SIXIÈME ROI DE ROME
Depuis l’an 576 jusqu’à l’an 532 avant J.-C.
En vous racontant tout à l’heure, mes bons amis, l’histoire du petit Servius qui avait été vu dans son berceau entouré d’une flamme, je vous ai dit que la mère de cet enfant était une des esclaves de la reine Tanaquil ; mais vous ne savez peut-être pas ce que c’était qu’un esclave à Rome, et je vais tâcher de vous l’ex* pliquer.
Lorsque les Romains brûlaient où démolissaient les villes de leurs ennemis, ainsi qu’ils l’avaient fait d’Albe et de plusieurs cités latines, ils emmenaient avec eux tous les hommes.
les femmes et les enfants, qu’ils vendaient ensuite sur des marchés publics, comme à présent on vend des chevaux et d’autres animaux: ceux qui les achetaient en faisaient leurs esclaves , c’est-à-dire qu’ils pouvaient exiger d’eux tout ce qu’ils voulaient pour leur service: ils avaient le droit de les battre et quelquefois même de les tuer, sans que personne pût s’y opposer. Vous pouvez juger par là, mes enfants combien les pauvres gens étaient dignes de pitié, surtout lorsqu’ils tombaient en partage à des maîtres durs et inhumains, car ils ne pouvaient jamais les quitter sans leur permission, et leurs enfants, esclaves avant que de naître, étaient la propriété de ces maîtres impitoyables qui pouvaient en disposer selon leur caprice.
La mère du petit Servies était donc esclave dans la maison de Tarquin, où elle avait été amenée après la ruine des villes latines ; mais la reine Tanaquil l’ayant prise en amitié, ainsi que son fils, lui rendit la liberté , et fit élever avec soin le jeune Servius, qui annonçait déjà de bonnes qualités; lorsqu’il fut devenu grand, et du consentement de Tarquin lui-même, elle lui donna pour femme sa fille aînée, de sorte que Servius se trouva le gendre du roi. Mais quoiqu’il eût pris alors le nom de Tullius, il conserva toujours, en souvenir de sa première condition, le surnom de Servius, qui signifiait, en latin ; né d/v/ne esclcuvc.
Tarquin-r Ancien , en mourant , avait laissé
deux petits garçons que leur mère confia à la garde de Servius; mais celui-ci, en sa qualité de gendre du roi et secondé par la reine Tanaquil, qui le préférait à ses propres fils, écarta ses beaux-frères du trône comme Tarquin luimême avait éloigné les enfants d’Ancus'Martius. Sans consulter le sénat , il assemble le peuple dans le Forum, présente à la multitude les deux fils de Tarquin , qu’il place sous la protection du peuple romain, en représentant qu’ils sont trop jeunes encore pour succéder a leur père, et se fait proclamer roi à leur place. Les sénateurs, malgré leur mécontentement, se soumirent à la volonté du peuple, et ils ne tardèrent pas à s’en féliciter.
Servius, devenu roi par son habileté, s’occupa beaucoup d’améliorer le sort du peuple de Rome , et agrandit considérablement cette ville, en y comprenant deux nouvelles montagnes, r une appelée le Mont Viminai, et l’autre le Mont Esquilin, où il se fit bâtir un superbe palais : puis il fit environner les sept collines d’une muraille, qui conserva pendant longtemps le nom d’ENCEiNTE de Serviüs Tullius.
En même temps il ballait les ennemis de Rome , et faisait marquer à son image la monnaie, qui, au lieu de la figure du roi, comme aujourd’hui , représentait alors l’image d’une brebis. Comme Servius n’avait point oublié qu’il était né dans l’esclavage, il voulut adoucir le sort des pauvres esclaves, en autorisant leurs
maîtres à leur rendre la liberté, lorsqu’ils le jugeraient à propos , par une cérémonie fort simple; elle consistait, de la part du maître, à donner un petit soufflet à son esclave en présence d’un magistrat, et alors il cessait d’être en servitude, prenait le titre d’ affranchi et pouvait être compté parmi les citoyens roipains , s’il acquérait assez de bien pour nourrir sa famille.
• Par ce moyen, mes enfants, ce prince augmenta considérablement le nombre des habitants de Rome, et le bien qu’il fit dans cetie ville le rendit extrêmement cher au peuple. Malheureusement, il trouva dans sa propre famille d’implacables ennemis qui causèrent sa perte, et voici comment cela arriva.
Servius était père de deux filles, qu’il avait mariées à deux petits-fils de Tarquin-1’ Ancien; l’un de ces princes, nommé Lucius. T arqüin était d’un caractère farouche : et Tuilia, l’une des filles du roi Servius , n’était pas moins méchante que] lui. Par un hasard fêcheux , Lucius et ïullia n’étaient point mariés ensemble; mais ils s’entendirent si bien, que Tuilia empoisonna un jour son mari pour épouser Lucius, qui de son côté se défit aussi de sa femme par un moyen non moins affreux, se montrant ainsi, par leur scélératesse, dignes d’étre associés l’un à l’autre.
A quelque temps de là, Lucius Tarquin déclara tout à coup qu’il prétendait réclamer la
couronne de Servius, parce qu’elle avait appartenu autrefois à son aïeul Tarquin-1’ Ancien; et s’élançant vers le roi, au moment où il siégeait sur son trône, il voulut le forcer d’en descendre malgré sa résistance ; mais Tarquin , qui était plus jeune et plus robuste, ayant jeté son beau-père du haut en bas du trône, le blessa grièvement, et achevant son attentat, le fit à l’instant précipiter par une fenêtre du palais.
Le malheureux roi fut donc laissé tout couvert de sang et horriblement meurtri sur le pavé, où il expira sans que personne ôsat le relever ni le secourir, de peur de s’attirer la colère du cruel Tarquin.
Le corps sanglant du roi Servius était encore étendu dans la rue, lorsque sa fille Tullia traversa cette même rue dans sa voiture, pour se rendre au palais, où elle savait que son mari l’attendait. Le cocher, qui aperçut le cadavre du roi ainsi abandonné, voulut détourner ses chevaux et rebrousser chemin ; mais l’infâme Tullia lui ordonna de passer outre.
Une action si horrible ne demeura pas impunie; et Dieu maudit cette femme cruelle, ainsi que son mari, dont elle avait partagé le parricide.