha, ayant eu connaissance de ce message, lit lui-même partir aussitôt pour Rome des ambassadeurs qui arrivèrent avant ceux d’Adherbal, et offrirent aux sénateurs de riches présents que ceux-ci ne rougirent pas d’accepter. Le malheureux Adherbal, dès lors abandonné des Romains, no tarda pas à tomber au
pouvoir de son ennemi, qui le fit périr dans des tourments effroyables.
Je dois vous faire remarquer ici, mes cnfiints, combien ces sénateurs qui acceptèrent ainsi les cadeaux de Jugurlba, étaient différents, de ceux qui refusèrent avec tant de noblesse les trésors que Pyrrus leur offrait pour qu’ils lui fussent favorables ; ç’.est que les Romains, comme je vous l’ai indiqué déjà plusieurs' fois , avaient perdu successivemet cette noble et patriotique simplicité, qui avait fait si longtemps la force et la gloire de leur république.
Cependant le sénat, indigné que Jugurlba , après avoir fait périr Adlierbal, se fût emparé du royaume de ce prince infortuné, ordonna au meurlier de venir se justifier à Rome, si cela lui était possible. Un autre que ce Numide aurait craint de s’exposer à un grand péril en obéissant ; mais celui-ci, qui était aussi rusé que scélérat , feignit un profond repentir des crimes qu’il avait commis, et se présenta dans le Forum, vêtu d’un habit de deuil, comme pour demander grâce.
Son air contristé disposa d’abord tous les esprits en sa faveur ; et tandis qu’il donnait ainsi au peuple le spectacle de ses prétendus remords, il faisait, en secret, de nouveaux cadeaux aux sénateurs et aux tribuns, afin qu’ils le laissassent retourner dans son royaume, quoique pendant son séjour à Rome il eût encore fait assassiner secrètement un autre parent de
Massinissa, qui aspirait coinjno lui au trôn^ de Numidie.
On dit qu’en parlant de Rome, où il venait de répandre tant d’or et de pierreries pour corrompre les sénateurs , ce roi perflde ne put s’empêcher de s’écrier : « Ville vénale , lu te vendrais, s’il se trouvait quelqu’un assez riche pour t’acheter! » Vous verrez dans la suite de celte histoire que ce barbare ne se trompait pas.
Mais à peine Jugurtha fut-il retourné en Afrique, que déclarant la guerre aux RomainSj il battit plusieurs fois les généraux envoyés contre lui ; et ce fut seulement après plusieurs années d’une lutte meurlrièce qu’un consul, nommé Métellus, l’obligea de demander la paix, que le sénat voulut bien lui accorder, mais qui ne fut pas de longue durée, parce que Ju^rlha était de trop mauvaise foi pour jamais tenir ses promesses.
Dans ce lemps-là Metellus avait auprès de sa personne un olTicier appelé Marius, homme d’une physionomie dure et repoussante, mais dont les dehors grossiers cachaient une ame énergique et une ambition insatiable. Ce Marius, qui prétendait devenir général à son tour, réussit, par ses intrigues auprès du sénat, à obtenir la place de Mélellus, en s’engageant à mettre fin à celte guerre, et à livrer Jugurtha à la vengeance du peuple romain.
Depuis ce moment en effet, poursuivi avec
une activité sans relâche, par l’armée romaine, à travers les sables brûlants de l’Afrique, Jugiirlha se vit bientôt contraint de se mettre luiinéme entre les mains de Marius, qui le fit aussitôt conduire à Home avec ses deux fils. Là, après que, chargé de chaînes, on feut fait marcher devant le char du triomphateur , il fut plongé entièrement nu dans un cachot humide, où il périt de faim après six jours d’angoisses, sans que personne en prit assez pitié pour lui jeter un morceau de pain.
Marius rendit encore, peu de temps après, un service non moins signalé à la république; il arriva tout à coup que des peuples inconnus, auxquels on donnait le nom de Cimbres et de Teutons, vinrent de f extrémité de l’Europe fondre sur l’Italie, en si grand nombre, que les pays qu’ils traversaient ne pouvaient les nourrir. Les Teutons, traînant après eux sur de grands charriots les vieillards, les femmes et les enfants de leur nation, se répandirent dans les Gaules que l’on nomme aujourd’hui la France, et qui est le beau pays que nous habitons. Là, ils assaillirent deux camps romains qu’ils brûlèrent dans un même jour, égorgèrent tout ce qu’ils y trouvèrent, hommes et chevaux, jetèrent dans le Rhône, un des principaux fleuves de eelle contrée, tout for et tout l’argent qui tomba entre leurs mains, et se disposaient à poursuivre leurs ravages, lorsque Marius, presque aussi farouche, mais plus habile que ces barbares, les
défit coraplèfeement , et détruisit leur armée.
- Mais Marius venait à peine de remporter celle éclalanle vicloire, lorsqu’il apprit que, pendîint ce temps, les Cimbres ayant passé les Alpes, avaient envahi l’ilalie. Sans donner un instant de repos à ses soldais victorieux, il courut sur les traces de ces barbares , et réussit encore à les vaincre , malgré l’aspect effrayant et le courage féroce de leurs cavaliers, qui, à deminus, portaient sur leurs têtes des casques énormes, surmontés d’ailes d’oiseaux, et chargés de mufles de bêtes sauvages. Un seul jour suffit à Marius pour exterminer ces innombrables Cimbres ; mais, lorsqu’après le combat, l’armée victorieuse tenta de pénétrer dans leur camp, elle le iroava défendu par les femmes barbares, tout aussi redoutables que leurs maris. Ces femmes portaient de longues tresses de cheveux semblables à des serpents avec lesquelles elles étranglèrent leurs enfants, pour qu'ils ne tombassent point au pouvoir des vainqueurs; puis, voyant approcher les soldats romains, qui croyaient les prendre vivantes, elles se pendirent elles-mêmes aux timons de leurs charriots, afin de ne point survivre à la défaite de leur nation. Les chiens mêmes qui se trouvaient dans le camp défendirent leurs corps avec tant de rage, que, pour éviter les morsures de ces animaux, on fut obligé de les tuer à coups do flèches.
Alors Marius fut surnommé le troisième foii-
dateur de Rome après Romulus et il y eut des Romains qui lui offrirent des sacrifices comme ils en offraient à leurs dieux: peu s’en fallut que lui môme, tout hideux qu’il était, ne sc cryt une divinité. •* .