‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 10 sur 28 · T03IK I · texte numérisé non relu

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à vous, mon neveu, je veux que vous montiez où je visais. J'aurai de l'orgueil pour vous. Je veux recommencer la lutte à travers vous, et il me semble qu'en voyant triompher un si beau cavalier je ferai peau neuve, et je jouirai de vos succès comme des miens.

Cette profession de foi cynique me révoltait et pourtant attisait mon ambition. Mon cœur s'indignait de ces calculs et de ces spéculations sur l'amour; mais quelque chose en moi de misérable et de puissant me conseillait d'accepter. Je voulus une dernière fois revendiquer les droits de l'âme.

— Il me semble, monsieur, répliquai-je, que vous blasphémez. Je croyais que je devais marcher à la conquête, n'ayant que mon esprit pour arme, que mon rêve pour drapeau. Je croyais que je devais tenir à honneur de triompher sans intrigue. Je vous ai dit que je souhaitais trois choses; mais la dernière, la plus douce pour moi, c'est l'amour. Aimer, c'est le grand but de l'ambition humaine.

— Erreur! mon neveu, ce n'en est que le moyen. Que de préjugés vous avez! Croyez-en un vieux routier, on ne sait plus aimer quand on est au faite, au sommet! on n'aime bien que pendant l'escalade, quand on a besoin de conseils, de consolation et d'aide aussi. Trouvez-moi donc

un héros qui ait entassé merveilles sur merveilles pour mettre tout simplement au haut de l'édifice quelque chétive statue de femme qu'il ait ensuite adorée t Cela ne se rencontre que dans les romans.

Quand l'esprit lutte, le cœur lui cherche des alliés; et l'amour est le plus fécond elle plus tenace ; mais quand la vanité est satisfaite, quand, du haut de la pyramide, on aspire l'encens de tous les envieux qui grelottent en bas; quand on a son rôle à jouer; alors il n'y a plus guère de place pour les tendresses amoureuses, et le cœur, qui n'a plus de rêves à former, ne cherche plus de confidents.

— Ah ! si vous disiez vrai, mon oncle, j'aurais peur et je crois que je reculerais. L'amour me semblait la coupe du vainqueur, et je sentais en moi des hymnes que la douleur étouffe et qui se seraient librement exhalés dans l'ivresse du triomphe.

— Bah ! nous chanterons cela en chemin. Cette coupe dont vous parlez, on la boit par petites gorgées à chaque halle; l'amour est un viatique; on le dépense en route.

— C'est égal, répétai-jc avec une énergie qui n'était que le désespoir de mes rêves aux abois, j'accepte toutes les conditions; mais je ne veux pas prostituer mon cœur à mon esprit, et il nie

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répugne d'avoir plus àcomptersurmabonne mine

que sur mes bonnes intentions.

— Scrupules d'enfant ! Est-ce queje vous dis, d'ailleurs, de singer l'amour et de jouer le sentiment, pour en recueillir le profit sans en avoir les embarras? Non, c'est là un jeu trop difficile, et qui ne convient pas à un novice. Ce que je vous demande tout simplement, mon neveu, c'est de vous laisser aller au courant de vos vingt ans. Aimez franchement, aimez toujours, aimez beaucoup et laissez faire ! On n'est pas impunément taillé en Adonis, et les mains potelées qui chiffonneront ces beaux cheveux-là sauront bientôt décrocher le rameau d'or qui tente votre front. Parbleu ! vous êtes bien difficile ; mais, encore une fois, regardez-vous, et avouez que ce n'est pas pour rien que la nature vous a fait aussi beau que vous êtes ambitieux. Depuis quand donc n'est-il plus permis d'utiliser aussi bien la grâce de son visage que la vigueur de son esprit? L'un et l'autre forment un capital qui vaut mieux à coup sûr, pour votre fortune, que les actions du Mississipi. Allons, chevalier, ne soupirez plus, n'hésitez plus, ne criez plus à la profanation. Votre cœur est chaud , laissez-le brûler sans crainte, et cherchez-lui des cassolettes d'or pour l'y consumer. L'époque n'est plus, mon garçon, aux pastorales. Si vous en rêviez une, eh bien !

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ajournez-la jusqu'à ce qu'elle puisse vous venir en falbalas!

Je me sentais étourdi par ces raisonnements.

Ils remuaient si profondément mes passions, que ma résistance cédait de toutes parts. Je ne me dissimulais pas l'immoralité de toute cette morale; mais je me disais tout bas : Essayons ! peut-être pourrai-je changer quelque-chose aux calculs de mon oncle ! Le sentiment de ma valeur me poussait à croire que je modifierais au besoin cette ligne de conduite.

Le chevalier, qui me devinait, se prit tout à coup à rire, en se renversant en arrière, et comme je le regardais, tout étonné de cet accès de gaieté :

— Parbleu! s'écria-t-il, mon neveu, une idée me vient ; vous défendez l'amour élégiaque comme un amoureux. Je parierais mille louis qu'il y a là-dessous quelque joli roman de clair de lune, n'est-ce pas?... Il n'y a pas là de quoi rougir !

En effet, cette raillerie, en me rappelant brusquement le souvenir de Thérèse, m'avait couvert les joues d'un voile de pourpre. J'essayai de sourire, mais vainement. Je me sentais gêné par cette pénétration, et, en quelque sorte, un peu honteux du premier chapitre de l'histoire de mon cœur.

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— Vous allez me raconter cela, Philippe.

Comme c'est sans doute quelque bergerie toute champêtre, nous allons faire, pendant le récit, un tour dans les champs; nous pourrons nous asseoir sur l'herbe aux endroits intéressants, et effeuiller des bouquets sur le dénoûment , s'il y en a un.

Le chevalier s'était levé de table ; nous sortîmes de l'auberge ei nous nous dirigeâmes vers la prairie. J'aurais bien voulu ne pas raconter à cet homme le premier élan de mon cœur ; mais il était trop tard pour lui refuser quelque chose. Je lui appartenais tout entier. Sa bonhomie narquoise, l'inflexible perspicacité d'un esprit qui se cachait sous la trivialité des manières, tout en lui m'enchaînait, m'asservissait. Je ne me sentais pas attiré à coup sûr par la sympathie ; je comprenais qu'en m'en servant et qu'en le suivant, je le haïrais; mais mon incurable orgueil me faisait accepter à tout prix une alliance qui devait me rendre vainqueur et me donner tout ce que j'avais rêvé.

II me souvient encore des émotions qui m'animèrent et me troublèrent pendant ma confidence. Loin de chercher à rien cacher, à rien dissimuler, je dévoilai dans les plus^lils détails ce songe de quinze ans, que je m'efforçais de rendre

et saint, pour que cet impitoyable railleur

fût contraint de lui pardonner. Je parlai de Thé-

rose avec une admiration qui , plusieurs fois, arracha des jurons de contentement à mon oncle. Je dépeignis mes angoisses, mes tortures; je m'échauffai de manière à ne plus rougir de ce sentiment loyal.

Comme vous l'imaginez, Antoine d'Àubigné trouva que j'avais manqué à toutes les lois du sens commun. Il déclara le père Brasseur logique, Thérèse bonne ù couper l'herbe et à en manger même un peu. Il regretta que la nature eût donné une si belle enveloppe à un si petit cerveau. A l'en croire, les jolies filles de Belle-Assise auraient ài\ toutes tenir ù honneur d'occuper mon souvenir; i) se moqua de ma réserve en termes qui me firent passer des frissons par le corps; il revint à satiété sur sa théorie, se félicita de m'avoir arraché à ce qu'il appelait mon herboristerie; et avec des plaisanteries qui criblaient mon ciel, il effaroucha toules mes visions, et me rendit le front malade, le cœur vide, les yeux brûlants.

C'en était fait, tout était oublié, les conseils de ma mère, sa mort, mes serments. Je n'avais plus qu'un désir, essayer de cette vie ;brûlante que mon tentateur me faisait entrevoir. Thérèse était la première femme qui eût fait battre mon cœur; mais elle m'avait cruellement déçu , et le chevalier me faisait passer devant les yeux des tableaux d'amour à me rendre fou. Mes sens brisaient

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ne pas tomber aux genoux de cet homme évangélique quand il me rappellerait mes serments à ma mère? Pour la première fois, je conçus une lâcheté. Je décidai que je partirais sans dire adieu à mon vénérable ami.

Je me mis à ma table pour lui écrire. Je voulais lui peindre ma lutte et ma défaite, et obtenir mon pardon par un récit que je ne me sentais pas la force de faire dérive voix. Pendant que je cherchais des mots pour les sentiments qui se pressaient en moi, ma porte, que j'avais simplement poussée, s'ouvrit; je me retournai et vis Simon Benoît lui-même.

Il tenait quelques papiers, un petit sac d'argent. Il était pale. En entrant, il jeta un regard plein d'un doux reproche sur mon paquet commencé. Je me levai et courus à lui. Je sentis une larme tomber de ses yeux sur mon front. Nous fûmes quelque temps sans pouvoir échanger de paroles; enfin, Pabbé fit un effort.

— 'Philippe, je vous ai attendu ce soir au cimetière, et vous n'êtes pas venu. Oh! ne me dites rien, je sais tout. Vous parlez, mon enfant; M. Antoine a triomphé. Votre pauvre mère vous avait bien jdgé. Comme il est probable que vous ne reviendrez pas de longtemps, si vous devez revenir, et comme je me fais vieux, j'ai voulu vous remettre cet argent et ces papiers. Quand

votre mère m'a demandé un asile, elle avait quelques bijoux que nous avons vendus; le produit de cette vente nous a donné de petites rentes avec lesquelles vous avez été élevé. Je vous dois des comptes : voici la rente de celte année ; voici les titres de propriété. Vous ne serez pas riche avec cela, Philippe; ce petit capital ne vous suffirait pas pour courir le monde ; mais on dit que M. le chevalier a une grande fortune. Remettez-lui cet argent, il le fera sans doute mieux valoir que nous.

Tout en parlant, Simon Benoît s'approchait de la table pour y déposer le sac. Je lui pris les mains et les baisai.

— Mon père, lui répondis-je, cet argent béni ne doit pas quitter ce village ; distribuez-le aux pauvres, et faites-les prier pour moi.

— Qu'écriviez-vous donc là, Philippe? dit le vieux prêtre qui avait remarqué ma lettre commencée.

— C'était à vous, mon père.

— A moi ! Quoi ! vous partiez sans m'embrasser ? Ah ! Philippe, M. Antoine a été vite en besogne, s'il vous a déjà fait peur de la bénédiction d'un vieillard, d'un ami t

Pour toute réponse, je me précipitai dans les bras de Simon Benoît.

Le reste de la nuit se passa dans de doulou-

128 l'homme reux épancnements ; l'abbé ne me fit pas d'autre reproche, ne chercha point à me retenir. Il fit mieux : ii s'efforça de prémunir mon cœur contre les déceptions de la vie. Il appela à son aide l'expérience, et chaque précepte était suivi pour commentaire d'un embrassement qui me remuait jusqu'au fond de l'âme.

Au point du jour, ce fut Simon Benoît luimême qui m'avertit dë partir. Nous descendîmes l'escalier en pleurant. Dans la salie basse, je m'assis, mes jambes tremblaient; je contemplai la place où ma mère avait coutume de rouler son fauteuil. Mille souvenirs s'éveillaient et se pressaient pour me retenir. Je m'arrachai pourtant à celte demeure, dans laquelle je ne devais plus rentrer. Tout le monde dormait dans le village ; je passai sous les fenêtres de Thérèse; je lui envoyai un adieu avec un baiser, et j'arrivai à l'auberge au moment où M. le chevalier demandait son déjeuner.

Une heure après, j'étais assis en face de mon oncle, dans sa chaise de voyage, qui nous emportait vers Paris.

Pendant la route, le chevalier continua l'expo-

sition de sa théorie, et l'explication du monde dans lequel j'allais entrer. C'était un caractère étrange, et dont les profondeurs cachées m'épouvantaient toutes les fois que je croyais les sentir. Sensuel à l'excès, il aimait ses passions avec un enthousiasme réfléchi, avec une véritable ardeur de mathématicien. Quoique matérialiste, il comprenait les fantaisies les plus idéales, comme s'il eût été susceptible de les partager.

Il avait un esprit d'analyse auquel rien ne * résistait; son regard vous dénudait et vous fouillait, sans qu'il fût possible de s'y dérober.

Il ne croyait pas à la vertu. Une action pour lui n'était bonne ou mauvaise qu'autant qu'elle était utile ou nuisible, et qu'elle dût mettre son auteur dans un bon ou dans un mauvais cas.

Cependant son tempérament l'éloignait des vices farouches. Son insouciance, son dédain, sa force le maintenaient dans une disposition d'humeur toujours égale , d'où se dégageait une sorte de bonhomie qui trompait au premier abord.

Le chevalier croyait à une seule chose , à la beauté; mais il y croyait fermement. Lorsqu'il passait devant un joli visage, il s'inclinait, et les paysannes recevaient son salut respectueux aussi bien que les grandes dames. Sur ce point, il était de l'opinion de Louis XIV. La laideur, en revanche, subissait les mêmes principes, et la hauteur

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du rang ne palliait pas pour lui les inconvénients de la figure. Dédaigneux dans un salon, insolent dans l'antichambre , impitoyable dans la rue, il n'avait jamais à se reprocher le mensonge d'un hommage envers une femme laide. Le chevalier était païen, et si cet homme au cœur de marbre eût été susceptible d'une superstition, il eut cru volontiers à Vénus et à toute cette mythologie nue dont il connaissait parfaitement les légendes.

Pendant qu'il prenait, une à une, toutes les notions que je m'étais faites et qu'on m'avait apprises, et qu'il les brisait pour y substituer ses effroyables formules, je me demandais intérieurement comment un homme de cette trempe, de cette audace, de ce génie, n'avait pas trouvé son rang, et comment tout cet arsenal, à l'aide duquel il voulait me conduire a l'escalade, était resté jusque-là inutile entre ses mains.

Je n'étais plus assez naïf, ni déjà même assez pur, pour me répondre que l'absence de règle morale était la seule cause de cet insuccès. Je sentais bien que dans le monde, la palme est plus souvent à l'audacieux qu'à l'homme vertueux, et j'avais trop lu d'histoire pour ne pas savoir qu'on monte plus haut et plus vile par le calcul des passions v que par l'effort naturel d'une ambition loyale. J'aurais donc été en défiance des théories que mon oncle m'exposait dans son. langage clair

et froid, et pourtant imagé, si je ne m'étais rappelé sa singulière opinion sur la valeur de la beauté physique.

En voyant ce visage commun qui ne trouvait pas dans l'éclair intelligent du regard une compensation à la rudesse des lignes, à la trivialité du teint, je me disais que mon oncle avait raison, et que ce qui lui avait manqué, c'était celte forme extérieure qui, pour le vulgaire, est le garant de l'intérieur, et qui, pour les femmes, est la première raison de leur appui.

Comme conséquence et sur les incitations de mon oncle, j'en venais à me dire qu'après tout j'étais assez joli garçon; que j'étais grand, bien fait, et qu'avec un peu de coquetterie il me serait facile de donner de moi une idée assez avantageuse.

Le chevalier me mûrissait vite, et tout en renversant l'édifice si laborieusement, si saintement bàli par ma mère et par Simon Benoît, mon tentateur savait habilement remuer mes désirs, allécher mes instincts, flalter ma vanité, de telle sorte que je me corrompais sans remords, ne croyant pas à une transformation de mon cœur, mais pensant que je ne faisais que développer des préceptes déjà acquis, qu'épanouir des germes déposés depuis longtemps en moi. Je ne me sentais pas changer, je ne me sentais que complété.

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Le chevalier d'Aubigné, malgré son dédain apparent, ne méprisait pas autant l'humanité qu'il le faisait croire: — Il faut pourtant s'estimer un peu, me disait-il, et ne pas voir dans les autres des créatures différentes de soi.

Comme nous approchions de Paris, à la hauteur de Charenton, mon oncle me montra du doigt un grand bâtiment dans les arbres:

— Ce que vous voyez là, mon neveu, c'est la maison des fous. Rappelez-vous qu'on l'a mise h la porte de Paris comme une enseigne. Les hommes ne sont pas méchants, mais ils ont tous leur folie. Ceux qui sont trop logiques et qui persistent toujours dans le même accès, on les enferme; m*tfs ceux dont la girouette tourne au moindre caprice, sont considérés comme plus amusants et moins dangereux; on les laisse aller, venir, faire la guerre, la politique, l'amour, gouverner l'État, l'Église ; ce sont ceux que vous allez voir, et dont nous sommes. On vous a dit, sans doute, dans les prônes de Simon Benoît, qu'il y avait sur la terre des héros et des criminels, des gens qui naissent tout confits en sainteté et d'autres qui rêvaienl meurtre et pendaison dès les entrailles de leur mère. Défaites-vous de celte idée-là, mon neveu. Dans tout homme il y a un grand homme et un scélérat. Il suffit d'un petit coup de vent dans la girouette pour que le fou

moffensif étrangle celui qu'il vient d'embrasser. Les pédants ont fait bien des théories, sans parvenir à expliquer autrement pourquoi le grand vainqueur Alexandre, qui pardonne si magnifiquement à ses ennemis, se jette comme un boucher sur son ami Clitus qu'il égorge. Prenez donc les choses du bon côté, et ne haïssez pas les hommes. Amusez-vous-en, dominez-les, trompez-les, feignez de les mépriser; car c'est encore une de leurs folies d'adorer ceux qui les mènent rudement; mais, au fond, ne vous échauffez pas plus la bile qu'il ne convient. Prenez à cœur une seule chose, votre ambition; n'admettez qu'un roi dans l'univers, vous ! Grimacez le respect envers les autres, pour être libre et tranquille; mais, au fond, ne respectez que celui que vous connaissez un peu, c'est-à-dire vous.

Tel était le résumé des conseils du chevalier d'Aubigné. Nous arrivâmes à Paris à l'entrée de la nuit. Mon oncle habitait rue de la Sourdière une belle et vaste maison qui lui appartenait. On nous attendait. Un appartement complet avait été préparé pour moi.

— Vous êtes ici chez vous, mon neveu, me dit mon oncle, et, comprenez-moi bien : nul, pas même moi, ne viendra vous déranger, quand il vous plaira d'être seul.

Il sonna ; un domestique dans une livrée dif-

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férente de celle du chevalier, vint prendre les ordres.

— Voici, me dit mon oncle, un garçon d'esprit qui, dès aujourd'hui, entre à votre service. C'est un de mes élèves. Il sait tout, il peut tout, il veut tout; il vous servira comme il m'a servi, promptement, discrètement. Dominique est quelque peu lettré; il est fils d'un maître d'école, et a étudié le latin chez un apothicaire. Il portera vos messages, et les rédigera au besoin. Je lui ai fait faire une livrée à votre intention ; car dès aujourd'hui, vous ne relevez plus que de vous, et il n'est pas bien qu'on puisse dire que vous êtes en tutelle. Je suis votre ami, votre banquier, votre conseil ; mais, si vous me permettez d'attacher quelque petit fil à vos ailes, nul ne doit le voir. Vous êtes le chevalier Philippe, comme je suis le chevalier Antoine. Sur ce, Dominique, sers-nous à souper!

Malgré toutes les largesses de mon oncle, et ses efforts pour me mettre à l'aise, je me sentais embarrassé et je ne me sentais pas reconnaissant. Il me semblait qu'un homme comme lui ne s'amusait pas à choyer un neveu, jusque-là fort inconnu, fort indifférent, pour l'unique plaisir d'acquitter un devoir de famille. Je me disais que ces avances étaient une sorte de prêt pour lequel j'aurais des intérêts à payer; le chevalier

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Antoine spéculait sur moi, et mon bienfaiteur n'était peut-être au fond qu'un associé. *

Je ne pus me défendre d'un mouvement d'or gueilleuse joie, quand je me trouvai seul dans l'appartement somptueux que l'on m'avait préparé. Je foulais ces tapis, je touchais ces rideaux de soie, je m'asseyais dans ces fauteuils de satin, je me regardais dans ces glaces étincelanles dont le mirage m'avait tant de fois ébloui dans ma froide petite chambre de Belle-Assise.

Avant de me coucher, j'inspectai mon domaine.

Mon oncle m'avait considéré comme un néophyte dont il était bon de stimuler le zèle et d'inspirer la dévotion ; aussi n'avait-il pas ménagé les emblèmes de sa foi. Sur les murs, sur les meubles, au plafond, sur les tapis, partout, en statues, en moulures, en peinture, en dorure, le poëme de l'amour était écrit, selon la langue dont le chevalier Antoine m'avait révélé les premiers rudiments . Partout des nymphes à demi nues se tordaient dans les bras de demi-dieux fort entreprenants; partout la Beauté expliquait ses dogmes, révélait ses mystères ; on ne m'avait pas épargné les exhortations; et jusque dans mon alcôve, des mains prévoyantes avaient suspendu de ces tableaux qui me faisaient monter la rougeur au front.

Quand je fus couché, je restai longtemps, avant

156 l'homme de m'endormir , les yeux attachés sur un cadre éblouissant de dorures d'où semblait s'échapper une Vénus portée par de petits Cupidons bouffis. Le pinceau avait si voluptueusement arrondi les contours, mis tant de flamme dans les yeux, tant de grâce sur les lèvres de la déesse, qu'on eût dit que sa poitrine allait palpiter, sa bouche s'entr'ouvrir, ses bras s'agiter. Le vacillement de ma bougie sur la toile ajoutait à l'illusion, et dans la préoccupation ardente que cette image soulevait en moi , je croyais que Vénus se penchait et descendait sur mon lit.

J'eus beaucoup de peine à fermer les yeux. Un songe enchanteur succéda à cette dangereuse contemplation. Je rêvai que toutes les femmes de mes peintures s'échappaient de leurs cadres et venaient, en se tenant par la main, danser autour de moi. Thérèse même , ma chaste et insensible compagne de Belle-Assise, se trouvait mêlée à cette bande échevelée. Quand je me réveillai, une lassitude énervante et pleine de charme me retenait sur l'oreiller.

Mon oncle vint me voir et s'informer de ma nuit. Cet esprit diabolique devina tout. Il rit, en promenant son regard autour de la chambre , et me dit :

— Mon neveu, vous avez eu le cauchemar; cela se passera. Vous n'êtes pas habitué à dormir

en si nombreuse et si fraîche compagnie. Patience ! Ah çà, Philippe, il fait beau, et si rien ne vous empêche, nous sortirons ensemble, je vous ferai voir Paris.

— Monsieur, répondis-je, je suis à vos ordres.

— Ne me dites pas ce vilain mot-là, Philippe. Je n'ai pas d'ordres à vous donner et vous n'en avez point à recevoir; comme je crois que vous n'avez rien qui vous retienne «au logis, je dispose de votre temps. Le jour où vous voudrez sortir seul, ou rester seul, vous le direz. A propos ! je vous ai choisi une bibliothèque appropriée à vos nouvelles destinées ; vous m'en direz votre avis.

Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles; je devinai que la bibliothèque était digne des tableaux, et que je trouverais dans les livres l'interprétation de cette volupté sensuelle dont les images m'avaient si profondément troublé. Le chevalier jouissait de mon embarras. Il m'annonça qu'il avait donné des ordres pour qu'on m'apportât un costume analogue au rang que j'allais tenir.

En effet, Dominique entra avec un habillement de soie brodé qui devait remplacer l'humble habit de bouracan que j'avais à Belle-Assise. En comparant cette riche toilette à ma pauvre défroque, je fus tenté de demander qu'on enfermât au fond d'un coffre, ainsi que l'avait fait le berger d'un

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certain conte , les témoins de ma misère , pour

que je pusse les visiter et les consulter parfois.

J'essayai ce nouveau costume. Mon oncle se récria sur l'heureuse métamorphose que le génie du tailleur avait opérée. Il m'enseigna à jeter le chapeau sous le coude, à tendre le jarret, à froisser le jabot, à saluer ; il insista sur toutes ces petites choses, qui devaient, disait-il, tout d'abord éloigner des gens, auxquels il me présenterait, la pensée que j'étais un niais ou un échappé de séminaire.

Le petit sachet de cuir aux louis d'or, que j'avais toujours gardé à mon cou , apparat dans un mouvement que je fis. Le chevalier me demanda ce que c'était. Je rougis , et comme mon oncle, qui avait distingué le tintement de l'or me plaisantait sur mon avarice et sur ce que je portais toujours ainsi mon trésor avec moi, je me crus obligé de lui raconter l'origine du petit sac et l'étrange superstition qui me faisait y tenir.

Le premier mouvement du chevalier fut de m'enlever lui-même cet amulette; mais, se ravisant tout à coup :

— Gardez ce colifichet, Philippe, les femmes en souriront, et vous saurez bien empêcher que les hommes ne s'en moquent. D'ailleurs, il n'est pas mal que vous laissiez voir quelque petite faiblesse, et autant celle-là qu'une autre. À Paris,

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il faut faire figure à tout prix. Si l'on n'est ni joli garçon ni spirituel, il faut essayer d'avoir un ridicule énorme qui fasse arrêter les passants et qui stimule la curiosité. Cette bourse mystérieuse serait un talisman pour un homme laid ; à plus forte raison vous peut-elle servir, vous qui n'êtes ni laid ni bête, et qui fixerez la curiosité en l'alimentant. On vous appellera V Homme aux cinq louis dor, cela vous fera remarquer. Bon cou-* rage, mon neveu ! dans une heure, je reviendrai vous prendre.

Dès que le chevalier fut sorti, Dominique me demanda la permission de m'habiller et de m'accommoder. J'étais bien tenté de refuser; mais je réfléchis que, voulant expérimenter le monde, il fallait commencer par me résigner à toutes ses étiquettes. Je me confiai donc aux mains habiles de Dominique, qui, en moins d'une heure, m'eut habillé, peigné, frisé, poudré. Quand ma toilette fut achevée, je ne pus m'empêcher de me regarder tour à tour dans toutes les glaces de ma chambre, et je ne me reconnus pas. Je convins que le chevalier qui m'apparaissait l'emportait de beaucoup sur le chétif voyageur arrivé la veille, et je remerciai gaiement mon valet de chambre dont le début m'avait ainsi transformé.

— C'est que j'ai bien compris les intentions de M. le chevalier, dit Dominique avec un sourire

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vaniteux. Ce n'est pas pour le confondre avec la

foule des gentilshommes qui bâillent dans Paris ,

que M. le chevalier Antoine a fait venir de sa i

province un neveu comme M, le chevalier Phi- i

lippe.

— Vous êtes pénétrant, dis-je à mon valet.

— Monsieur est bien bon!,.. i

— Et vous croyez m'avoir rendu irrésistible avec cette poudre qui m'entre dans les yeux, ces dentelles qui me cachent les ongles et ces jarretières qui me serrent le genou ?

— Je suis persuadé, monsieur le chevalier, que vous êtes ainsi le plus beau, le plus noble cavalier qui ait jamais posé le pied sur l'escalier de Versailles.

— Monsieur Dominique est flatteur, repris-je en raillant, mais sans pouvoir triompher de certaine voix secrète qui m'avertissait que Dominique avait raison.

Gomme je plongeais les mains dans mes poches, je sentis des pièces de monnaie. J'en sortis une poignée : c'était de l'or.

Dominique, qui m'observait en souriant, me dit:

— C'est monsieur votre oncle qui m'a donné l'ordre, si vous le trouvez bon, d'emplir ainsi, le plus souvent possible, les poches de monsieur le chevalier.

— Je le trouverai toujours bon ; mais je suis confus de cette générosité, de cette attention.

— Oh ! il n'y a pas de quoi! Vous ne devez pas de remercîments à M. le chevalier : il y trouve son compte.

— Qu'est-ce à dire ? m'écriai-je , étonné de surprendre dans mon domestique une pensée qui s'était présentée déjà plusieurs fois à mon esprit, à savoir que mon cher oncle n'était si généreux que dans l'espoir de partager largement plus tard quand mon tour viendrait. — Que voulez vous dire? insistai-je en regardant Dominique avec des yeux sévères que j'initiais au commandement.

Le rusé valefrne se déconcerta pas.

— Je dis, monsieur le chevalier, que quand on a le bonheur d'avoir un neveu brillant, et plein d'espérance, comme vous, on est assez dédommagé par la joie, par l'orgueil, pour ne pas s'inquiéter de quelques louis de plus ou de moins.

Je compris que Dominique avait été à trop bonne école, pour se laisser deviner ainsi du premier coup. Mais quelque chose me disait que cet homme pouvait m'être dévoué, et je résolus dès lors de m'en faire un allié.

Mon oncle m'emmena dans son carrosse et me fit visiter Paris. Chaque monument était pour lui l'occasion d'une de ces remarques ironiques, d'un

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de ces jugements Tailleurs dont j'avais déjà subil'influence. Une journée ainsi passée secoua la plupart des fleurs qui restaient encore en moi, et, peu à peu, échauffé, entraîné par cette verve moqueuse, je commençai à ne plus considérer les choses sous leur aspect naturel et régulier, mais à rechercher de préférence leur coté chétif et mesquin.

— La grande science, me répétait souvent le chevalier, c'est de savoir trouver l'envers.

Nous rentrâmes pour dîner, et pendant le repas, je remarquai que mon oncle prenait plaisir à me verser souvent du vin d'Espagne. Comme je commençais à chercher un calcul au fond de toutes les avances dont j'étais l'objet, je me dis que mon protecteur avait quelque intérêt à me griser, cl ne voulant pas, par mon mauvais vouloir, faire manquer une expérience qui devait, en définitive, contribuer au succès de mes projets, je me prêtai d'assez bonne grâce au petit complot. Le chevalier se contenta de m'élourdir, de me délier la langue et de m'allumer les yeux.

Quand nous fûmes au dessert, mon oncle rae dit:

— Philippe, je veux vous faire souper ce soir en compagnie de beaux esprits et de femmes charmantes. Vous ne connaissez encore de la poésie que vos bergeries avec mademoiselle Thérèse; je veux, ce soir, vous faire serrer la main de vrais poètes, et vous faire trinquer avec des muses, peut-être un peu moins prudes que votre belle fermière, mais à coup sur d'une température beaucoup plus engageante.

J'écoutais sans comprendre ; le chevalier s'en aperçut et reprit en riant :

— Surtout, mon neveu, n'allez pas vous effaroucher. Vous êtes un homme, un gentilhomme, que diable t et vous avez trop d'esprit pour ne pas tenir dignement votre place. Quittez ces façons étonnées, ces regards béats. Vous m'avez promis d'être brave; ce soir, je f vous conduis au feu.

Comme j'allais faire une question, mon oncle continua :

— Vous êtes beau comme Alcibiade, monsieur ' le savant; eh bien! je vous ferai souper ce soir chez Aspasie, mais ne vous scandalisez pas trop fort. Socrate y sera.

Échauffé par les fréquentes libations du dîner, je répondis à mon oncle sur le ton de la plaisanterie ; il applaudit à ma résolution, à mon courage ; il avait craint, d'abord, me dit-il, quelque révolte

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de mon innocence villageoise; il avait eu peur de mes scrupules d'enfant de chœur.

Je le rassurai. Ma candeur s'évaporait dans l'atmosphère de Paris, comme les brouillards du matin que le soleil de midi absorbe ou disperse. Les tableaux de ma chambre m'avaient préparé à bien des surprises, et mes amis de Belle-Assise n'étaient plus là pour pacifier, pour purifier les ardeurs qui me consumaient. Toutefois, les souvenirs de ma pieuse éducation me suscitaient encore quelques petits remords ; dernières protestations d'une âme qui se penchait altérée et frémissante au bord du gouffre, mais qui, avant de s'y noyer, se demandait une dernière fois si la rosée céleste trop longtemps, trop vainement espérée, ne pourrait pas descendre enfin.

En m'engagean^ à vous raconter ma vie, monsieur le curé, vous m'avez dit que le scandale était impuissant à ternir la sérénité de votre front; vous m'avez dit que je pouvais déchirer tous les voiles. J'ai besoin, pour continuer, de me rappeler que je n'offense ni votre vertu, ni l'hospitalité sainte que vous m'avez offerte. ■

Si vous n'assistiez pas à toutes mes luttes, vous ne pourriez comprendre toutes mes plaies, et comme je ne veux pas vous donner l'espérance de me sauver, ni vous laisser, en partant, le remords

d'avoir manqué ma conversion, il faut bien que je vous entraine partout avec moi.

Philippe d'Àubigné, en parlant ainsi, prit la main du curé de Belle-Assise. Celui-ci, qui avait écouté jusque-là avec une attention recueillie, sourit doucement au voyageur, et lui dit :

— Continuez sans crainte; je songe trop à vous pour songer à moi; d'ailleurs vous faites une autopsie devant un médecin, et je ne m'étonne jamais de ce que rencontre le scalpel.

Philippe, encouragé, reprit ainsi :

— Dans la soirée, le chevalier Antoine me conduisit dans une de ces maisons dont la renommée joyeuse attirait alors tout Paris.

S'il fallait en croire mon oncle, on se cachait bien un peu pour y entrer, mais on se vantait volontiers d'y aller. Quelquefois, des voitures sans livrée venaient mystérieusement stationner à l'angle de la rue, et de nobles dames se glissaient furtivement le long des maisons jusqu'à la porte obscure. Souvent le régent s'y reposait. On y faisait de tout: de la politique, de la conspiration, et même des cardinaux, ainsi que l'attestait en riant l'abbé Dubois.

M'ayant ainsi prévenu de l'importance du lieu dans lequel il m'introduisait, le chevalier me fit monter dans un salon assez luxueux, mais dont la richesse sans goût était encore déparée paf le

désordre. Des bougies inégales brûlaient dans des candélabres et se reflétaient dans des glaces ternies par les haleines. Sur des fauteuils dont le satin était plus poudré que les têtes qui s'y appuyaient, des hommes de tous les âges étaient languissamment étendus, tandis qu'aux pieds de ces visiteurs ennuyés, des femmes en toilette accroupies sur le tapis, chantaient, riaient, jouaient avec de petits chiens, ou pleuraient en racontant les prétendues infidélités de prétendus amants.

Je m'arrêtai stupéfait sur le seuil ; j'éprouvais une désillusion, même à propos de ce lieu. Je m'étais imaginé qu'il devait retentir d'une perpé- ' tuelle allégresse ; je m'attendais à un tumulte, à une fête joyeuse et païenne, et je trouvais l'image de la lassitude, de la fatigue, presque du sommeil.

Le chevalier me présenta à ees dames qui bondirent jusqu'à la porte et vinrent m'examiner, en se heurtant. Je ne me déconcertai pas, et soutins bravement le choc. Une grande fille blonde se déclara mon champion , et annonça qu'elle se chargeait de me faire les honneurs. Mon oncle, qui sourit à celte prise de possession, la retarda cependant un peu, pour me désigner les hommes silencieux qui faisaient le cercle. Je fus étonné de Peritendre prononcer des noms illustres dans la

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guerre, dans les finances; dans les lettres.

— Madame, dit ensuite le chevalier, ce jeune Antinous que je présente à vos hommages est mon neveu, mon seul héritier, assez riche par conséquent, pour que vous lui fassiez toujours accueil. Il est heau comme le vice, et paraît avoir un cœur des mieux placés. Je l'ai fait élever en province. C'est un fruit sauvage, ayant tout son velouté. Messieurs, il se nomme le chevalier Philippe d'Aubigné ; il est brave comme Bayard , ambitieux et amoureux comme Lauzun.

Les dames applaudirent, les hommes se soulevèrent pour saluer; et la blonde, qui m'avait fait un si gracieux accueil, me conduisit à un canapé sur lequel elle s'assit très-près de moi, bien décidée a ne pas me quitter, et à s'assurer si je méritais, sous le rapport de la galanterie, les éloges emphatiques de mon oncle.

Après quelques heures pendant lesquelles je ne dissimulai pas quelques bâillements, au grand scandale de ma belle voisine, on vint annoncer que le souper était servi. Ce fut le signal de la résurrection. Les femmes se précipitèrent vers la salle à manger; les hommes se détirèrent, prirent une physionomie plus riante; chacun jeta un coup d'oeil dans les glaces, remit de l'ordre dans sa toilette, et vint s'asseoir à wie table magnifiquement servie, éblouissante d'argenterie, de

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cristaux, de lumières et de fleurs. Dès ce moment la scène changea. Le charme avait opéré. La verve, jusque-là endormie, jaillit et s'épanouit en gerbes ; tous les convives devinrent aimables et spirituels, toutes les femmes s'embellirent; on but, on mangea avec frénésie; on échangea les propos les plus gais, les plus rapides, les plus audacieux, les plus sublimes de folie et d'impudeur.

Ma blonde avait soin d'emplir mon verre, A chaque mot que je hasardais, elle m'embrassait, en s'écriant que j'étais un prodige d'esprit et de beauté. Les anecdotes du jour, les nouvelles de la ville, de la cour, circulèrent. Que de renommées j'entendis déshabiller et flageller! que de vertus furent travesties! que de réputations déchirées par ces petites dents de bacchantes dont l'émail étincelait dans des lèvres de pourpre !

Il y avait là des philosophes qui blasphémaient la raison et parodiaient leurs propres livres, que le public imbécile ouvrait ailleurs comme des évangiles de la vérité. Il y avait là des poètes élégiaques qui racontaient des amours sans dignité, des intrigues brutales, et qui se gorgeaient de vin, comme des sergents recruteurs. Il y avait là de petits abbés qui distribuaient des absolutions sacrilèges à chaque énormité morale que lançait un convive. Les rangs se confondaient,

on s'interpellait, on se tutoyait avec une familiarité étrange. Un auteur tragique chantait des chansons à boire, un poète de cabaret qui avait la digestion lugubre se mit à entonner un cantique, et, sur tout ce bruit, sur tout ce tumulte, l'ivresse secouait ses flammes. Mille rayons partaient des lustres, des yeux, des verres, se croisaient , s'entre-choquaient. L'atmosphère s'alourdissait , les visages s'échauffaient, Porgie descendait du plafond et commençait à secouer ses grelots, en attendant qu'on renversât la table et qu'on éteignît les lumières.

J'étais tout à la fois entraîné et attristé. Je mêlais, par bouffées, ma raillerie à ce chœur bruyant de sarcasmes et de plaisanteries licencieuses ; puis je tombais dans de mornes silences, et j'entendais comme une voix intérieure qui me disait : « Tu as plus d'amour, d'orgueil et de génie que ces hommes; tu vaux mieux qu'eux; ne les écoute pas. » Mais peu après je sentais que mon cœur était mordu par une curiosité invincible, et j'étouffais la voix de mon âme pour chercher l'oubli dans les grands yeux bleus de ma voisine.

J'avais près de moi, de l'autre côté, un homme au visage sévère, et qui avait pris très-sérieusement sa part du souper, comme un observateur impassible. De temps en temps je remarquais des

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