‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 11 sur 28 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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mouvements d'épaule qui trahissaient son mécontentement. Il semblait indifférent, d'ailleurs, aux coquetteries de nos compagnes. Jamais sa lèvre ne souriait. Que faisait ce sage dans celte nuit de folie? Comment s'asseyait-il à cette table? Je me tournai vers lui et essayai d'engager la conversation. Cet homme, «dont la voix était grave, me répondit avec douceur ; il devina mon étonnement, et secouant la tête :

— Vous ne comprenez rien , n'est-ce pas , jeune homme, à ce spectacle des passions humaines? Vous ne saviez pas ce qu'il y a au fond de tous ces esprits ardents qui assiègent le Parnasse, la Cour, l'État, et qui débitent au dehors de la poésie si belle , de la morale si pure, tant d'honneur et de courage? Eh bien, vous voyez le fond du sac : des appétits matériels sans règle, sans frein. Les masques sont tombés; les vertus de parade sont mises de côté; le fard est essuyé; vous voyez les hommes dans toute leur vérité, dans toute leur laideur. Ce gros-là, ventru comme Silène, qui a ses deux bras passés autour de deux cous charmants, c'est un de nos plus profonds moralistes; il a écrit de pesants infolio, remplis de procédés infaillibles pour vaincre les mauvais penchants. Nous l'avons surnommé Platon, à cause de sa rigueur envers la matière. Il aurait bien besoin de tous ses

livres en ce moment, non pour les lire, mais pour s'en étayer. Celui-ci, qui prend un candélabre pour une bouteille et qui se verse de la bougie dans son verre, est un savant allemand qui vient tailler de la besogne à nos médecins français; il prétend leur démonlrer que le corps est une masse inerte, incapable*de souffrir ou de jouir par elle-même ; selon lui, l'âme seule souffre, se blesse, est malade, et je ne sais pas même s'il ne va pas jusqu'à concevoir l'espérance de faire vivre l'àme sans le corps, et de la débarrasser de notre guenille.

Mon voisin me fit passer ainsi en revue tous les convives, accompagnant chaque remarque d'exclamations fort vertueuses , qui achevaient de me faire prendre en pitié ce tableau du monde.

— Voilà, mon jeune ami, dît— il en terminant, ce que c'est que la coulisse humaine. Demain, quand ils seront devant leurs publics, tous ces mannequins reprendront leur contenance, leur posture de convention. Aujourd'hui, vous les voyez dans l'abandon de leur nature, dans la -vérité. Ah! mon cher chevalier, quelle comédie! Mais que voulez-vous que deviennent, au milieu de cette mascarade perpétuelle, les mœurs et les arts? Le cynisme et l'hypocrisie, voilà pour ceux-là l'alternative ; la dégradation et la mort, voici le sort de ceux-ci. x

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En achevant ces dernières paroles, mon voisin parut profondément ému. Il prit son verre et le vida pour me cacher son trouble. Je lui serrai la main, et je me tournai vers la dame aux cheveux blonds pour lui demander le nom de ce personnage si sérieux et si sensé.

— Çat dit-elle en riant, c'est un vieil acteur qui perd tout son argent dans les tripots et que nous nourrissons par charité. C'est un brave homme inoffensif, mais que le vin de Champagne fait pleurer. Vous l'entendrez sangloter dans une demi-heure.

Ainsi, l'homme qui avait déduit pour moi la moralité de ce banquet, était un comédien à moitié ivre. Le censeur était un histrion.

Le coup était rude ; mais je fus détourné de mes réflexions, par le bruit d'une dispute qui semblait réclamer l'attention de tous les convives.

Le philosophe platonicien avait entamé une discussion transcendante avec le médecin allemand , à la suite de laquelle ils avaient essayé, l'un et l'autre, de formuler quelques définitions; mais le vin épaississait un peu les idées, la langue était lourde; les dames, d'ailleurs, se mêlaient fort intempestive ment à la discussion, et les deux champions se démenaient dans leurs arguments sans pouvoir en sortir.

On cherchait à définir la beauté.

S'attendant à quelque galanterie, l'auditoire féminin stimulait les jouteurs par des œillades et par des sourires. Ceux-ci, dépités, en venaient presque à se montrer le poing.

— Moi , je vous dis, s'écriait le disciple de Platon, violet de colère, que le beau est le rayonnement de la vérité.

— Alors, ce que vous dites n'est pas vrai, car vous n'êtes pas beau, et cependant vous élincelez!

— Bon, voilà l'Allemand qui se naturalise, dit mon oncle, à cette plaisanterie.

— Le beau , reprit à son tour le médecin de Francfort , est le reflet que notre âme met aux objets.

— Mesdames et messieurs , reprit mon oncle en se levant, le concours est ouvert ; tirons ces deux honnêtes philosophes d'un cruel embarras en leur trouvant les définitions qu'ils cherchent.

Alors commença une lutte étourdissante : chacun jetait son mot; chacun payait sa dette par une définition sérieuse, bouffonne, cynique.

— Le beau, disait le vieux comédien, c'est ce qui charme à la fois les sens et l'esprit, et ce que tout le monde admire à la fois.

— Le beau, c'est l'harmonie, disait un musicien.

— Le beau, c'est l'ordre et l'unité, disait un mathématicien.

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— Le beau, c'est la variété, disait un peintre. Ma voisine, voulant sans doute me donner une

haute idée de son intelligence, s'écria en vidant son verre :

— Le beau, c'est le bon !

— Vous n'y êtes pas, répliqua mon oncle en la toisant, le beau, c'est le bête!

— Le fat ! s'écria quelqu'un, il dit cela pour lui.

— Et vous, chevalier, que pensez-vous? me demanda le philosophe platonicien.

— Ma foi, lui dis-je en soupirant et en jetant un coup d'œil autour de moi, le beau, c'est l'inconnu.

— Bravo, mesdames! s'écria un mousquetaire qui n'avait entendu qu'à moitié, le chevalier a raison, le beau, c'est le nu !

Les rires redoublèrent, et, sur ce quiproquo, les fantaisies les plus hardies ne manquèrent pas de s'exercer. J'éprouvais une fatigue douloureuse : ce bruit, ces éclats, ces vins bus à profusion, tout cela m'étourdissait. Je me levai ; mon oncle, qui me vit pâlir, jugea que c'était assez pour mon début, et se disposa à sortir. On nous retint pour entendre la définition que le poète élégiaque préparait depuis une heure. >

— Le beau, dit-il, est un rêve que nous faisons éveillés.

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— Vous avez l'esprit bien nébuleux, ce soir, mon Apollon, s'écria le chevalier Antoine; niais si nous sommes sur le terrain des songes, je demande à aller me coucher.

Et, passant son bras sous le mien, mon oncle m'entraîna hors de la salle. Ma voisine me jeta des regards désolés d'Ariane; mais je n'étais plus assez maître de moi pour les comprendre.

Sur le seuil de la maison, nous heurtâmes quelqu'un qui vint tomber dans mes bras. C'était le vieux comédien.

— Jeune homme, me dit-il en pleurant et en me serrant sur sa poitrine, je vous donne mon amitié. Vous êtes un cœur d'or, vous avez apprécié à sa valeur la vanité des actions humaines.

Le pauvre homme était complètement ivre. Je le repoussai. Il sortit en trébuchant, et mon oncle m'assura qu'il allait chercher quelque tripot pour y achever sa nuit.

— Eh bien! mon neveu, me dit le chevalier, n'avais-je pas bien raison de vous prévenir que les hommes étaient fous? Il n'est pas un de ceux que vous avez vus ce soir dont les gazettes ne vantent l'esprit et le talent, et les gazettes ont raison.

— Monsieur, répondis-je, je me sens humilié de tout ce que j'ai vu, et ce qui ajoute à ma confusion, c'est qu'en dépit de mon dégoût, de mes

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désillusions, je sens qu'il y a au fond de toutes ces folies un prestige qui attire. Celte maison est infâme, et pourtant j'y retournerai,

— Bravo, mon neveu, vous devenez raisonnable, et vous commencez à entendre la vie.

Lorsque je me couchai, je promenai, eomme la veille, mon regard sur les peintures dont ma chambre était remplie; mais, celte fois, je n'eus plus de cauchemar, et la Vénus de mon alcôve n'essaya plus de descendre. Mes sens parlaient toujours aussi haut, mais mon cœur s'effarouchait moins.

Le lendemain matin , mon oncle vint à mon chevet et me dit :

— Philippe, j'ai été content de vous hier. Si vous n'avez pas été aussi aimable envers certaine blonde qu'elle le méritait, vous avez fait d'ailleurs bonne figure. Quand je vous disais qu'il y avait en vous de l'étoffe! Vous avez bu tous les vins sans chanceler. Vous avez l'ivresse sérieuse, c'est la bonne; elle ne dégrade pas. Vous avez été suffisamment dédaigneux sans insolence. C'est ainsi qu'il faut prendre le plaisir et traiter les

hommes. Vous étiez vraiment beau avec vos regards brûlants, vos lèvres fières et vos joues roses, au milieu de ces masques blafards ou violets ; vous seul aviez un sourire véritable, les autres n'avaient que des grimaces.

Et puis, mon très-cher neveu, j'aime votre réflexion en toute chose. Vous ne vous ruez pas sur le plaisir; vous vous y plongez délicatement. Vous cherchez d'abord la part du cœur, des illusions. C'est une petite gourmandise que vous finirez par perdre, mais, au début, elle vous préservera de bien des mécomptes. Soyez toujours ainsi, ne vous hâtez pas, mais jouissez de l'occasion. Ce soir, mon neveu, je vous exposerai à d'autres tentations. Si on veut être fort et invincible, il faut tremper son âme dans les passions, comme on trempe une lame dans l'acier. Quand vous aurez le dernier mot de toutes les folies humaines, vous ne craindrez plus ni les surprises du cœur ni les défaillances de la raison. Encore une fois, Philippe, suivez mes conseils, et je ferai de vous un des hommes les plus forts, comme un des plus brillants de ce siècle.

Je commençais à écouter avec déférence les leçons du chevalier. Ce qu'il m'avait dit du monde s'accordait si bien jusqu'ici avec mes découvertes personnelles, que je lui reconnaissais en cette matière un jugement infaillible. Sa

158 l'homme théorie me séduisait; ma nature, avide et inquiète, jalouse de tout connaître, s'accommodait parfaitement de celte expérience successive de toutes les passions. i

Saintes précautions de ma mère, chastes enseignements de Simon Benoît, où étiez-vous ? En si peu de temps, j'avais tout oublié. Cet homme m'avait rendu, en quelques jours, méconnaissable à moi-même. Il y avait bien encore, tout au fond de mon cœur, quelques racines du passé qu'une larme pouvait faire reverdir; mais l'homme physique intervenait plus souvent et plus impérieusement qu'autrefois dans mes rêves; et par un phénomène monstrueux que je constate, mais que je ne chercherai pas ù vous expliquer, j'étais également préparé pour des amours divines et pour des voluptés terrestres.

Le soir, le chevalier me conduisit dans une maison de fort belle apparence. Des laquais en magnifique livrée attendaient les visiteurs sur un perron garni de caisses d'orangers; les fenêtres rayonnaient de l'éclat des lustres. Tout semblait préparé pour une fête, et pourtant tout était silencieux. Les valets parlaient à voix basse ; partout de moelleux tapis assourdissaient les pas.

— C'est ici le palais du silence, dis-je en riant à mon oncle.

— Si' tous les cœurs broyés et meurtris que

ces murs enferment osaient crier, vous fuiriez épouvanté, me répondit-il ; on emporte d'ici des joies qui étouffent, des douleurs qui étranglent ; mais les heureux craignent de rire, et les désespérés ont peur de faire pitié. Chacun, par respect humain, se met un bâillon ; mais les visages parlent si les voix se taisent, et vous allez voir les visages.

— Qui habite donc ici ?

— La comtesse Oliva, c'cst-ù-dire une espèce d'aventurière, d'Italienne, fart belle autrefois, fort choyée, qui s'est imposée à Paris de par son luxe et sa beauté. Depuis quelques années, les amours ont pris leur volée; alors la dame, qui ne saurait renoncer à l'existence qu'elle s'est créée, a déganté ses jolies mains et jeté son éventail pour les cartes et les jetons. Elle fait jouer; le Pharaon ramène ceux que le plaisir attirait autrefois, et si la dame a la mortification de les voir s'en aller, elle a du moins le dédommagement de garder leur argent. Madame Oliva s'est associée à quelques joueurs intrépides, et le hasard, qui n'est plus comme jadis un vieux bonhomme n'y voyant goutte, a le bon esprit de faire fructifier cette honnête association.

— C'est-à-dire, mon oncle, que votre comtesse et ses acolytes volent les niais qui viennent s'asseoir à sa table.

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— Mon neveu, ne dites pas de mal de ces niais-là. Tout le monde peut en être. D'ailleurs, on ne triche pas toujours ; on y met suffisamment de procédés pour que chacun soit content. Vous allez trouver ici la meilleure et la pire compagnie. Depuis la banque de Law, le jeu est une de nos vertus; les dames trouvent dans ses émotions une puissante diversion auxamertumes de l'amour. Le jeu, voyez-vous, est le seul plaisir qui ne trompe jamais. Il donne tout ce qu'il promet. Un amoureux finit par bâiller, un artiste s'arrête souvent découragé devant son modèle ou devant son œuvre; mais le joueur véritable ne connaît ni l'ennui ni le découragement. Jusqu'à sa dernière pièce, il a des rêves, et ses plus grandes terreurs sont souvent ses plus grandes jouissances. Philippe, vous avez de l'or, vous jouerez.

Nous entrâmes dans le salon. Une foule compacte entourait une table immense; un tapis de velours vert, au milieu duquel un immense candélabre faisait étinceler ses girandoles réunissait tous les fanatiques du pharaon. La dame du logis, le front couvert de pierreries, les épaules nues, les bras dévorés de bracelets, tenait les cartes, et invitait d'une voix enchanteresse les amateurs ù faire leur jeu. Un plat d'argent, sur lequel des louis étaient amoncelés, était à ses côtés. Tout autour de la table, les dames, en grande parure,

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se penchaient avides et haletantes. Derrière les fauteuils, les hommes, debout, suivaient avec une religieuse attention toutes les péripéties qui faisaient couler, de cinq minutes en cinq minutes, des rivières d'or sur le tapis.

J'admirais ce tableau. Toutes ces femmes, pour la plupart jeunes et belles, et dont les regards étincelants ne se détachaient pas des cartes mystérieuses que recouvraient les pontes , oubliaient en ce moment l'univers entier. Une fièvre charmante illuminait leurs visages; dans la frénésie qui les courbait sur le tapis, elles n'étaient plus ni coquettes, ni vaines; indifférentes aux yeux qui les dominaient, peu soucieuses de cette toilette qu'elles écrasaient, qu'elles chiffonnaient, déchirant parfois les dentelles dans leur impatience, elles semblaient n'avoir déployé de parure que pour séduire le dieu insensible de ce temple; toute leur grâce était pour le jeu ; elles avaient des œillades caressantes pour les cartes : et je ne sais pas si quelques-unes, plus impatientes et plus folles, ne leur adressaient pas à demi-voix des tendresses, des prières insensées.

Les hommes partageaient ces émotions avec un aspect différent. L'inquiétude leur pâlissait le visage. Ils apportaient une ardeur plus concentrée, plus recueillie, ne sortant de leur silence que pour annoncer leur enjeu. Jamais un mot, une

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exclamation de joie ou de douleur ne trahissait

les ivresses ou les angoisses que leurs mains,

crispées dans la poitrine, comprimaient sous le

jabot.

Pourtant il y avait là des enfants prodigues qui jouaient leur dernier écu , et avec lui l'honneur, la vie d'une famille ruinée par eux. Il y avait là des spéculateurs désespérés qui étaient venus tenter le hasard, après avoir vainement lutté, à l'aide de l'intelligence et du travail ; des artistes venaient demander au jeu l'aumône que le monde leur refusait. Chaque pièce d'or jetée sur ce sombre tapis était un morceau de gloire, d'amour, de génie, ou simplement un morceau de pain que la chance doublait, triplait, quintuplait, ou que la main fine et blanche de la comtesse arrachait à ces cœurs navrés, à ces seins pleins de larmes secrètes. Que d'agonies commençaient là, sous ces lustres, pour se terminer dans la rivière, sur un grabat, ou au bout d'un canon de pistolet!...

Cette large nappe de velours vert, écrasée par le poids de l'or et par les coudes, semblait une eau profonde; et chaque fois que la chance avait parlé, il me semblait que le gouffre s'ouvrait et dévorait sa proie. Que de naufrages horribles s'accomplissaient ainsi a la clarté de ces girandoles, dont le scintillement éblouissait les yeux!

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Plus d'un de ces hommes impassibles entrevoyait derrière ces femmes charmantes, derrière ces épaules rosées, derrière ces flots de dentelle et ces barrières de diamants, le lit froid de l'hôpital. Cependant, la dame du logis souriait à tous, et chacun savait trouver un sourire pour hu répondre. Des valets présentaient des sorbets, et la plupart y trempaient leurs lèvres pour éteindre la fièvre qui les consumait.

La pensée de ce luxe et de ce silence cachant ces misères et ces angoisses m'exaltait. Je me disais que ces hommes et ces femmes étaient héroïques; je comparais le jeu au but que je cherchais. C'était là une fidèle image de l'ambition. Ce n'était pas la possession de l'or en lui-même qui tentait ces joueurs; c'étaient toute la puissance, tout l'amour, toutes les joies suprêmes que l'or permet de satisfaire. Celte foule n'était pas avare, elle était ambitieuse. Il y avait entre elle et moi une affinité complète. Je m'approchai de la table, bien résolu à prendre ma part de ces émotions.

Je me plaçai devant la comtesse Oliva; elle m'aperçut, me sourit, et comme on faisait les jeux, elle sembla m'inviler à tenter la chance. Je sortis quelques louis et les plaçai sur une carte. Je perdis. Je voulus ma revanche et perdis encore. Étonné, mécontent, je m'obstinai ; mais la

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veine ne tourna pas, et bientôt je m'aperçus, à mon grand regret, que je n'avais plus sur moi de quoi persévérer dans une lutte qui m'avait vivement intéressé. A ce moment, le chevalier Antoine, qui m'observait, me poussa le coude et me glissant une poignée d'or :

— Courage, mon neveu, me murmura-t-il aux oreilles, ne restez pas sur un échec. Allez, poussez ferme ; ne voyez-vous pas que la fortune vous fait des minauderies? Traitez-la rudement et ne mollissez pas. Doublez votre jeu et ne songez point à vous arrêter que vous n'ayez fait sauter la banque.

Cet encouragement répondait trop à mon secret désir pour que j'y restasse indifférent. Je reçus l'or et je continuai. Dès ce moment, et pour la première fois, je compris les acres voluptés du jeu. Mon cœur battit, mes yeux s'animèrent ; je sentais mes veines se gonfler aux tempes, et pendant que la comtesse tournait les cartes, le cou tendu, la lèvre entr'ouverte, tout entier au démon qui s'emparait de moi, je suivais chacun des mouvements rapides par lesquels les images cabalistiques s'entassaient sous les doigts de la dame du logis.

On appelle cette opération la taille, et en effet, on eût dit que le doigt blanc de la comtesse était une lame d'ivoire qui détachait d'un seul bloc

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des feuilles légères tombant, une à une, et sans bruit. Peu habitué à ces sensations, ébloui par ces gestes cadencés, j'eus le vertige et je cherchai un appui. Je tendis une main et la posai devant moi, sans regarder, sans avoir conscience de ce que je faisais, sans souvenir du lieu où j'étais; puis, concentrant toute mon âme dans mon regard, mordu au sein par une émotion qui m'étouffait, je restai muet, immobile , suivant avec terreur For qui allait se poser, fondre, puis disparaître sur les cartes.

Je perdis cette seconde somme comme j'avais perdu la première. Quand ma dernière pièce eut été anéantie, un peu de sueur me vint au front; et abaissant mes yeux que les cartes n'enchaînaient plus, je m'aperçus que, dans ma préoccupation, j'avais posé ma main sur une épaule blanche et nue.

Honteux et épouvanté de cette brutalité, dont tout le monde avait dû, sans doute , se scandaliser, je regardai autour de moi ; mais personne ne m'avait vu. Chacun vivait à part et pour soi. Quant à la dame que j'avais ainsi offensée, négligemment étendue dans son fauteuil, elle semblait n'avoir pas senti mon insultante familiarité.

J'étais si troublé de ma gaucherie, et puis, une chaleur si pénétrante se communiquait de cette douce épaule à ma main appuyée, que je fus

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