‹ L'hiver mondainChapitre 10 sur 11 · TRAHISON · texte numérisé non relu

TRAHISON

Encor l'envolement d'un rêve Qui va dans le néant où vont Les belles bulles de savon Qu'un coup de vent éteint et crève \

En moi s'était insinué Ce paradoxe que l'absence Donnait une recrudescence Au vieil amour diminué.

Mais quelques jours passés loin d'elle Ont aboli ses serments d'hier Et maintenant ma vie a l'air D'un ciel d'avril sans hirondelle.

Oli 1 le bon temps des premiers soirs Des rendez-vous en pleine rue Quand ma tendresse était accrue Par un baiser sur ses gants noirs.

Le temps où nous faisions sans cesse Des marivaudages d'enfants I Dans sa robe à paniers bouffants On aurait dit une princesse.

Hélas ! voici qu'elle a déjà Donné son cœur, sans m'en rien dire, A quelque autre que son sourire Mélancolique encouragea.

Toutes ses lettres réunies Où dort un parfum pénétrant, Je viens de les lire en pleurant Mais ces choses sont bien finies.

Au lieu du festin amoureux Que j'aurais servi pour lui plaire.

Elle a préféré de l'eau claire Et rester le cœur vide et creux.

C'est encor une piste fausse, Encor beaucoup de temps perdu , Encor un tableau dépendu, Encor un espoir dans la fosse.

Encor d'inutiles amours Car le sourd destin qui me leurre M'a répondu : Jamais ! à l'heure Où mes lèvres disaient : Toujours

Salut de Noël

tà.OMME c'était Noël aujourd'hui, j'ai voulu Dans la tristesse vespérale, Aller entendre un peu la musique au Salut De la très vieille cathédrale.

Un salut solennel : aux flancs des piliers lourds Flambaient des torchères de cuivre

Et les saints, qu*on eût dit habillés de velours, Dans les verrières semblaient vivre.

118 I/HlVEIl MONDAIN

Ces vitraux enflammés de couleurs, par moments, Rappelaient les enluminures

Des gothiques missels, des missels allemands

Pleins d'anges bleus sous des ramu'-cs.

Sur la cire flambante on voyait par milliers Pour éblouir les yeux et l'âme

Des lueurs ressemblant, au bout des chandeliers, A des camélias de flamme I

Les orgues soutenaient d'un chant plein de langueur

Avec d'ineffables sourdines, La voix des soprani psalmodiant en chœur

Les saintes prières latines.

La harpe accompagnait avec les violons De vieux noëls du moyen-âge,

Et les enfants de chœur, coiffés de cheveux blond^ Suivaient le prêtre comme un mage.

Pâle, il officiait dans l'or de son manteau Aussi brodé qu'une bannière,

Et les grands encensoirs, pareils à des jets d'eau. Montaient tout blancs dans la lumière !

Un Watteau

A Albert Giuâui)

E ciel du soir semble tardé Tant il est rose ! et se déploie ) Comme un velarium de soie Sur le jardin enguirlandé.

Et tout là-bas, sous les tonnelles, De belles dames, d'un air las, Tenant leur jupe à falbalas Ont du soleil dans les prunelles.

120 LHIVER MONDAIN

Et de petits Amours coquets Epars à l'horizon bleuâtre, Avec d'exquis c^estes de plâtre Les appellent dans les bosquet^

A l'avant-plan, Pierrot lunaire En costume de carnaval Provoque Arlequin, son rival, Pour une injure imaginaire.

Comme un serpent colorié Arlequin bouge, glisse, ondule Pierrot, dans sa fraise de tulle, Prend son fleuret apparié.

Et sous les clairs nuages roses A lieu le duel non hasardeux Car ils ont moucheté tous deux Leurs fleurets d'or avec des roses !

Crépuscule des rues

^^'est une heure très délicate 3'fe^3[f Que quatre heures du soir, l'hiver 1^^ Le ciel a

a des couleurs d'agate Allant du ton rose au ton vert.

Un deuil descend le long des rues Avec du jaune sur du noir, Et parmi les ombres accrues S'avance le convoi du soir.

Convoi lugubre î Les ténèbres Aux réverbères s'allumant Ont noué des crêpes funèbres Pour ce royal (enterrement.

11 semble qu'on porte un cadavre Dans les horizons esseulés, Et le bruit des chariots navre Comme un son de tambours voilés.

Et des paroisses les plus proches Arrive, à travers l'air glacé, Le De Profundis de leurs cloches Pour le grand soleil trépassé ! —

Marelles aux Fleurs

IfeUAND les roses gailés d'avril sonl reparues p Lavilles'endimancheetles Marchés aux fleur: '^^ Mettant sur les pavés leur gloire de couleurs. Sont comme la toilette odorante des rues.

Les premiers papillons animent ce réveil : Dans leur costume d'or couvert de broderies, Ils portent un message aux puissances fleuries, Ambassadeurs venus de la part du Soleil !

C'est charmant et joyeux ces vitrines roulantes

Dont le feuillage vert flambe dans le matin ;

Et le long des trottoirs s'improvise un jardin

Où chuchote en tremblant tout un peuple de plantes:

Des touffes de lilas au parfum violent.

Puis du muguet h peine ouvert dont les branchelles

Imitent un hochet en argent à clochettes,

Et des rosiers dans leur faux-col en papier blanc.

Les jacinthes, avec des attitudes mièvres, Quand leurs épis de fleurs ont été arrosés. Ont des tons délicats, indécis et rosés Comme les bibelot? de vieux Saxe ou de Sèvres.

Quelques myosotis ouvrent là-bas leurs yeux Et les camélias dont la fleur se maquille Montrent leur beauté rouge auprès de la jonquille Jaune comme un gant paille en un colïret soyeux.

Et pour que tous en aient, tant que la saison dure. Tant que les chauds rayons ne se sont pas dissous, C'est le petit bouquet populaire à deux sous Serti comme un bijou dans un brin de verdure ;

L'HIVER MONDAI.V 125

Violettes d'avril qui disent : «Prenez moi ! Fleurissez-vous ! ornez de fleurs vos boutonnières !... » Et l'on cède à l'appel de ces voix matinières Et cliacun porte un peu de ce printemps sur soi !

Les mondaines, afin d'en embellir leur chambre Et d'en sentir l'intime odeur dans leur boudoir, Sont là toutes, cherchant devant chaque comptoir Un de ces fins pastels vivants, d'azur ou d'ambre.

Car c'est si bon, les fleurs ! Partout, dans les salom Sur chaque cheminée, au coin des étagères, Dans des vases de cuivre ou des coupes légères Loin du jardin natal d'où nous les exilons,

Elles vont devenir pour un jour nos amies Et vivre près de nous leurs suprêmes moments. Et nous, nous serons doux, affectueux, aimants, Soulageant d'un peu d'eau leurs lentes agonies !

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Pèlerinage d'amour

A Camille Lemonmeii

â. E soir dans les lointains dolents Quand le soleil rouge surnage, Je m'en vais faire à pas très lent:

Un amoureux pèlerinage.

Je vais devant chaque maison Où m'épiaient des bien-aimées Dans ma prime et tendre saison, Mais leurs persiennes sont fermées,

C'est un souci poignant que j'ai De rêver seul devant leur porte.

Hélas ! comme tout a changé :

L'une est partie et l'autre est morte.

Ce ne sont plus ces rideaux blancs Tenus par des embrasses roses Que soulevaient leurs doigts tremblants J'y vois se faner d'autres roses.

Jadis — est-ce que j'ai rêvé? — J'y pouvais toujours reconnaître Mon petit bouquet conservé Dans une coupe, à leur fenêtre.

Elles venaient m'ouvrir parfois Dans un blanc peignoir en dentelles.

Les mêmes seuils, je les revois; Mais les amantes, où sont-elles ?

Et ma pensée, obstinément.

Va cogner ses rêves aux vitres Dans un morbide envolement Comme un insecte ses élvtres.

Je voudrais y rentrer, revoir L'ancien papier bleu pâle ou mauve, Et pénétrant dans le boudoir Baiser la place où fût l'alcôve.

C'est dans celle maison-là, c'est Sur ce balcon en pierres blanches Que nous avons lu du Musset L'été dernier, tous les dimanches.

Je retrouve encor dans un coin Le piano de palissandre...

Oh ! combien ces choses sont loin Et quel souterrain à descendre !

Quel lugubre Chemin de Croix Aux stations désespérées Devant mes amours d'autrefois Je fais par les tristes soirées.

Je vais devant tous ces logis Où ma tendresse persévère.

Et mes souvenirs sont rougis Comme les pentes d'un Calvaire.

Quand donc me rafraîchiras-tu Comme une sainte Véronique Au voile blanc de ta vertu, 0 toi, ma vierge! mon unique!

îs^stalgie

^^Mia^"^

j^.Kr^^aB'E' vis seul, toujours seul, et désespérément ! -;vi-^!cl 1^ Et tout ce carnaval de femmes évoquées

Qui dans ma strophe noire ont ri, se sont masquées.

Je n'ai jamais été qu'à peine leur amant.

Car mes yeux ont gardé leur nostalgie ancienne. Je reste ton fervent, amour familial!

Et meurs de ne pas voir un voile lilial M'apporter des blancheurs de vierge dans la sienne

0 ma chair solitaire et dolente ! 0 mon sang Qui voudrait s'épancher dans un fantôme absent Pour nous éterniser tous deux dans un autre élre.

0 vivre sans loyer! quels frissons! quel émoi,

Car ma postérité captive au fond de moi

Me tourmente sans cesse et me demande à naître !

Voyage de noce

A Emile Van Mons

N wagon, dans un coin moelleux de velours rouge, :f rx^^P r Côte à côte ils sont là, les nouveaux épousés, Sfe^'^a Et, le regard perdu dans l'horizon qui bouge, ^^ Savourent la douceur de leurs premiers baisers.

Elle a, pour le voyage, une toilette grise.

Et la portière, à droite, étant ouverte un peu,

Elle sent par moments des caresses de brise

Et comme dans le ciel, dans leurs cœurs tout est bleu.

Elle ôte un de ses gants trop étroits qui la gêne Maintenant qu'elle porte une alliance d'or; Et lui, pour retarder la fin du jour prochaine, Regarde dans ses yeux le soleil qui s'endort.

11 prend sa main qui tremble, il l'embrasse, il l'attire, Il lui parle du jour de leurs premiers aveux Et, tout émus, leurs fronts rapprochés, sans rien dire. Ils laissent tendrement se mêler leurs cheveux.

Le train roule à travers la campagne fleurie, Tout est doux, tout est calme, immobile et charmant Et le train dans le soir berce leur rêverie De son voluptueux et vague bercement.

Elle croit être encor en blanc, avec un voile

Dont machinalement elle cherche les plis,

En regardant au ciel une première étoile

Qui vient de naître et qui se penche comme un lis.

Et lui voit repasser, comme un très ancien songe, Les amours inquiets de sa jeunesse ; il sent Que tout cela n'était qu'erreur et que mensonge Et sourit au soleil comme un convalescent.

Le reposant aspect de ce grand paysage Descend en lui ; son cœur s'élargit tout à coup ; Et ses baisers se font plus doux sur son visage Et ses baisers se font plus tendres dans son cou.

Et toujours le train tord sa fumée en écharpes Et les souffles du soir font frissonner dans l'air Les fils du télégraphe ainsi qu'un chœur de harpes Et c'est vague et tremblé comme un chant de Weber !

Tout là-bas, le couchant mélancolique arrose De ses rayons, les champs, les grands bois, les clocher- Et l'on croit voir tomber une eau qui serait rose Sur les hameaux lointains, vaguement ébauchés.

Tout est doux, tout est calme, immobile et placide ! La campagne s'endort aux bras noirs de laNuil, Et la virginité du printemps coïncide Avec leur amour neuf et tendre comme lui.

Et plus languissamment la femme s'abandonne Dans ce bercement doux du wagon endormeur Et, pâle, elle regarde au loin d'un œil atone S'agrandir dans le ciel le geste d'un semeur.

136 I/HIVEK MONDAIN

Puis soudain, elle sent dans une étreinte niolle Les lèvres de celui qu'elle aime se poser Sur sa bouche, et soudain se tait, car la parole Est une aile qui fuit l'aile en feu du baiser.

Et tous deux ont alors cette impossible envie D'éterniser cette heure et cet enivrement Pour voyager ainsi jusqu'au bout de leur vie Tandis que tout est calme, immobile et charmant!

St^

Teintes Fanées

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