‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 26 sur 33 · SPARTACUS · texte numérisé non relu

SPARTACUS

Depuis l’an 73 jusqu’à l’an 71 avant J.-C.

Quand je vous ai raconté, il n’y a pas longtemps, mes petits amis, l’hisloire de finvasion d’Annibal en Italie, je vous ai dit que ce grand général, au lieu de marcher aussitôt apres la bataille de Cannes sur Rome, où celte sanglante

journée avait jeté la consternation , conduisit son armée à Capoue pour s'y reposer de ses fatigues, et attendre dans cette ville le retour de la belle saison.

Or cette ville de Capoue, déjà fameuse à cette époque dans toute l’Italie par son ciel toujours serein, par Taffabilité de ses habitants, par les jeux et les fetes de toute espèce dont ils étaient insatiables , n’avait pas cessé depuis ce temps de mériter la réputation d’un séjour de délices, où la paresse et l’oisiveté recevaient les memes éloges et les memes encouragements qui ne sont accordés , dans les autres pays , qu’au travail utile et à l’application.

Les Gampamexs, c’était ainsi que l’on nommait les citoyens de Capoue, parce que leur ville était la capitale d’une province appelée la .Campaxie, n’avaient pas été les derniers à se passioner pour les combats de gladiateurs, si favorablement accueillis à Rome depuis les guerres puniques. C’était à Capoue qu'étaient exercés avec le plus d’art les esclaves destinés à ces jeux féroces ; c’était là qu’on leur apprenait à saluer avec grâce les spectateurs, et à tomber sur l’arène, arrosée de leur sang, aux applaudissement effrénés de la multitude.

Il y avait alors dans cette ville, parmi les infortunés réservés à cette affreuse destinée, un Thrace (vous savez que les Thraces étaient un peuple voisin de la Iffacédoine, dont je vous ai pgrle dans VHisUnre awctemie), un Tbrace,

dis-jc, nommé Spartacus, qui, par sa haute slature , son courage indomptable , son adresse dans les combats, n’était jamais descendu dans le Cirque sans obtenir la victoire. Mais Spartacus avait trop de grandeur d’âme pour s’enorgueillir des transports de joie que faisait cclater la populace, lorsqu’il paraissait dans l’arène ; et sous les haillons d’un misérable esclave, il cachait une âme forte, généreuse et impatiente de liberté.

Soixante-dix gladiateurs, la plupart Thraces ou Gaulois, robustes et intrépides comme lui pai’tageaient l'étroite captivité dont la mort sanglante de l’amphithéâtre devait être pour eux le seul terme. Souvent, lorsque couchés sous les portiques qui leur servaient d’abri contre la chaleur accablante du soleil de Campanie, ils dévoraient un pain grossier, presque toujours trempé de leurs larmes, Spartacus leur parlait de la patrie qu’ils ne devaient plus revoir, et ne cessait de leur répéter que puisqu’il fallait mourir les armes à la main, c’était plutôt en combattant pour leurs délivrance, comme des hommes de cœur, que pour l’amusement d’un peuple stupide que leur sang devait couler.

Enfin , un jour excités par les discours de leur fier compagnon, que d’une commune voix ils prennent pour chef ces hommes déterminés enfoncent les portes de leur prison, s’arment , dans la boutique d’ un rôtisseur qu’ils

trouvent sur leur passage , de broches et de couperets , et trouvent aussitôt un refuge sur une montagne voisine, d’où ils repoussent avec intrépidité les soldats envoyés à leur poursuite. Bientôt le bruit de la révolte des gladiateurs de Capoue se répand dans toute l’Italie, et de toutes parts leurs compagnons d’infortune, rompant leurs chaînes à leur exemple, viennent se ranger sous l’étendard de Spartacus; son armée, grossie d’une multitude d’esclaves que la rigueur de leurs maîtres a poussés au désespoir , s’élève en peu de mois à plus de cent vingt mille combattans avec lesquels il met en fuite tous les généraux et les consuls que le sénat fait marcher contre lui.

Jamais, depuis l'apparition des Gaulois et les victoires d'Annibal , un si grand péril n’avait menacé la république , aux portes mêmes de sa capitale. Spartacus, vainqueur dans vingt combats, marquait en tous lieux son passage par le pillage des villes et la dévastation des campagnes, tous les captifs romains qui tombaient en son pouvoir étaient impitoyablement égorgés, et aux funérailles de l’un de ses plus chers compagnons, nommé Crixus, il força trois cents patriciens de Rome, que le sort des armes avait mis entre ses mains, à combattre en gladiateurs, aux acclamations de celte armée d’esclaves, qui se vengeaient ainsi de leurs injures passées.

Cependant, mes petits amis, le sénat, épou-

vanté de celte guerre intestine, qui menaçait la république des plus grands désastres si elle n’était promptement étouffée, avait rappelé en Italie un habile général nommé Crassus, à la tête de plusieurs légions, et Pompée lui-même, qui venait de terminer si heureusement les troubles de l’Espagne. A leur approche, Spartacus, qui avait armé ses soldats d’épées forgées avec les chaînes de fer qu’il avait brisées, prévoyant le sort qui l’attendait, s’il était forcé de combattre les troupes réunies de Grassus et de Pompée, proposa à ses compagnons d’abandonner l’Italie, et de se retirer les uns en Asie, les autres dans les Gaules, où ils pourraient aisément se joindre à d’autres ennemis de Rome ; mais ses avis furent méprisés par cette multitude indisciplinée, plus avide de pillage que de combats ; et de ce moment un sinistre pressentiment l’avertit que sa défaite était inévitable.

A la vue de son armée étonnée, il tua son -cheval de sa propre main : « Si je remporta la victoire, dit-il, j’aurai assez d’autres chevaux; si je suis vaincu, je n’en aurai plus besoin. )> Comme il achevait ces paroles, il se précipita dans les rangs ennemis, en cherchant à joindre Crassus, et se fraya un passage à travers une grêle de flèches : mais enfin criblé de blessures, n’ayant plus d’autre artne qu’une épée brisée, il tomba un genou en terre, et vendit encore chèrement sa vie; son corps même ne

fut point retrouvé parmi les. morts. Tous ses compagnons, jusqu’au dernier, combattirent à son exemple avec rinlrépidité du désespoir , et cette sanglante journée coûta au vainqueur les plus vaillants soldats de ses légions.

Crassus venait à peine de consommer la défaite de Sparlacus, lorsque Pompée lui-même parut à la tête de son armée, et acheva d’exterminer les débris de ces bandes formidables; mais, quoiqu’il n’eût pris qu’une faible part à cette victoire , le sénat s’empressa d’accorder un second triomphe à ce général, qui fit son entrée dans Rome aux acclamations du peuple et des soldats, tandis que Crassus, qui avait supporté seul tout le poids de cette guerre périlleuse, n’oblint que les honneurs d’une simple ovation. C’est que tout souriait alors à l’heureux Pompée, a qui la fortune préparait plus tard de si cruelles vicissitudes.

Ce fut ainsi, mes enfants, que se termina cette guerre des esclaves- qui, d’abord méprisée du sénat, mit bientôt après la république à deux doigts de sa perte; et il ne manqua peut-être à Spartacus, pour changer entièrement l’histoire du monde, que d 'être mieux secondé par le sort des armes.

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