Padre Guevarra, Historia ciel Paraguay*, p
2. Voyez les notes placées à chaque page sur la conformité des caractères physiques et moraux des Guaranis de ces divers points, au temps de la conquête.
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l'accumulation des preuves que nous avons réunies démontrent au lecteur, comme à nous, qu'on ne saurait douter des migrations des Guaranis; si, comme nous, le lecleur admet qu'ils ont couvert une aussi grande surface du sol américain, il devra s'étonner qu'aucun écrivain, qu'aucun naturaliste, n'ait avant nous signalé ce fait; et peut-être nous saura-t-il quelque gré d'avoir, par un travail approfondi, tiré du néant la plus grande, la plus nombreuse des nations américaines , qui à elle seule occupait presque la moitié du continent méridional, et, néanmoins divisée et subdivisée à l'infini, n'avait aucun corps politique, ne formait, sous le rapport de la civilisation, qu'un dernier échelon, le plus rapproché de l'état sauvage. Avant de parler de la nation des Botocudos, nous allons donner quelques détails spéciaux sur différentes tribus des Guaranis.
TRIBU DES GUARAYOS.
La petite tribu des Guaranis qui porte le nom de Guarayos1, et dont aucun auteur n'a parlé jusqu'à présent, habite les immenses forêts qui séparent la province de Chiquitos de celle de Moxos, non loin des rives du Rio San-Miguel (Bolivia), vers le 17.e
1. Le nom de Guarayos, que les Indiens prononcent Guarayu, vient de Guara, tribu , nation, et de yùy jaune (tribu jaune), ou du moins plus pâle que le reste des Guaranis, ce qui est, en effet, très-vrai.
degré de latitude sud et le 66.e degré de longitude ouest de Paris. Les Guarayos sont bornés, au sud, par des déserts qui les séparent des Chiquitos; au nord et à l'ouest , par des forêts et par des marécages , qui les isolent entièrement des nations de Moxos. Divisés en trois petits villages et en familles répandues au sein des forêts, où néanmoins chacune est fixée, ils occupent une surface d'à peu près 40 lieues d'extension ou 1 ,600 lieues de superficie.
Leur nombre est d'environ 1,100 âmes.1 Les Guarayos, par tradition, se rappellent encore être anciennement venus du sud-est (probablement du Paraguay), et se souviennent d'avoir eu pour amis les Chiriguanos, avec lesquels des brouilleries leur auraient fait ensuite rompre leurs relations ; cela peut-être depuis des siècles. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'à partir du seizième siècle, ils n'ont pas changé de lieu d'habitation. Leur couleur jaunâtre est celle de la nation; mais, sous ce point de vue, ils sont extraordinaires; car cette couleur est si claire , qu'il y a peu de différence entr'eux et les blancs un peu bruns ; elle contraste
1. Ce chiffre est celui qui nous a été donné, pendant notre séjour au milieu de cette tribu , par un missionnaire (le père Lacueba) , qui depuis neuf années vivait chez elle et cherchait à la convertir au christianisme. Il résulte de recensemens faits aussi bien dans les villages que dans les forêts et dont la rigoureuse exactitude nous a été garantie par les caciques.
surtout avec celle de leurs voisins les Chiquitos. Leur taille, qui n'a rien de particulier, comparée à celle des nations pampéennes, est remarquable pour la nation guaranie. Les hommes ont généralement plus de
I mètre 66 centimèlres (5 pieds 1^ pouce); mais nous n'en avons pas vu au-dessus de 1 mètre 73 centimèlres (5 pieds 4 pouces). Les femmes ont aussi de belles proportions, et il semble que la nature si vigoureuse, si productive dans le pays qu'habite la nation, ait influé sur l'espèce humaine; car ces Guarayos , placés à côté des Guaranis du Paraguay et des Chiriguanos, sont bien mieux proportionnés. En effet, on trouve chez eux, dans les deux sexes, un extérieur presqu'européen , quoiqu'un peu plus massif; leur corps est robuste, leur maintien noble, ouvert; leurs formes sont gracieuses , et nous ne craignons pas d'avancer que, de tous les Américains que nous avons observés, les Guarayos sont ceux qui nous ont le plus frappé par tous leurs caractères physiques et moraux.
II est fâcheux d'avoir à dire qu'un excès d'embonpoint défigure souvent les deux sexes, et que chez les femmes, après la première jeunesse, la gorge, qu'elles ont si bien placée et si bien faite, devient beaucoup trop volumineuse et la taille trop grosse. Quant aux traits, les Guarayos sont on ne peut mieux: leur figure arrondie, presque circulaire, est toujours douce et intéressante; le nez est court, peu large, la bouche moyenne; les yeux, de médiocre grandeur, sont expressifs, spirituels, toujours légèrement relevés
à leur angle extérieur; le menton est rond, le front assez élevé; les sourcils sont bien arqués, les cheveux noirs, longs et lisses; mais ce qui les distingue des autres Guaranis, et même des autres américains, c'est, chez les hommes, une barbe longue, souvent fournie, qui couvre tout le menton, la lèvre supérieure et une partie des côtés des joues. Cette barbe pourrait êl re comparée à celle de la race européenne , si elle n'était constamment droite au lieu d'être frisée; anomalie on ne peut plus remarquable au milieu d'une nation presque toujours imberbe, et qui nous semble difficile à expliquer, à moins qu'elle ne soit due à l'influence des lieux.
Le langage des Guarayos est le guarani, et nous avons été étonné de le trouver peu différent de celui du Paraguay et de Corrientes , où nous avions appris les termes les plus usuels de cette langue. En effet, depuis au moins trois siècles que les Guarayos ont abandonné les autres Guaranis, leur langue n'a subi que de très-légères modifications, qui tiennent seulement à la prononciation, et n'ont été que des changemens de terminaisons des mots. La particule chi, par exemple, y remplace toujours le ti de la langue primitive, mais on ne peut guère y noter que quelques autres variantes aussi peu remarquables.
Le caractère, chez les Guarayos, répond parfaitement aux traits. Ils offrent le type de la bonté, de l'affabilité, de la franchise, de l'honnêteté, de l'hospitalité, de la fierté de l'homme libre, qui regarde
tous les autres comme au-dessous de lui, même les Chrétiens, parce qu'il les croit esclaves, et parce que ces derniers ont des vices inconnus d'eux, le vol et l'adultère; aussi, bons pères, bons maris, quoique graves par habitude, se croient-ils, dans leur état sauvage, au sein de l'abondance, les plus heureux des hommes; et tout ce qu'ils craignent dans l'avenir, c'est qu'on ne les force à changer de manière de vivre. Leurs vieillards sont des patriarches, l'oracle de la famille, et trouvent chez les enfans le respect et la soumission.
Leurs mœurs sont aussi paisibles que leur caractère est doux; ils se divisent soit par petites familles au sein des forêts, soit par familles plus grandes en villages, près ou au milieu des bois impénétrables, où ils sont fixés. Les Guarayos se construisent des cabanes spacieuses, allongées, déforme octogone, qui par un singulier rapprochement sont les mêmes que celles des Caraïbes d'Haïti au temps de la conquête. » Ils y vivent en particulier, s'occupent d'agriculture et se délassent à la chasse. Ils se marient jeunes; mais usent presque tous de la polygamie, à mesure que leurs premières femmes deviennent âgées. Ils sont on ne peut plus jaloux; l'adultère est puni de mort; aussi les femmes, si libres lorsqu'elles ne sont pas mariées,
1. Voyez Historia gênerai de las Indias , par Oviedo, édit. de 1547, lib. VI, fol. 59 , où est représentée une de ces maisons.
changent -elles de conduite dès qu'elles s'engagent ou du moins que leurs frères disposent d'elles; car c'est à eux et non à leur père qu'elles appartiennent, et ceux-ci les font payer cher par les prélenclans, qui les prennent ou pour femmes ou pour un temps déterminé. Le mariage est simple: celui qui veut se marier, peint de la tète aux pieds et armé de sa Macana, va pendant plusieurs jours se promener autour de la maison de celle qu'il recherche; et, un jour de boisson, les prétendus consomment le mariage. Jamais, dans leurs ménages, on n'entend de querelle; l'envie n'étant pas connue entre les familles, il est rare qu'ils aient des différens. Toujours stimulés par des boissons fermentées, ils aiment la danse.
L'industrie des Guarayos consiste en la construction de leurs maisons, solidement bâties en bois et artistement couvertes en feuilles de palmier; mais, si l'édifice a une certaine apparence extérieure , le mobilier y répond peu , consistant seulement en hamacs de fil de coton pour se coucher , en bancs pour s'asseoir, en vases nombreux fabriqués par les femmes, pour contenir les boissons fermentées, dont ils sont avides, et en armes : arcs de six pieds, flèches de quatre, et casse-têtes à deux tranchans. Les armes sont faites par les hommes, les femmes tissent les hamacs et en général les costumes , qui sont d'un tissu original, mais très-grossier. Les Guarayos se font, avec des troncs d'arbres creusés, des pirogues qui ont jusqu'à trente pieds de long, sur un pied et demi de large.
Le labourage est toujours un instant de plaisir. L'Indien qui a récollé beaucoup de maïs fait faire de la Chlcha par ses femmes, et invite tous ses voisins à venir travailler et boire, tandis que, nonchalamment étendu sur son hamac, il dirige les travailleurs, qui, dans une demi-journée, achèvent la tâche, et passent le reste du temps à boire et à danser.
Le costume est peu varié : les hommes vont entièrement nus par préjugé religieux, et ceux-là seulement qui communiquent avec les Chrétiens se couvrent quelquefois d'une tunique sans manches, faite decorce de ficus; les femmes sont également nues, sauf une bande de tissu de colon qui pend des hanches jusqu'à mi-cuisse. Les deux sexes se couvrent le corps de peintures noires ou rouges , exécutées avec assez de goût. Comme signe distinctif de la nation, ils portent des jarretières au-dessous des genoux; et, au-dessus de la cheville du pied, ils ont des colliers de verroterie. Lors des fêtes, les hommes s'ornent la tête de turbans artistement tissés avec les plumes les plus brillantes des oiseaux de leurs forêts; ils se passent des ornemens dans la cloison du nez1. Ils ne se coupent jamais les cheveux, qui tombent derrière la tête et
1. Voyez notre Voyage dans VÂmèr. mêr., planche de Costumes n.° 9.
Cet usage se trouvait chez les Caribes des Antilles; ceuxci se passaient les longues plumes du paille-en-queuc , suivant Du tertre, Histoire générale des Antilles , t. II, p. 276.
sur les épaules; les femmes seulement se les équarrissent sur le front. Quelques lignes de tatouage sur les bras, ainsi que des cicatrices au-dessous des seins, annoncent la nubilité chez les jeunes filles.
Le gouvernement est tout à fait patriarchal. Chaque grande réunion de familles a son chef, dont les fonctions sont héréditaires; mais il n'a que le droit de conseiller en temps de paix, et de diriger les opérations à la guerre. Les Guarayos n'ont que deux lois sévères, l'une contre le vol, abhorré d'eux; l'autre contre l'adultère des femmes.
Leur religion , simple comme leurs mœurs, est aussi douce que leur caractère. Ils révèrent un être bienfaisant, auquel ils doivent beaucoup, leur TamoV ou grand-père , qu'ils aiment sans le craindre. Ce dieu a vécu parmi eux; il leur a enseigné l'agriculture; et, avant de les quitter, leur a promis de les secourir, lorsqu'ils en auraient besoin , et de les transporter au ciel après leur mort; puis il s'est élevé, vers l'orient, tandis que des anges frappaient la terre de tronçons de bambous, dont le son discordant flattait l'oreille divine. C'est en souvenir de cette ascension que les Guarayos ont des maisons octogones, où ils réclament l'accomplissement de la promesse du Tamoï. Des hommes entièrement nus, assis en rond autour de la maison consacrée2, tiennent chacun un tronçon de