‹ L'histoire romaine racontee aux enfantsChapitre 29 sur 33 · LE SECOND TRIUMVIRAT · texte numérisé non relu

LE SECOND TRIUMVIRAT

Depuis l’an 45 jusqu’à l’an 42 avant J.-C.

Les meurtriers de Jules César, mes bons amis, s’étaient flattés que tous les Romains applaudiraient au crime qu’ils venaient de commettre, mais ils reconnurent bientôt combien ils s’étaient trompés, en entendant le peuple consterné demander pour quel motif le dictateur avait été mis à mort.

• Marc-Antoire et Lépide avaient été les principaux amis de César: le premier était un des plus braves soldats de son armée, mais un soldat grossier et sans instruction; cet homme, profondément touché de la mort de son ancien général, fit porter son corps sur la place pu* blique, où il fut placé sur un lit d'ivoire, afin

que chacun pùt l’apercevoir encore une fois.

Beaucoup de Romains fondirent en larmes à ce triste spectacle ; mai lorsque Antoine leur eut montré , encore toute sanglante , la robe que César portait lorsqu’il fut assassiné, ils entrèrent en fureur, et crièrent que la mort da ce grand homme, qui avait été un père pour eux, ne pouvait être vengée que par le sang de ses meurtriers.

En disant cela, les plus emportés saisissant des tisons ardents au bûcher même où brûlait le corps de César, coururent mettre le feu aux maisons de Cassius, de Brutus et de leurs amis ; et ceux ci, au milieu de ce tumulte, n’eurent que le temps de fuir précipitamment de Rome ; mais ils ne furent pas sauves pour cela.

César avait un neveu , nommé Octave , qui n’était alors âgé que de dix-sept ans : c’était un jeune homme faible et délicat, boiteux d’une jarnbe et d’une extrême timidité ; mais sous cette apparence chétive il cachait autant de ruse que d’habileté. Octave était absent de Rome lorsqu son oncle fut assassiné ; et au premier bruit de cet événement, il s’était hâté de passer en Italie, où les amis de César lui avaient fait savoir que le dictateur l’avait institué son héritier.

Antoine et Lépide l’accueillirent d’abord avec joie, ne doutant pas qu’un si jeune homme ne se conduisit uniquement par leurs conseils ; mais ils’aperçurent bientôt que cet enfant qu’ils dc-

daignaient était né pour devenir leur maître. Tous trois formèrent alors une société comme celle que César avait faite dans le temps avec Pompée et Cassius, pour commander au peuple et au sénat ; cela s’appela le Second Trioi-

VIRAT.

Ces trois personnages disaient hautement qu’ils n'en voulaient absolument à personne qu’aux incurlricrs de César , et qu’ils poursuivraient Cassius et Brulus jusqu’aux extrémités de la terre; mais ils commencèrent par faire aux Romains plus de mal encore que ne leur en avait fait Sylla, dont vous pouvez vous rappeler la cruauté ; ils dressèrent comme lui des tables de proscription, et vouèrent ainsi à une mort inévitable un grand nombre de citoyens, dont le seul crime était de déplaire aux triumvirs, on même de posséder des richesses qui tentait leur cupidité.

Ce fut ainsi, mes enfants, que Marc-Antoine, qui certes n’était pas le moins féroce des trois tyrans, et qui nourrissait depuis longtemps, je ne sais pour quelle raison, une haine profonde contre Cicéron , profita de la nouvelle proscription pour le faire périr. Le grand orateur n’était pas très-courageux, et lorsqu’il aplirit que son nom était inscrit sur la liste fatale, il voulut d’abord s’embarquer sur un vaisseau qui allait partir pour |iin pays éloigné. Mais ceux qui ne sont pas accoutumés à voyager sur mer y sont ordinairement malades ; et

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Cicéron, craignant (le ne pouvoir supporter cette souffrance momentanée, aima mieux retourner dans sa maison de campagne pour y attendre le sort qui lui était réservé, que de s’exposer aux incommodités d’une longue navigation; malheureusement il n’arriva pas jusqu’au lieu qu’il avait choisi pour retraite , et il était encore dans sa litière, espèce de voiture que des esclaves portaient sur leurs épaules, lorsque les soldats d’Antoine l’ayant atteint, lui coupèrent la tète, que celui-ci, dit-on, fit quelques jours après attacher à la tribune aux harangues, qui avait si souvent rétenti de ses belles paroles.

La femme de ce triumvir, nommée Fulvie, aussi barbare que son mari, au lieu de détourner les yeux en voyant cette pauvre tète encore tonie sanglante, la prit sur ses genoux et lui perça la langue avec une aiguille d’or, pour punir celte langue, dit-elle, des discours qu’elle avait prononcés pendanl sa vie; mais cette femme cruelle ne larda pas à être punie de cette mauvaise action, car bientôt après elle mourut de douleur de ce ([ue son mari l’avait abandonnée ; et celui-ci épousa Octavie, sœur d’Octave, qui était une bonne et vertueuse princesse.

Cependant tous les proscrits que les triumvirs avaient voués à une mort presque certaine ne montrèrent pas autant d’irrésolution que Cicéron , et beaucoup d’entre eux trouvèrent le moyen de se soustraire au sort qui les mena-

çaît; quelques-uns même s’illustrèrent par de nobles actions de courage et de dévouement; et l’on cite entre autres celle d'un jeune ro-, main, appelé Oppiüs, qui, pour sauver son vieux père infirme, le porta sur ses épaules jusqu’à ce qu’il trouvât un vaisseau où il pût s’embarquer avec lui. Tout le monde admira le courage et la vertu d’Oppius , et lorsqu’après le* danger il revint à Rome, chacun l’embrassait en le félicitant de sa piété filiale.

Tandis que tant d’innocents périssaient ainsi en Italie, Brutus et Cassius avaient rassemblé en Grèce une armée considérable, et se préparaient à combattre Octave et Antoine, qui s’avançaient à leur rencontre avec des troupes nombreuses.

Une nuit que Brutus était couché dans sa tente, il lui sembla tout à coup voir devant lui un homme d’une taille et d’une figure extraordinaires; Brutus n’était certes pas peureux, et il savait, comme nous, qu’un homme ne doit pas craindre l’obscurité ; mais ayant demandé à ce personnage ce qu’il lui voulait, celui-ci lui répondit : « Je suis ton mauvais génie, et tu me reverras à Phiuppes. » En disant ces mots il disparut. Brutus fut fort étonné de cette apparition; il appela ses gardes, qui n’avaient rien vu, et demeura persuadé que c’était un fâcheux présage pour son entreprise.

Or Philippes était une ville de Grèce, autrefois fondée par le père d’Alexandre-lCrGrand, et

auprès de laquelle Brulus et Cassius rencontrèrent, peu de temps après, l’armée d’Antoine et d’Octave. Pendant la nuit qui précéda la bataille, Brutus revit encore ce même personnage qui disparut comme la première fois, mais sans lui adresser la parole ; il ne douta plus alors qu’il ne fût menacé de quelque grand malheur, car dans ce lemps-là les hommes , même les plus intrépides, se laissaient intimider par un mauvais rêve ; et en effet, cette prétendue apparition n’était autre chose qu’un véritable cauchemar.

Le lendemain une bataille terrible s’engagea dans cet endroit, où les deux triumvirs remportèrent une victoire complète; Cassius périt dans la mêlée, et Brutus aima mieux se percer lui-même de son épée que de tomber vivant au pouvoir de ses ennemis.

Tous deux auraient évité de si grands malheurs s’ils n’avaient pas été ingrats envers César, dont ils n’avaient jamais reçu que des bienfaits.

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