LE DICTATEUR SYLLA
Depuis l’an 102 jusqu’à l’an 79 avant J.-C.
Rome était à peine délivrée de la terreur que l’approche des barbares y avait jetée, lorsque d’autres calamités vinrent à la fois fondre sur la république.
Vous n’avez point sans doute oublié , mes petits amis, ce que je vous ai dit, dans l’histoire des Gracques, des avantages attachés ù la qualité de Citoyen romain, qui jusqu’alors n’avait appartenu qu’aux habitants de cette capitale même, ou de ses environs; eh bien, il arriva dans ce temps-là que tous les peuples de l’Italie , qui jusqu’alors s’étaient contentés du titre d’alliés de la république, prétendirent aussi devenir Citoyens de Rome ; et comme le sénat leur refusait ce privilège, ils prirent les armes , et suscitèrent une guerre sanglante , que l’on nomma la guerre sociale ou des alliés.
Après plusieurs combats , dans lesquels la fortune ne fut pas toujours favorable aux ar-
mes romaines, et qui coûtèrent la vie à deux consuls, le sénat effrayé se vit contraint d’accorder aux Italiens ce qu’ils demandaient, et de les admettre au nombre des Citoyens de Rome; de sorte que, depuis ce temps, lorsqu’on assemblait les comices, la multitude du peuple acfburue de toutes les parties de l’Ilalie se trouvait si considérable , que, ne pouvant être contenue, ni dans le Champ de Mars ni dans le Forum , un grand nombre de ces nouveaux Romains montaient sur les toits des temples et des maisons, pour voir au moins de loin ce qui se passait.
Cependant, au milieu de ces événements , un homme s’élevait qui devait, en peu d'années, devenir plus funeste à la république que tous les ennemis ensemble nuquels elle avait échappé : c’était Lucius Cornélius Sylla , jeune patricien d’un caractère opiniâtre et entreprenant, qui devenu consul, commença par mettre à prix la tète de Marins, qu’il haïssait mortellement, sous prétexte qu’il avait jadis favorisé les Italiens contre le sénat ; cette accusation n’était point fondée, puisque ce général lui-même avait conduit les armées romaines contre les alliés pendant la guerre sociale, mais un grand nombre de Romains feignirent d’embrasser celte opinion, pensant, avec raison peut-être, que deux hommes tels que Marins et Sylla ne sauraient pas vivre ensemble dans la république sans la troubler.
Le premier, qui était déjà vieux, se vit donc contraint, peu de temps après, de chercher son salut dans la fuite ; mais il n’eut pas le temps de s’éloigner assez promptement de Rome, el comme il était poursuivi de très-près par les cavaliers de Sylla, qui avaient ordre de le ramener mort ou vif, il prit le parti de se cacher dans les joncs d’un marais , où il resta plusiehrs jours enfoncé dans la vase. Au bout de ce temps, pourtant, ne pouvant demeurer davantage dans une pareille position, il sortit de sa retraite , et parvint à gagner une ville nommée Mixtirxe, voisine de la mer Méditerranée, mais il fut aussitôt reconnu et jeté dans une étroite prison.
Là, un soldat étranger fut envoyé pour le tuer ; c’était, dit-on , un de ces Cimbres que Marius lui-méme avait autrefois vaincus ; mais le prisonnier le regardant avec fierté, lui demanda d’un ton si impérieux s’il aurait bien le courage d’égorger Marius , que le barbare effrayé prit la fuite en jetant son épée, et laissant ouverte la porte de la prison.
A quelque temps de là, un licteur romain, qui , sur le rivage d’ Afrique , était chargé de garder les débris de la malheureuse Carthage, aperçut un vieillard dont l’œil était farouche et les cheveux hérissés , et lui demanda ce qu’il faisait dans ce lieu : « Licteur , répondit le vieillard, va dire à tes maîtres que tu as vu Marius assis sur les ruines de Carthage. » En
effet, c’était Marius lui-même, qui,.apnt cherché en Afrique un asile où il espérait que ses ennemis ne pourraient pas le découvrir, comparait ainsi sa mauvaise fortune au désastre de celle grande cilé.
Pendant ce temps un événement inattendu avait obligé Sylla à porter la guerre dans l’Asie mineure , contre un roi nommé Mithrida- TE , qui haïssait les Romains presque autant qu’Annibal lui-même les avait détestés, et avait juré de ne jamais vivre en paix avec la république. En un seul jour, ce prince cruel, dont le royaume, appelé le Pont, s’était formé des débris de l’empire des Séleucides, fit égorger quatre-vingt mille sujets de Rome, qui se trouvaient répandus dans ses États. Au premier bruit de cet effroyable massacre, Sylla s’était hâté de passer en Asie avec une armée pour le punir de sa cruauté, et Marius, apprenant avec joie que son ennemi lui abandonnait l’Italie , était rentré précipitamment à Rome , à la tête d’une bande d’esclaves et de bergers auxquels il avait fait prendre les armes. Alors s’unissant avec un consul nommé Cinna, dont la méchanceté égalait la sienne, ces deux hommes cruels firent périr sans pitié tous ceux des amis de Sylla qui tombèrent en leur pouvoir. Le sang coula ainsi dans Rome jusqu’au retour de celui-ci, qui ramenait en Italie une armée formidable, lorsque le farouche Marius, alors âgé de soixante-dix ans, mourut do ma*
ladie précisément au moment où il allait se trouver en bulle à la vengeance de son adversaire. Son complice Cinna ne lui survécut que peu de temps et périt de la main de ses propres soldats qui s étaient révoltés contre lui.
Sylla, en ramenant en Italie ses légions viclorieuses du roi de Pont, feignit d’abord de ne pas vouloir tirer vengeance des maux que ses amis avaient soufferts pendant son absence ; mais à peine fut-il maître de Rome , qu’il jeta le masque, et se montra plus atroce encore que Marius lui-même ne l’avait été; car il lit mourir indistinctement tous ceux qui s’étaient déclarés pour ce dernier. Les nouveaux citoyens romains eux-mêmes ne furent pas épargnés, et il n’y eut bientôt plus personne à Rome ni dans toute l’Italie qui pût dormir tranquille, tant que la colère de Sylla ne fut pas apaisée. Pour se défaire plus promptement de tous ceux qu’il destinait à mort , ce tigre lit afficher une longue liste des citoyens qu’il avait condamnés à mort, et il était ordonné à chacun de les tuer partout où on les rencontrerait. On appela cette liste fatale une table de proscription et ceux qui avaient le malheur d’y être portés reçurent le nom de proscrits.
Cependant Sylla qui prétendait disposer à son gré de la vie et des biens de tous les Romains, voulut être Dictateur perpétuel, ce qui ne s’était encore vu à aucune autre époque de la république : et l’un de ses premiers soins
fut de récompenser les soldais qui Tavaienl servi , en leur distribuant les terres des proscrits, où ils s’établirent, sous le nom de Vétérans, ce qui voulait dire « anciens soldais. » De ce moment pourtant, il faut le dire, Sylla, satisfait sans doute d’étre devenu le magistrat suprême de la république , cessa de se montrer inaccessible à tout sentiment humain ; il remplit les vides que ses proscriptions avaient laissés dans le sénat, en appelant dans cette assemblée trois cents chevaliers dont il avait éprouvé le dévouement à sa personne , et ne parut plus songer qu’à rétablir l’ordre que tant de malheurs publics avaient troublé. Puis, après avoir pendant deux ans exercé sans obstacle cette souveraineté absolue dont aucun magistrat, depuis les rois, n’avait été investi dans Rome, fatigué de celte puissance exorbitante, et peut-être aussi accablé de remords, il annonça tout à coup qu’il abdiquait volontairement la Dictature, et se montra sur la place publique sans gardes et même sans armes , comme s’il eût été persuadé qu’aucun Romain n’oserait venger sur lui les maux qu’il avait faits à sa patrie.
En effet, mes petits amis, telle était la terreur qu’inspirait encore le grand nom de Sylla, qu’au milieu de cette ville qu’il avait remplie de meurtres, et où il ii’y avait guère de famille qu’il n’eùt forcée à prendre le deuil , un jeune homme dont il avait fait mourir le
père, rapercevant dans la rue, fut le seul qui le poursuivit de ses injures et de ses malédictions ; Sylla ne parut pas s’en émouvoir, et so contenta de dire à ceux qui l’entouraient: « Ce jeune honune sera cause qu’aprcs moi , personne ne déposera l’empire. »
A quelque temps de là Sylla se retira dans une ville nommée Goies, ou il mourut bientét après d’une maladie non moins cruelle que dégoûtante ; il fut rongé de vers étant encore tout vivant. Peu de jours après sa mort, son corps, déjà tombant eu pourriture, fut porté à travers l’ Italie jusqu’à Rome, escorté de ses vélér-ans, qui accouraient de toutes parts pour rendre les derniers honneurs à leur ancien général ; les dames romaines brûlèrent, dit-on, sur le passage de ce cortège funèbre plus de dix corbeilles d’encens et de parfums précieux; le sénat et le peuple en foule vinrent grossir cette pompe lugubre, qui ressemblait à un véritable triomphe, car on eût dit, à voir l’cmpressement de cette multitude, que, tout mort qu’il était , chacun redoutait encore le Dictateur. Un magnifique tombeau lui fut élevé dans le Champ de Mars, où personne, depuis les rois, n’avait reçu la sépulture, et l’on écrivit sur le marbre qui le décorait, cette inscription qu’il avait dictée' lui-méme à scs derniers moments ; Personne n’a fait autant de bien à scs amis, ni autant de mal à scs ennemis, b