‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 25 sur 33 · LA BICHE DE SERTORIUS · texte numérisé non relu

LA BICHE DE SERTORIUS

Depuis l*an' 79 jüsqu’à Tan 73 avant J.-C.

Rome et l’Italie, mes petits amis, n’avaient pas seules été ensan^ntées par les querelles de Marius et de Sylla ; les proscriptions , en forçant un grand nombre de Romains à s’exiler de leur patrie, avaient allumé chez la plupart d’entre eux un désir passionné de vengeance , et une haine insatiable contre leurs oppresseurs. Plusieurs provinces éloignées avaient été successivement troublées par eux ; et -l’E^gne, cette riche contrée qui fut l’un des premiers théâtres de la lutte de Rome contre Carthage, s’était rangée presque tout entière sous la loi d’un proscrit, îqui. avait su persuader à ces peuples braves, mais faciles à trorn-^ per, qu’il n’avait pris les armes quç pour, as-, surer leur indépendance contre la dbmiaation' romaine.

Sertorivs, c’ était le nom de ce proscrit qui avait autrefois combattu vaillamment avec Marins lorsqu’il extermina les Cimbres et les Teutons , avait perdu un œil dans une batei.He ; mais celte infirmité ne diminuait en^rien son audace et son habileté ; et l’on rappfOrte môme qu’il en tirait vanité, parce qu’elle lui donnait une sorte de ressemblance avec deux des hommes les plus célèbres dont je vous ai ra-

conté riiisloire, Philippe de Slacédoine et Annibal le Carthaginois , qui tous deux étaient aussi devenus borgnes, par suite de blessures reçues à la guerre.

Un petit nombre de fugitifs seulement , jetés par leur mauvaise fortune sur cette terre étrangère dont Sertorius avait fait sa nouvelle patrie , étaient venus partager ses travaux et ses périls; mais tel était alors le respect qu’inspirait le nom romain au monde entier , que les principaux chefs espagnols s’étaient rangés sans dilïïculté sous les drapeaux de ce banni qu’ils regardaient comme un libérateur, et lui avaient même confié leurs enfants , afin qu’il les fit élever à la manière des Romains, dgns une ville forte nommée Osca , où ces jeunes garçons étaient ainsi autant de gages certains de la bonne foi de leurs parents.

Cependant, mes bons amis, Sertorius était trop expérimenté pour négliger aucun moyen de s’assurer la fidélité de ces barbares; et connaissant leur disposition naturelle à accueillir facilement les prodiges, il avait imaginé de leur faire accroire qu’il recevait du ciel des avis secrets, toutes les fois qu il avait quelque entreprise à faire ou quelque danger à surmonter. Une jolie biche 'entièrement blanche, que des chasseurs lui avaient offerte en présent , était devenue entre ses mains f instrument de cette prévision mystérieuse , qu’il prétendait tenir de Diane elle-même, celte célèbre divi-

nilè à qui les anciens supposaient, comme h son frère Apollon la faculté de prédire l’avenir.

Celle petite biche, dressée par lui à obéir à son moindre signe , était sans cesse à ses côtés, couronnée de fleurs et de verdure: elle ne mangeait que de sa main, et traversait quelquefois, pour le joindre, les fleuves, les forêts et les rangs même les plus serrés des soldats, dont aucun n’cùt osé lui faire le moindre mal, tant ils étaient persuadés que cet élégant animal avait été placé auprès de leur général pour le préserver de tout péril. Aussi les Espagnols, confiants dans celte prétendue protecliou divine, étaient-ils dévoués jusqu’ à la mort à Sertorius dont l’expcrience cl fintrépidité, croyez le bien, étaient les seuls prestiges: et, chaque fois que le sénat de Rome, inquiet de 1’ autorité que ce banni avait acquise en Espagne , envoya contre lui des armées et des consuls, ce fut par d’éclatantes victoires que l’habile général justifia la confiance de ses partisans.

Cependant, au milieu de ces succès extraordinaires , dont tout autre que Serlorius se fût laissé éblouir, ce grand capitaine regrettait amèrement sa chère patrie , cl ne cessait de répéter qu’il préférerait vivre en oliscur citoyen dans Rome, que de posséder des honneurs souverains sur une terre d’exil. Mais ce qui attristait le plus cet homme remarquable, c’était d’être éloigné de sa mère qu’il aimait tendrement, et surtout d’ avoir perdu fespoir de

jamais la revoir, à cause de son grand âge.

On raconte meme que lorsqu’il apprit que celte dame, parvenue à une vieillesse Irès-avancée, avait cessé de vivre, il en éprouva une si vive douleur que, pendant sept jours entiers, il demeura couché à terre , sans prendre aucune nourriture, et sans vouloir même accepter les consolations que ses amis s’efforçaient de lui offrir. Celte piété filiale de Serlorius, mes enfants, ne relcve-l-elle pas à vos yeux tout l’éclat de ses hautes qualités et celui de ses talents militaires ?

Il y avait alors en Italie un jeune général nommé Pompée, qui, après avoir glorieusement combattu sous Sylta contre Milhridate , avait mérité par ses exploits en Asie les honneurs du triomphe, à un âge où la plupart des plus illustres citoyens parvenaient à peine aux dernières charges de la république. Ce fut ce capitaine , déjà célèbre par plusieurs victoires , que le sénat chargea d’ aller combattre Sertorius , cl de lui enlever celte puissance qu’il semblait destiné à perpétuer en Kspagne. Cependant Serlorius, autant par la valeur de ses soldats que par la connaissance du pays montagneux et couvert, où son adversaire n’eût pu s’aventurer sans témérité parvint à repousser Pompée , et à lui faire acheter chèrement sa moindre conquête.

Or, il faut que je vous dise, mes bons amis, que parmi les anciens partisans de Marias ,

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que les proscriplidns ou d'autres motifs avaient ralliés autour de Sertorius, se trouvaient plusieurs oflTiciers qui ne se pliaient qu’avec impatience à r exacte discipline qu’il faisait régner dans son armée , en punissant avec rigueur la faute la plus légère. Mais le plus dan- ' gereux de ces mécontents était un tribun nommé Perpexxa, qui, en tuant Serlorius , s’était persuadé qu’il pourrait aisément se mettre à sa place. Ce méchant homme fit entrer quelques misérables comme lui dans un complot contre la vie de son général; et un jour que Sertorius, dans un festin, se trouvait éloigné de ses plus sûrs amis, les conjurés, à un signal convenu que l’un d’eux donna en renversant sur la table une coupe pleine de vin, tirèrent tous à la fois leurs épées, et se jetant sur ce capitaine, le percèrent de coups, sans qu’il tentât même de se défendre. Cependant les meurtriers ne tirèrent aucun profit de leur crime, car à peine les Espagnols eurent-ils appris la mort de Sertorius, qu’ils se dispersèrent de tous cûlés, et Pompée les poursuivit avec tant de vigueur, que Perpenna lui-inôme tomba vivant entre les mains du vainqueur, qui le fit charger de chaînes, jusqu’au jour où il subit le dernier supplice.

Pompée usa noblement de sa victoire ; il fit donner à Sertorius une sépulture honorable ; et Perpenna, dans fespoir de racheter sa vie, ayant eu la lâcheté de lui livrer tous les pa-

Diyr;-

piers de ce généra!, en l’assurant qu’ils contenaient des secrets importants pour la^sûreté de la république, Pompée les fit tous brûler en sa présence, sans vouloir même yjeler les yeux, afin, dit-il, de ne point apprendre que d’autres Romains eussent formé de mauvais desseins contre leur patrie.

Je dois vous faire remarquer à cette occasion, mes bons amis, que l'Espagne, dont Sertoriiis avait fait pendant plusieurs années le siège de cette puissance qui s’éteignit avec lui, a été, depuis celte époque, ainsi que vous le verrez dans d’autres histoires, le théâtre de phisieur-s luttes semblables, où les peuples de celte contrée, favorisés par de hautes montagnes, des fleuves profonds et d’étroites vallées, ont disputé pied à pied l’indépendance de leur patrie contre des ennemis supérieurs en nombre, sur lesquels la ténacité et la persévérance espagnoles ont toujours fini par obtenir l’avantage.

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