LA CONJURATION DE CATILINA
Depuis l’an 71 jusqu’à l’an 61 avant J.-C.
Blilhridate , ce roi de Pont que Sylla avait autrefois défait en Asie avant de retourner en Italie pour asservir la république, nourrissait contre les Romains une haine ardente et implacable, que n’avaient pu désarmer ni ses revers passés , ni l’inutilité de ses efforts pour les chasser de l’Asie. Il fallut enfin que Rome, respirant à peine des dangers qu’avaient amassés autour d’elle , d’abord l’invasion des Cimbres et des Teutons, et ensuite la révolte des Gladiateurs , se décidât à envoyer contre cet adversaire infatigable, le vainqueur de Sertorius , Pompée , également fameux alors par son double triomphe, et par des qualités brillantes qui lui avaient' concilié à la fois la faveur du peuple et la confiance du sénat.
Or, il faut que je vous dise, mes petits amis, comment Pompée vint à bout de remporter une éclatante victoire sur Mithridate, qu’il était parvenu à joindre sur les bords de l’Euphrate, ce grand fleuve d’Asie dont je vous ai déjà parlé dans d’autres histoires.
Vous avez peut-être remarqué, lorsque vous vous promenez au clair de la lune, que si vous tournez le dos à cet astre , votre ombre s’allonge démesurément sur la terre, et semble plu-
tôt cire celle d’un géant que celle d’une personne ordinaire. Eh bien ! ce fut cet effet singulier, dont vous n’avez peut-être jamais cherché à vous rendre compte , qui causa la défaite du puissant Mithridate ; car Pompée ayant attaqué l’armée de ce prince pendant une nuit où régnait un magnifique clair de lune , les soldats barbares, trompés par la grandeur de l’ombre colossale des Romains , jugèrent mal la distance qui les séparait des bataillons ennemis, et lancèrent leurs traits contre ces ombres, qui leur paraissaient des masses d’hommes armés. Les Romains profitèrent habilement de celte erreur pour jeter le désordre parmi les Asiatiques, dont ils firent un ^and carnage ; et Mithridate , après avoir fait d’incroyables efforts pour rallier les débris de son armée, se vit forcé de chercher son salut dans une fuite précipitée.
Cependant, tout vaincu qu’il était, un homme tel que Mithridate n’était point encore un ennemi méprisable ; déjà même il s’apprêtait à soulever en Asie de nouvelles nations barbares contre les Romains, lorsqu’un de ses fils, nommé Piiamace, se révolta contre lui, et le dépouilla de sa couronne : le malheureux vieillard, frappé de ce revers inattendu, résolut de prendre du poison : mais , comme depuis sa jeunesse il avait tellement redouté ce genre de mort, qu’il avait constamment fait usage de contrepoison, il serait peut-être tombé vivant en-
core au pouvoir de Pompée, si un esclave gaulois, qui lui était resté fidèle, ne lui eût présenté son épée, avec laquelle il mit fin à scs jours. Le parricide Pharnace ne tira aucun fruit de ce crime abominable, car Dieu le maudit,
. et il périt bientôt après misérablement.
Pendant que Pompée était retenu en Asie par celte guerre importante , Rome fut le théâtre d’un événement qui faillit causer la perle de tout ce que celte ville renfermait encore de bons citoyens.
Il y avait alors dans cette capitale une foule d’hommes débauchés, ou qui n’avaient jamais eu le goût du travail; c’étaient d’anciens soldats de Sylla, qui, depuis sa mort, avaient abandonné les terres qu’ils tenaient de ses largesses ; des Italiens attirés à Rome par leur nouveau titre de citoyens , et enfin un grand nombre de ces jeunes gens désœuvrés et tapageurs qui ne manquent jamais d’ affluer dans une grande ville. Ces mauvais sujets, qui, pour la plupart, n’avaient rien à perdre, n’attendaient qu’une occasion favorable pour exciter du trouble et bouleverser la république.
Le plus dangereux de ces hommes turbulents, mes petits amis , était certainement un sénateur nommé Sergius Catilina , qui, après avoir servi avec fureur le parti de Sylla contre celui de Marius avait vainement, à plusieurs reprises , sollicité le consulat , dont ses mœurs infâmes et sa mauvaise réputation ravaient tou-
jours écarté. Ce fut sur ce chef, dont la scélératesse était bien connue, que les mécontents jetèrent les yeux pour l’accomplissement de l’un des plus épouvantables desseins que l’on puisse imaginer , car il ne s’agissait de rien moins que d’égorger les consuls et la plupart des sénateurs, de livrer le trésor public au pillage, et de mettre en même temps le feu aux quatre coins de la ville. Mais un des consuls, nommé Cicéron, homme vertueux et éloquent , ayant découvert l’odieux complot qu’ils avaient formé, s’empressa d’en donner connaissance au sénat, et demanda avec instance que l’on mît à mort Catilina et ses complices, avant qu’ils eussent eu le temps de se mettre en mesure d’agir.
Les discours remarquables que Cicéron, surnommé à juste titre le prince des orateurs romains, prononça dans cette occasion, sont connus sous le nom de Catilinaires. Mais un sénateur, dont l’éloquence ne le cédait guère à celle de Cicéron, fit tous ses efforts pour s’opposer au meurtre d’un si grand nombre de citoyens, dont plusieurs appartenaient aux plus nobles familles de la république, et demanda instamment qu’on se contentât de les exiler de Rome et même de l’Italie. Ce sénateur était Jules César , que vous connaîtrez bientôt davantage et qui comptait de nombreux amis parmi les complices de Catilina : cependant l’avis de Cicéron prévalut ; la plupart des conjurés
plongés tout à coup dans les sombres cachots creusés autrefois sous le Capitole par le roi Ancus Martius, y furent étranglés pendant la nuit; et Catilina lui-même, qui, étant sorti de Rome, avait assemblé autour de lui quelques milliers de révoltés, périt peu de jours après sous les murs d’une petite ville nommée Pi- STiA, dans une bataille où il combattit avec un courage digne d’une meilleure cause.
Cicéron qui, par son éloquence et son habileté, venait ainsi de sauver la république d’une ruine imminente, reçut le glorieux surnom de Père de la patrie , qu’il avait bien mérité en bravant, pour le salut commun, la haine et le ressentiment de tout ce que Rome renfermait alors d’hommes dangereux et de mauvais citoyens.