QUATRIÈME ROI DE ROME
Depuis l’an 637 jusqu’à l’an 614 avant J.-C.
Ancus Marlius était petit-fils de Numa Pompilius par sa fille Pompilia, et tout le monde l’aimait, non-seulement à cause de son aïeul, qui avait si sagement gouverné les Romains, mais aussi parce que, à fexemple de Numa, il préférait les douceurs de la paix aux désordres de la guerre.
Ce prince, qui était très-pieux, regarda les malheurs du dernier règne comme feffet de la colère des dieux, dont les temples avaient été presque abandonnés par Tullus Hoslilius; mais, malgré son amour pour la paix, il se vit bientôt forcé de prendre les armes contre les Latins, peuple voisin de Rome, que fon nommait ainsi parce qu’ils habitaient le Latium; et de peur d’être surpris par ses ennemis, il leur
envoya déclarer la guerre avec des cérémonies que je vais vous raconter, et que Ton observa pendant bien longtemps en pareille circonstance.
Les envoyés du roi étaient des hérauts d’armes auxquels on donnait le titre de féciaux ; ils étaient vêtus de robes longues, et tenaient dans leurs mains des flèches ou javelots, dont le bout avait été noirci au feu et trempé dans le sang. Ces hérauts d’armes étaient respectés de tous les peuples, même ennemis ; et il n’était permis à personne de les frapper ou de les tuer, comme de leur côté ils ne devaient jamais frapper ni tuer qui que ce fût.
Les Fécieux arrivés sur la frontière du pays des Latins , se mirent à crier à haute voix : « Écoutez , dieux du ciel , de la terre et des enfers , écoutez ! nous vous prenons à témoin que les Latins sont injustes; et comme les Latins ont outragé le peuple Romain, le peuple Romain et Nous nous leur déclarons la guerre. » Après ces paroles, ils lancèrent leurs javelots sur le territoire ennemi , et se retirèrent sans que personne pensât à troubler leur retraite.
Vous avez peut-être déjà remarqué, mes enfants, que les Romains étaient vainqueurs dans toutes les guerres qu’ils entreprenaient, et vous êtes curieux sans doute de savoir pourquoi leurs soldats battdent ordinairement les ennemis; mais votre surprise cessera, lorsque vous saurez par
quels moyens les soldats de Rome devenaient plus forts et plus courageux que ceux qu’ils avaient à combattre.
Il y avait sur les bords du Tibre une vaste plaine, nommée le Chahip de Mars, où les jeunes Romains venaient journellement s’exercer à toutes sortes de jeux de force et d’adresse; là on les accoutumait à marcher le pas militaire, c’est-à-dire à voyager à pied cinq heures de suite sans s’arrêter; pendant ces marches , outre leurs armes , dont le poids était considérable, on leur faisait porter leur nourriture pour quinze jours au moins, des piquets pour dresser leurs tentes, et de plus des instruments pour se retrancher dans les oamps; car jamais les Romains ne campaient , même pour une seule nuit, sans s’environner aussitôt d’une palissade ou d’un fossé, qui les mil à l’abri des surprises de l’ennemi.
Tantôt ils luttaient les uns contre les autres, en s’efforçant de se jeter réciproquement à terre ; tantôt on les exerçait à courir et à sauter tout armés, c’est-à-dire revêtus d’une cuirasse de fer , la tête couverte du même métal , et portant sur leur dos ou dans leurs mains, une lance, une épée, un arc, des flèches et des javelots, quelquefois d’une pesanteur double des armes ordinaires, afin que celles-ci leur semblassent ensuite pins faciles à manier.
D’autre fois, se dépouillant entièrement de leurs vêtements, ils franchissaient en courant
un long espace; et lorsqu’ils étaient tout cou-^ verts de sueur et de poussière, ils se précipitaient dans le Tibre , qu’ils traversaient rapidement à la nage.
Si aujourd’hui quelq’un de nous, mes petits amis, étant ainsi couvert de sueur, s’avisait de se précipiter dans une rivière, il ne manquerait pas d’étre frappé à lïnstant même d’une maladie grave à laquelle il pourrait succomber en quelques jours, parce que nous ne sommes pas accoutumés, comme les Romains, à de semblables exercices; mais chez eux, tous les hommes, de quelque âge qu’ils fussent, s’y livraient avec passion, et les plus grands personnages-de Rome ne dédaignaient pas, même dans leur vieillesse, d’exercer à la lutte, à la course, et au trasport des fardeaux les plus pesants.
C’était ainsi qu’ils acquéraient une force prodigieuse, et que, lorsqu’ils faisaient la guerre dans des pays éloignés, ils supportaient sans danger les fatigues et les privations de tout genre. Après une marche longue et pénible, aussitôt que le général donnait le signal du repos , un instant leur suffisait pour planter ea terre leurs piquets et dresser en ordre les tentes de toile que chaque soldat portait avec lui: c’était l’assemblage de ces. tentes qui formait un camp.
Les armées romaines, composées de pareils soldats, étaient devenues promptement redoutables à leurs voisins; mais il ne faut pas croire-
que tous les habitants de Rome fussent reçus sans distinction dans leurs rangs ; il fallait pour y être admis avoir la qualité de Citoyen Romain, c’est-à-dire posséder une certaine quantité de terre suffisante pour la nourriture d'une famille ; chez ce peuple guerrier, deux professions seulement étaient permises aux citoyens: c’était celle de soldat et celle d’agriculteur, et les merchands, les artisans, les cabaretiers, étaient pour la plupart des étrangers que l’on ne comptait point au nombre des citoyens de Rome.
Lorsqu’il s’agissait de faire la guerre, on appelait sur la place publique tous les citoyens en état de porter les armes , et ils l’étaient presque tous, parce que parmi des hommes si durement élevés, il ne s’en trouvait guère d’infirmes ni de délicats. On les enrôlait dans de grands régiments appelés légions, dont la onzième partie se composait de cavalerie.
A présent il ne vous sera pas dilficile de comprendre comment le roi Ancus Martius , dans ses guerres contre les Latins, remporta sur ces peuples de grands avantages. Il brûla ou démolit leurs villes, et ne leur imposa d’autre condition, après sa victoire , que de venir, avec leurs femmes et leurs enfants, s’établir à Rome , où il leur assigna pour demeure une montagne voisine du Tibre, que l’on nommait le MONT Aventin.
Par CCS accroissements successifs, Rome de-
venait de jour en jour plus puissante et plus considérable; mais elle l’était moins encore par sa force et son étendue que par les moeurs simples de ses habitants , accoutumés à se contenter d’une nourriture frugale, et surtout à pratiquer dès l’enfance toutes les vertus qui font les grands peuples.
Ancus ftlarlius ne se borna point à augmenter par ses conquêtes le nombre de ses sujets et la puissance de sa ville ; il fit creuser , à l’embouchure du Tibre, c’est-à-dire a l’endroit où ce fleuve se jette dans la mer Méditerranée, un port profond pour recevoir les vaisseaux qui apportaient à Rome les provisions nécessaires à sa subsistance. Ce port fut nommé Ostie, d’un mot latin qui veut dire embouchure. Ce fut encore le même roi qui fit construire sous le mont Tarpéien et en \ue du Forum une sombre et vaste prison , dont j’aurai occasion de vous reparler plus tard.
Lorsque ce prince vint à mourir , il laissa deux petits garçons dont il confia la jeunesse à un seigneur nommé Tarquin , sur lequel je vais avoir , tout à l’heure , une histoire assez intéressante à vous raconter.