Voy\ dans VJmèr. mér., t. II, p
grand que nous ayons vu, n'avait pas plus de 1 mètre 76 centimètres (5 pieds 5 pouces), et leur taille moyenne ne nous a pas semblé de plus de 1 mètre 68 centimètres (5 pieds 2 pouces). Comme chez les Puelches, les femmes, presque aussi grandes et aussi robustes que les hommes, ont au moins 1 mètre 66 centimètres , ou 5 pieds 1 % pouce de taille moyenne.
Les formes des Charruas sont, comme celles des Puelches, on ne peut plus massives; toujours trèscharnus, ils ne sont pourtant pas sujets à l'obésité, si commune chez les Guaranis. Leurs épaules sont larges, leur corps d'une venue, leurs membres fournis, leurs mains et leurs pieds petits. Les femmes, dans les mêmes proportions, ont la gorge bien faite , le corps large , sans que jamais la ceinture soit notablement plus étroite que le reste du corps.
Les Charruas ont la tête grosse, la face large; les pommettes un peu saillantes ; le nez assez étroit de la base, enfoncé dans cette partie, gros à l'extrémité, à narines évasées et ouvertes ; les sourcils saillans , fortement arqués, peu fournis; les yeux petits, noirs, enfoncés, peut-être un peu bridés, mais horizontaux; les lèvres grosses; la bouche grande; les dents belles et ne tombant jamais; la barbe rare; la lèvre supérieure et le menton en dessous, sont seuls garnis de poils droits et non frisés; leurs cheveux sont longs, noirs, gros et plats. L'ensemble des traits donne une figure des plus
sérieuse, et souvent même d'un aspect dur et féroce; on trouve rarement chez leurs jeunes gens cet air enjoué et ouvert de ceux de quelques autres nations : on pourrait dire que, sous ce rapport, ils n'ont point de jeunesse. Leur maintien est toujours triste et taciturne.
Leur langue, dure et gutturale1, se rapproche en cela des idiomes des Puelches et autres nations des plaines , telles que les Mbocobis ou les Tobas du grand Chaco ; d'ailleurs très - différente , c'est la seule analogie qu'on y rencontre. Leur voix n'est jamais élevée; ils parlent même presque toujours bas.
Le caractère moral des Charmas est semblable à celui des Puelches et des Patagons : fiers, indomptables, courageux, amis de leur liberté, guerriers par excellence, ils ont mieux aimé combattre toujours, se faire décimer par les conquérans du nouveau monde, que de suivie l'exemple de leurs voisins, en se soumettant aux exigences religieuses des Jésuites; et, quoiqu'aujourd'hui réduits à une poignée d'hommes, ils font encore tous leurs efforts pour se soustraire à l'esclavage.
Les Charmas sont exclusivement habitans des plaines et des pays entièrement découverts. Leurs mœurs ressemblent beaucoup à celles des Indiens des Pampas
t. Azara dit, t. II, p. 6 : « Leur langue est si gutturale, « que notre alphabet ne saurait rendre le son de ses syl- « labes. »
continuellement ambulans ; comme eux ils sont vagabonds, ne vivent que de chasse, sans connaître la pêche, la navigation, la culture; comme eux, ils se construisent des tentes de cuir dans tous les lieux où ils veulent s'arrêter. Infatigables guerriers, ils ne sont pas long-temps sans attaquer surtout les Chrétiens qui les gênent1. A cet effet, ils abandonnent momentanément leurs déserts pour s'approcher de l'ennemi, cachent leurs familles dans les bois, prennent leurs chevaux; envoient des éclaireurs pour découvrir les forces à combattre; et, vers le point du jour, les hommes seulement cherchent à surprendre leurs adversaires, tous armés d'une lance de dix à douze pieds, ou d'un arc et de flèches courtes, qu'ils mettent dans un carquois suspendu sur l'épaule. Ils s'avancent ainsi lentement , souvent couchés sur le côté de leurs
1. On a maintenu, jusque dans ces derniers temps, l'énoncé des anciens auteurs que les Charmas sont anthropophages, parce que les premiers aventuriers ont dit qu'ils avaient mangé le corps de Diaz de Solis ( Funes , Ensayo de la historia del Paraguay, t. I.er, p. 3); mais depuis il a été bien reconnu que ce n'élait qu'une fable; que les Charruas , même lors de l'expédition de Gaboto (en 1526), gardèrent au milieu d'eux leurs prisonniers et n'eurent jamais l'intention de les manger. Voyez Corogr. bras., I, p. 338; Art de vérifier les dates , t. XIII, p. 137. On peut donc s'étonner de voir cette fable reproduite en 1835 par M. d'Angelis, à la page 1 1 de la table de Y Historia argentine*
chevaux; mais dès qu'ils sont très -près, ils animent leurs coursiers , tombent au grand galop sur l'ennemi , en poussant des cris furieux; et tuent tous les hommes, ne conservant que les femmes et les enfans, dont ils font des concubines et des esclaves. Ils ne partagent pas le butin.
Le mariage n'est pour eux , des deux côtés , qu'une affaire de convenance. La polygamie leur est permise en ce sens, qu'ils prennent une jeune femme dès que la première est âgée; mais celle-ci a toujours la haute main sur les autres.
Leur industrie se borne à élever des chevaux et à se faire quelques pièces de vêtemens avec des peaux d'animaux; car jamais ils n'ont su tisser. Les hommes ne s'occupent que de leurs armes , tandis que les femmes tiennent lieu de bêtes de somme , lorsqu'ils voyagent et manquent de chevaux; elles sont aussi chargées de tous les détails du ménage. Les hommes vont toujours tête nue et portent quelquefois une chemisette sans manches, faite de peaux d'animaux; les femmes se procurent, des Guaranis ou des Chrétiens, des tissus dont elles font des chemises. Les hommes s'ornent souvent de la barbote, formée d'un morceau de bois qu'ils passent dans un trou pratiqué à la lèvre inférieure, à la base des dents. Leurs cheveux sont presque toujours relevés, et ils y posent verticalement des plumes blanches; les femmes les portent pendans. Elles se tatouent la figure à l'époque de la nubilitë.
Leur gouvernement, selon Azara, se réduirait à un conseil formé par les chefs de famille, se réunissant et s'asseyant en rond pour délibérer s'il y a lieu d'attaquer l'ennemi commun. Ils n'ont d'autres supérieurs que celui d'entr'eux momentanément chargé de diriger l'expédition; d'ailleurs aucune soumission à personne, pas même à leurs parens. Les querelles se vident entre les parties.
Leur religion, quoiqu' Azara l prétende qu'ils n'en ont aucune, est analogue à celle des Indiens des Pampas : comme ceux - ci , ils ont la coutume de marquer par une fête l'époque de la nubilité des jeunes filles, et c'est alors qu'ils tracent trois lignes bleues de tatouage, de la racine des cheveux au bout du nez, et deux autres transversales sur les tempes. Ils croient à une autre vie , ce que prouve la manière dont ils enterrent les morts , avec leurs armes et tous leurs habillemens; et, comme chez les Aucas, ils tuent leur meilleur cheval sur la tombe. Le deuil est barbare : les sœurs , les femmes et les filles se coupent , au décès de chacun des leurs, une articulation des doigts, en commençant par le petit; de plus, elles s'enfoncent la lance ou le couteau du parent dans la peau des bras, des seins et des flancs, de la cein-
1. Loc. cil, y p. 14 : Ils n adorent aucune divinité , et nont aucune religion. Telles sont les paroles de l'auteur espagnol. Ne pourrait-on pas lui demander pourquoi ces mêmes Indiens , sont, comme il le rapporte, enterrés avec leurs armes?
ture en haut. Les hommes ne portent pas le deuil de leur femme; mais à la mort de leur père ils en observent un , plus rigoureux encore que celui des femmes : ils se font enfoncer de part en part dans la chair des morceaux de roseau, de pouce en pouce sur toute la longueur des bras , depuis le poignet jusqu'à l'épaule, et se soumettent à des jeûnes trèsprolongés. Leurs médecins, également devins, comme en Patagonie, prétendent opérer des cures au moyen de la succion des parties malades.
En résumé , les Charruas , ainsi que les Puelches , parcourent les plaines en nomades; comme eux ils sont fiers, belliqueux, indépendans, indomptables. Leur langue est aussi dure et gutturale; leurs mœurs, leur manière de se nourrir , leur gouvernement , sont à peu près les mêmes; ils vivent sous des tentes de cuir et attaquent l'ennemi à l'improviste. Le fond de leur religion présente beaucoup d'analogie avec celle des Puelches ; sous ces divers points de vue , les Charruas peuvent donc être considérés comme voisins de ces derniers , dont ils ont même encore quelquesuns des caractères physiques généraux, tels que les formes massives , la couleur foncée , les yeux horizontaux, les grosses lèvres; s'en distinguant néanmoins par un langage différent , des pratiques plus barbares dans leurs cérémonies religieuses, une taille moins élevée , une teinte plus prononcée , une figure plus féroce , plus sombre , des yeux plus grands. Nous devons , en conséquence , considérer les Charruas
comme appartenant au rameau américain propre aux plaines. 1
1. Nous croyons qu'on a quelquefois mêlé des Cbarruas à cette réunion hétérogène d'Indiens indiqués sous le nom de Guaycurus. (Voyez Art de vérifier les dates, t. XIII, 3.e part., p. 147.) Les Espagnols et les Portugais donnent le nom de Guaycurus à tous les Indiens qui sont à cheval ; et dèslors cette nation , depuis long-temps éteinte , suivant Azara (Amer, mèr., t. II, p. 146), se reproduit tous les jours; ainsi nous avons entendu appeler Guaycurus les Tobas, les Mbocobis et une foule d'autres.