ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
Depuis l’an 42 jusqu’à l’an 28 avant J.-C.
Après la défaite des meurtriers de César , Octave revint à Rome, où il savait que Lépide manquait des talents nécessaires pour gouver-
ner la république, tandis qu’ Antoine s’en allait en Égyple pour se reposer ; car cet boiume , tout vieux soldat qu’il était, n’aimail point la guerre, et préférait l'osiveté et la bonne chère au travail et à la sobriété. D’ailleurs, il était fort irrité contre la reine Cléopâtre, qui avait donné des soldats à Cassius pour combattre les triumvirs.
Lorsque Cléopâtre apprit que Tun des vainqueurs se dirigeait sur l’Egypte, et ne cachait pas sa colère contre elle, vous croiriez peutêtre , mes petits amis , qu’elle cul l’idée de prendre la fuite ; mais vous allez voir ce qu'elle lit pour n’avoir rien à craindre d’Antoine, dont la réputation d’homme faible cl efféminé était parvenue jusqu’à elle.
Elle s’avança à sa rencontre sur une galère couverte d’or et de pierreries, et dont les voiles étaient de soie couleur de pourpre. Au lieu de rames de bois dont on se sert ordinairement, celles du vaisseau qui la portait étaient eu argent, et une troupe de musiciens, placés dans r intérieur du navire, faisaient entendre une harmonie douce et langoureuse. Sur le tillac , Cléopâti’C , nonchalamment couchée sous une espèce de lente de draj) d’or, se montrait entourée de beaux enfants déguisés en amours, qui agitaient autour d’elle des éventails pour rafraîchir l’air, tandis que des femmes magnifiquement parées, brûlant sur des cassolettes des parfums exquis , répandaient au loin une odeur délicieuse.
Des qu’ Antoine eut aperçu Cléopâtre au milieu de ce cortège élégant, il fut tellement é- Lloui de sa prodigieuse beauté, qu’il oublia sa colère et les motifs graves de son voyage en Égypte, et ne se souvint même plus qu’Oclavie, sa femme, l’allendait à Rome avec scs enfants, pour le féliciter de sa victoire.
Pendant ce temps. Octave achevait de détruire ceux de leurs ennemis communs qui n'avaient pas péri à la journée de Philippes ; il poursuivait avec acharnement les restes du parti de Rrulus , ralliés autour de Sextcs Pompée , dernier fils du grand capitaine dont Cléopâtre avait autrefois ordonné la mort ; et, après avoir ôté le pouvoir suprême à Lépide, qui était un homme lâche et paresseux, il pressait Antoine de revenir à Rome, pour ne pas supporter seul tout le poids de la république. Mais celui-ci n’avait garde de lui répondre , et tandis que son collègue soutenait de si grandes guerres, il ne peusait qu’à faire de bons repas avec Cléopâtre, à voir danser de belles esclaves, ou à écouter leurs concerts.
Enfin, Octave, irrité de l’engourdissement où était tombé cet lionnne méprisable, lui ordonna d’aller combattre les Parlhes, que la défaite de Crassus avait enhardis. Antoine ne fut guère plus heureux que celui-ci dans cette guerre, où les barbares obtinrent de nouveaux avantages; mais il se consola promptement de sa défaite, eu courant se délasser au milieu des délices
de la cour de CléoptUre , dont il ne pouvait plus vivre séparé. Ce fui là que la Irisle Oclavie vint le chercher avec scs enfants, pour le ramener à Rome ; mais il la renvoya si durement , que celle fois Octave s’abandonnant à toute sa colère , marcha contre lui avec une armée que portait un grand nombre de galères.
Au premier bruit de l’approche d’Octave, le lâche Antoine ne fut pas maître de sa frayeur; mais pour cacher sous une apparente résolution sa honteuse faiblesse , il s’avança au-devant de son ennemi, à la tète d’une flotte immense, voulant bien tenter encore une fois le sort des armes, pourvu que Cléopâtre consentît à l’accompagner. Malheureusement pour lui, une furieuse tempête s’étant élevée tout à coup, la belle reine, qui n’était point accoutumée au bruit du combat et au mouvement de la mer, prit la fuite du plus loin qu’elle aperçut les premières galères d’Octave ; et Antoine désespéré, la suivit bientôt, abandonnant ainsi à son ennemi la victoire, et presque tous ses navires.
Ce combat, qui décida des destins du monde entier, eut lieu sur mer, près du promontoire d'AcTiuM en Grèce, qui lui a donné son nom.
Les deux fugitifs se retirèrent à Alexandrie en Égypte , ou Octave ne tarda pas à les atteindre. Alors Cléopâtre, suivie de deux de ses femmes qui lui étaient dévouées , se réfugia dans un superbe tombeau de marbre , aussi vaste qu’une maison , où elle avait fait transporter ses trésors et ses pierreries.
Antoine eut d’abord quelque envie de la suivre dans celle rclraile, car il était bien honteux mainlcnant de tout ce qu’il avait fait, et n’osait plus se monlrcr aux yeux des autres llomains. Mais lorsqu’il apprit qu’Octave approchait , ridée de paraître en présence de son vainqueur irrité lui causa une telle frayeur , qu’il se précipita sur son épée et se perça de part en part. Quoique sentant déjà qu’il n’avait plus que peu d’instants à vivre, il voulut être porté dans le tombeau de Cléopâtre , où l’on fut obligé de le monter par une fenêtre, parce qu’il n’y avait point de porte à ces sortes de monuments, et il y expira bientôt après.
Dans le premier moment, Cléopâtre feignit une grande douleur de sa perte, ensuite elle se flatta que si Octave la voyait, il serait touché de son malheur et de sa beauté, et ne la ferait pas mourir. Ma celui-ci refusa de la voir, et lui fit dire seulement qu’il ne lui arriverait aucun mal, et qu'elle serait toujours traitée en reine. Il aurait désiré qu’elle vécût assez longtemps pour être conduite à Rome, et y paraître à son triomphe chargée de chaînes d’or , comme je vous ai dit que cela était arrivé à Jugurtha.
Cependant Cléopâtre apprenant le sort qui lui était réservé, se livra à un violent désespoir, et ordonna à ses femmes de mettre secrètement dans un panier de fruits qu’on lui apportait chaque malin, un aspic, c’est-à-dire
Di
un polit serpent très-venimeux dont la morsure est toujours mortelle. Alors s’étant fait piquer par ce reptile, elle se coucha sur un lit magnifique , où le lendemain on la trouva sans vie, encore enveloppée de son manteau royal, et ayant une couronne d’or sur la tête. Dans cet état elle était encore si belle , que tous ceux qui la virent, crurent qu’elle n’était qu’endormie.
Octave, que cet événement privait du principal ornement de son, triomphe , déplora le courage de la reine d'Égypte, et ordonna que son corps fût placé dans le même monument qui servait déjà de sépulture aux restes d’Antoine.