‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 9 sur 28 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

\ 02 l'homme comme j'étais convalescent, je nie promenais le long de la rivière; et le chagrin qui pesait sur mon cœur s'épurail et s'allégeait au milieu des douces caresses de l'automne. Je regardais les feuilles tomber dans l'eau qui les emportait, et je pensais aux dernières paroles de celle qui était 4 morte pour moi*

Tout à coup, j'aperçus dans le lointain un tourbillon de poussière qui s'élevait sur la roule du village; une voiture attelée de deux chevaux se dirigeait vers Belle-Assise, Un tremblement me saisit. La visite de mon oncle me revint à la pensée, et me rendit des émotions auxquelles je n'étais plus habitué. Je fus forcé de m'asseoir au pied d'un arbre, mes jambes étaient incapables de me porter.

En dépit de mes remords, de mes résolutions, je sentais que l'ambition n'était pas facile à déraciner, et l'orgueil reprenait tout son empire; mon * sein s'échauffait comme autrefois; par un geste instinctif, je cherchais le petit sachet aux louis d'or dont j'avais fait l'amulette de mes rêves.

C'était bien, en effet, la voiture du chevalier d'Àubigné; je la vis s'arrêter quelques instants sur la place, puis un homme en descendit et, sur les renseignements qu'on sembla lui donner, prit un sentier à travers champs jusqu'à la rivière pour me rencontrer.

Je me levai et fis quelques pas pour aller audevant de lui. Le sang me bourdonnait dans les oreilles ; mon cœur battait à rompre ma poitrine, et quand mon oncle ne fut plus qu'à une faible distance, je me découvris et attendis avec respect.

Le chevalier Antoine d'Aubigné me parut avoir cinquante ans. Sa figure, qui ne ressemblait çn rien au doux visage de ma mère, était fortement colorée; ses yeux brillaient sous des sourcils grisonnants; sa bouche, large et formée de lèvres épaisses, symbolisait la sensualité brutale et grossière, et les deux extrémités relevées trahissaient toutefois la finesse et l'ironie; son menton carré avait ces couleurs bleues nuancées de violet que laisse la fatigue des nuits. Sa tête était, un peu penchée, Il avait un riche costume de voyage : une épingle en diamant brillait sur un éblouissant jabot; des manchettes cachaient à demi ses mains, dont les doigts me parurent chargés de bagues. Ma première impression fut du désenchantement, et, après le rapide coup d'œil dont j'examinai mon oncle, je me dis intérieurement qu'il aurait quelque peine à me tenter, cl qu'il m'en coûterait moins que je ne l'avais pensé de tenir le serment prêté à ma mère.

— Ah! ah ! c'est vous, mon neveu, me dit le chevalier. Parbleu ! vous avez bonne mine, quoiqu'un peu pâle. Vous ressemblez à ma sœur, il

104 l'homme paraît que vous herborisez, à moins que vous ne meniez paître quelque troupeau. Embrassez-moi, mon ami.

Et, sans me laisser le temps de répondre, mon oncle m'enferma dans ses bras et m'étreignit à plusieurs reprises.

Cette caresse redoubla mes méfiances et ma froideur. Il y avait tant d'emphase et si peu de

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frère de ma mère, le gentilhomme auquel j'avais demandé l'entrée du monde. Ce rustre endimanché, cette sorte de bonhomme moqueur qui s'était paré ridiculement pour moi, me rendit honteux de moi-même.

Mon oncle prit pour un respectueux embarras la rougeur démon front : il se hâta de me rassurer-

— N'ayez pas peur, Philippe , quand nous nous connaîtrons mieux, vous % verrez que je ne suis pas un grand parent bien imposant, bien terrible. Ah çà! mon ami , nous avons à causer, et je vous avoue que le voyage m'a mis terriblement en appétit. Comme on ne m'attend pas au presbytère, et que je ne veux pas mettre M. le curé dans l'embarras, nous allons nous rendre au cabaret où j'ai fait remiser ma voiture ; de là j'irai présenter mes hommages à ma sœur; les émotions de famille ne vont pas à un estomac à

; jeun, et c'est assez de votre rencontre pour mon

- tempérament.

J'avais tressailli au souvenir de ma mère, et ce fut avec des larmes que je répondis :

: — Monsieur, personne ne vous a donc dit encore que depuis quelques jours ma mère n'est

< plus au presbytère pour vous y recevoir?

fc — Mon arrivée Paurait-elle donc mise en fuite?

f — Peut-être! pensai-je tout bas. — Elle est morte, monsieur, répliquai-je tout haut et d'une voix étranglée.

* Le chevalier pâlit à son tour. Il y eut un instant de silence au bout duquel, cherchant à donner à sa voix un accent religieux et imposant, mon oncle continua :

1 — Philippe, vous n'avez plus que moi de parent sur la terre, vous serez mon fils. Pauvre sœur ! pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu de sa maladie dans votre lettre?

— Hélas ! monsieur, elle n'est tombée malade que depuis la vôtre.

Nous avions repris le chemin du village ; nous Je remontâmes sans échanger de paroles; moi j'étais navré; jamais je n'avais si cruellement senti mes remords. C'était pour me livrer à ce personnage suspect que j'avais torturé, sacrifié, immolé la plus douce, la plus tendre, la plus noble des mères.

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Malgré la solennité de la réponse du chevalier, je remarquai bien que la nouvelle de la mort de ma mère ne l'avait pas profondément attristé. Il était difficile d'arriver à son cœur. Après un premier moment de surprise et peut-être bien de remords, il était redevenu maître de lui, et s'il se taisait, c'était tout simplement que, n'ayant rien à me dire, il voulait attendre que l'impression lugubre se fût dissipée d'elle-même, avant qu'il put entamer le véritable objet de notre entrevue.

Au moment d'entrer dans l'auberge de Belle- Assise, je m'arrêtai.

— Monsieur le chevalier, permettez-moi d'aller prévenir M. le curé de notre arrivée.

— Allez, Philippe; surtout dites bien à votre digne ami que je ne prétends pas lui imposer l'embarras de mon hospitalité. D'ailleurs, il m'en coûterait de dormir dans cette maison où ma pauvre sœur est morte.

Le ton de ces paroles hypocrites me révolta.

Je courus au presbytère. Je trouvai Simon Benoit assis sur le banc de la porte, la tête dans ses deux mains.

— Monsieur, lui dis-je, mon oncle est arrivé.

— Je le sais> Philippe. Quand partez-vous?

— Ahî mon père! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, moins que jamais je veux vous quitter. Si vous saviez quel homme j'ai trouvé,

et combien, depuis que je i'ai vu, j'ai de douleur et de repentir.

— Je le connais. C'est le ciel qui a permis que son visage trahit la noirceur de son âme. Nous irons ce soir ensemble remercier ta mère.

— Monsieur, je dois rejoindre le chevalier à l'auberge de Belle-Assise; mais ne craignez rien,

le voile est tombé de mes yeux; le démon ne I saurait plus me tenter. Laissez-moi me fortifier encore dans les résolutions salutaires que sa vue m'inspire. !

— Prenez garde, Philippe, et songez à votre mère. Dites au chevalier qu'il peut se dispenser de venir au presbytère. Je serai absent.

— Lui-même, monsieur l'abbé, m'avait chargé de l'excuser.

— Ah ! M. Antoine avait compris de luimême? C'est bien. Il n'ira sans doute pas davantage au cimetière. Vous y viendrez, n'est-ce pas, vous, Philippe, ce soir, en le quittant?

Je trouvai M. le chevalier d'Aubigné installé dans la salle de l'auberge. Les fourneaux flamboyaient, une servante mettait le couvert; le maître du logis descendait à la cave avec un air important. Mon cher oncle avait donné des ordres qui révélaient à la fois ses appétits et ses préten- j lions. On le traitait de monseigneur, et, pour j achever de mériter ce titre, M. Antoine lutinait j

408 l'homme les robustes ménagères du logis avec une galanterie brutale, avec une familiarité bruyante, dont les victimes semblaient plus honorées que scandalisées.

Je pris place devant le chevalier, et tandis que mon oncle se livrait aux voluptés du déjeuner, je m'armais de toute ma fierté pour échapper aux liens dans lesquels je m'étais si étourdiment engagé; alors, commença la conversation suivante qui devait décider de mon avenir.

— Vous dites donc, mon neveu, débuta le chevalier en découpant une volaille , que vous mourez d'envie de voir Paris, la grand'ville, et de ta ter un peu de la fortune?

— En effet, monsieur, répondis-je avec une vive rougeur, je vous avais écrit dans ce sens; mais depuis j'ai réfléchi , et ma résolution est changée.

— Ah bah ! vous réfléchissez, et vous changez de résolution? répliqua mon oncle avec un accent railleur. Tant mieux! j'aime les hommes de réflexion.

— Je crois, monsieur, repris-je en hésitant un peu, que j'avais tort de vouloir quitter ce village, et en vous remerciant de la peine que vous avez prise, je vous laisserai repartir seul.

— Qu'est-ce que cela signifie, mon neveu?

dit M. Antoine, en posant son couteau d'un côté,

sa fourchette de l'autre , pour se croiser les bras et me regarder en face. Est-ce uniquement pour vous procurer la satisfaction de me voir que vous m'avez laissé faire soixante lieues! Quelle mouche vous a piqué? Suis-je dans une Arcadie où les gentilshommes soient tentés de prendre la houlette? Ou plutôt, non, je devine, Paris vous tente toujours, la fortune vous allèche toujours; les chemins que vous brûliez de parcourir sont toujours aussi séduisants; ce qui vous plaît moins, c'est peut-être le compagnon de route.

— Ah! monsieur, pouvez-vous le croire?

hasardai-je avec un trouble qui me trahit.

— J'en étais .sûr, Philippe. Ma brusquerie a fait ombrage à votre délicatesse. Comme je ne suis ni beau ni mignon , vous vous êtes dit sans doute que je n'étais pas fait pour toucher aux gentils papillons qui vous voltigent autour de la cervelle. Eh bien! vos scrupules me ravissent. Vous valez plus encore que je ne le pensais. Oui, un ambitieux vulgaire, un jeune fou, sans esprit et sans portée, se fût bêtement et lâchement précipité dans mes bras, me demandant de lui donner bien vite ce que je lui aurais promis.

Vous, mon neveu, vous avez voulu me connaître, me juger, avant de vous livrer; c'est agir prudemment. Touchez là , je vous estime. Toutefois, votre pénétration est un peu en

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défaut; car vous avez conclu de ma brusquerie et de ma laideur que je ne saurais ni vous comprendre, ni vous aider. Erreur profonde ! le ciel qui s'est amusé à faire les nobles et les vilains, a divisé également chaque classe, et a mis dans le monde , en même temps que de beaux cavaliers comme vpus, destinés à courtiser* la fortune, à caqueter avec elle, tout à côté, des esprits rudes et solides pour tendre des chausse-trapes à la belle et la retenir, quand elle en a fini avec les caresses et qu'elle veut s'en aller. Ces deux races d'hommes se complètent l'une par l'autre et doivent s'associer. L'oiseau qui brille et qui chante peut piquer les fruits sur la branche et goûter à toutes les récoltes; mais la taupe va dans les racines, les ronge et fait ainsi crouler l'arbre avec les fruits. Vous êtes le bel oiseau ; je suis la taupe. Vertuchoux! quelle belle vie nous pouvons mener à nous deuxt Je bois à vos triomphes, monsieur le chevalier d'Aubigné !

Je ne pus m'empêcher de sourire. Ce singulier homme avait si bien lu en moi, et prenait si bien son parti de mes défiances, que je me sentais désarmé; je soulevai mon verre, en lui faisant remarquer, toutefois, que je n'étais pas noble.

— Laissez-moi donc tranquille ! Du moment que, moi, votre oncle, je suis chevalier, pourquoi donc, vous, mon neveu, seriez-vous moins?

D'ailleurs tous les gens d'esprit sont gentilshommes , il n'y a que les cuistres de philosophes et les usuriers qui ne peuvent jamais l'être. Or çà, mon neveu, vous prendrez donc votre parti de mon physique et de mes grâces/ Je m'étais pourtant fait pour cette entrevue resplendissant de toilette. Ne sachant trop ù quel tempérament de neveu j'avais affaire, j'avais voulu donner de l'oncle une idée énorme. Mes frais sont perdus avec un garçon d'esprit comme vous. Pardonnez-moi mon habit et mes diamants, et, si vous m'en croyez, nous nous déshabillerons le cœur de même, et nous laisserons de côté toute coquetterie.

— Monsieur, répondis-jc, tout rassuré par ces paroles, je vous avoue sans scrupule que j'avais rêvé autrement le frère de ma môre. Vous avez bien défini ma première impression. Je ne vous demande pas pardon de m'être trompé; mais je vous remercie de n'avoir pas voulu prolonger mon erreur.

— Maintenant, Philippe, que nous nous jogeons mieux, faisons notre petite confession et dites-moi, mon neveu, ce que vous espérez de la vie et ce que je dois vous promettre. Que voulez-vous, que prétendez-vous?

— Monsieur, répliquai-je tout ému, sentant bien que je me livrais et que j'allais trahir, mes dernières résolutions, je vous l'ai écrit, j'ai un

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besoin énorme de bruit, de travail, d'éclat, de bonheur. Mon cœur est un abîme au fond duquel j'entends gémir comme des voix captives qui demandent la lumière et la liberté. Élevé par ma mère et par Simon Benoît loin du commerce des hommes, je ne sais rien du monde que ce que j'ai appris dans les livres; mais j'ai beaucoup lu. J'ai lu que la richesse permettait de réaliser bien des rêves de l'imagination, et de se faire faire large place, je veux être riche. J'ai lu que la gloire était la récompense des esprits hardis, des cœurs fiers ; je veux la gloire. J'ai lu, et mon cœur m'a dit que l'amour était la joie la plus pure et la moins trompeuse d'ici-bas; je veux aimer et être aimé. Mais ne me demandez pas comment j'entends conquérir tous ces biens, car c'est là que ma vision devient obscure, et je vous ai invoqué pour que vous me guidiez et me sortiez d'embarras.

— J'aime, mon neveu, cet embarras. Aux esprits vastes , il faut de l'espace et des champs, et vous me paraissez d'une belle envergure. Nous arriverons ; mais je prévois quelques petits désenchantements. Vous avez les lèvres pleines de miel, et cê miel s'essuie vite. Heureusement que dans ce beau duel contre la fortune, vous aurez, mon paladin, un second robuste, qui ne lâche pas prise facilement. Vous regardez en ce moment

la gloire, la richesse et l'amour comme ces enfants qui n'osent choisir entre plusieurs gâteaux, et qui les contemplent tour à tour avec de gros yeux affamés. Eh bien! nous essayerons de vous faire une part dans chacun d'eux. Il parait qu'en vous élevant, on n'a point songé à vous inspirer le goût d'une carrière spéciale.

— Ma mère s'effrayait nour moi d'un but.

Quant à M. le curé, je crois qu'il songeait à me faire entrer dans les ordres.

— Peste t ce n'était pas une mauvaise idée pour votre fortune. Il y a nombre d'abbés, à la cour et ailleurs, qui font bonne figure, et quand vous connaîtrez l'histoire de ces temps-ci, vous saurez, mon neveu, que le petit collet n'est pas plus dédaigné par l'amour que par l'ambition. Mais il est déjà tard. pour essayer du séminaire. L'épée vous tenterait sans doute davantage; croyez-moi, c'est un sot métier, surtout par un temps de paix ; les dames, d'ailleurs, se soucient beaucoup moins des éperons. Il n'y a donc pour vous de place nulle part; eh bien! il faut vous en faire une partout. En dehors des métiers auxquels l'humanité s'attelle, il y a des chemins, sans désignation précise, qui sont faits pour les hommes de génie et les courages invincibles. Quand on est, comme vous, mon neveu, beau et savant, on ne se soumet à personne, et l'on commande à

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tous ; on ouvre la porte à ses passions, et on leur donne le monde en pâture. On aspire à régner, et on joue avec les intérêts humains, avec les vanités. La politique est le lot des grandes âmes! elle enseigne à mépriser les hommes et à s'en servir. Si vous m'écoutez fidèlement, si vous me suivez aveuglément, si, une fois lancé dans la route, vous allez sans faiblir, sans regarder en arrière, je vous promets, mon neveu, qu'avant quelques années, nous aurons trouvé moyen de vous faire asseoir aux conseils du roi.

Ce discours, qui, malgré sa brutalité, savait flatter mes secrets désirs, me fit monter le sang au visage. Je commençais à avoir foi dans un homme qui me prédisait de si hautes destinées. Sa pénétration m'avait vaincu, sa flatterie brutale me liait à lui. Le démon vit bien à la flamme de mon regard qu'il m'avait tenté. Il continua :

— Ne croyez pas que je vous flatte, Philippe ; vous avez, en vérité, ce je ne sais quoi qui trahit le cœur privilégié; mais c'est égal, si fort que vous soyez, il vous faudra suivre d'abord les voies ordinaires.

— Oh ! ne craignez rien, interrompis-je, exarlté par ces encouragements ; s'il s'agit de travail, de privations, je ne reculerai jamais.

— Que dites-vous là , mon neveu ? s'écria le chevalier d'Aubigné avec vivacité et en rcpous-

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sant son siège ; il s'agit bien de travail, de privalions, d'étude t Ah çà t me prenez-vous pour un pédant, et ne seriez-vous qu'un pleutre, visant (ont héroïquement au grenier d'un philosophe? Je vous en préviens, je ne mange pas de cette viande creuse, et on n'en mange pas chez moi. Quand je vous parla de faire fortune, il ne s'agit pas de commencer par pâlir sur des bouquins, ou par crever de moisissure sur des paperasses. Vive Dieu ! c'est dans la chaude atmosphère des plaisirs et du monde vivant et s'épanouissant que je veux vous conduire. Je ne suis pas venu vous chercher pour vous mettre sur le chemin de l'hôpital. Tenez, Philippe, regardez-vous dans ce miroir, et dites-moi ce que vous pensez.

En parlant ainsi, mon oncle me saisit par le bras, et m'amena devant la petite glace posée sur la cheminée de l'auberge. Ne comprenant rien, je me regardai machinalement, un peu honteux de me voir un air tout surpris, tout penaud.

— Eh bien! mon neveu, vous ne devinez pas?

Je fis un mouvement de la tête pour avouer

mon embarras.

— Comment, Philippe, vous ne comprenez pas que, pour parvenir, vous avez tout ce qui convient, en ayant ce front large et découvert, ces yeux suffisamment langoureux , cette bouche line et correcte ?

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— Monsieur, interrompisse, troublé par cette singulière analyse, vous raillez !

— Jamais, au contraire, je ne parlai plus sérieusement. C'est une vérité passée en proverbe, que la fortune est femme et que la chance est aux jolis garçons. Autrefois, la bonne déesse avait un bandeau ; mais on a fini par lui ménager, comme dans les pays orientaux, de petits trous pour reconnaître son monde ; et, depuis, le bandeau s'est tellement élargi, qu'on le relève au besoin pour embrasser la belle sur les deux yeux. Oui, mon neveu, quand la nature vous a découplé avec cette complaisance, c'est qu'elle vous réservait une occasion. L'heure est venue de vous connaître vous-même, de vous apprécier, de vous faire valoir. — Vous songez à la gloire, à la fortune, à l'amour? Dites-moi un peu où toutes ces belles choses s'acquièrent, si ce n'est dans ces régions que les femmes embaument? Je n'ai qu'une recette, je la crois infaillible. On monte au pouvoir, non plus par des rochers abrupts, mais par des échelles de soie. Les protecteurs se fatiguent, la popularité vous trahit ; mais il n'y a rien de fort et d'infatigable comme de toutes petites mains roses et blanches qui se crispent pour vous pousser en avant. En vérité, je vous le dis, mon neveu, ce n'est pas votre génie qui vous tirera de l'obscurité; ce seront vos yeux bleus.

Au fond de toutes les histoires d'élévation, il y a ane histoire d'amour. Tous les parvenus ont endormi leur rêve sur un petit oreiller de dentelle, sous une haleine caressante. La politique n'est que l'échiquier de l'amour. Adam, notre premier père, était un poltron qui n'osait pas toucher à l'arbre défendu; mais il avait là sa femme, et ce fut elle qui, plus intrépide, cueillit le fruit et le lui fit manger. Eh bien ! il y a encore des fruits à cueillir et vous n'êtes pas dans le paradis. Il s'agit donc de trouver quelque bonne âme qui se damne un peu pour vous et vous tende de loin la pomme à laquelle vous ne pourriez atteindre, Savez-vous ce qui m'a manqué, à moi qui vous parle? C'est précisément cette fleur de beauté, cette grâce qui amollit les obstacles et trempe d'acier le cœur des femmes.

J'étais laid, j'étais commun; à quoi pouvais-je prétendre? Quand mon extérieur trivial déplai-

1 sait à quelque puissant, il n'y avait pas là une >irène pour plaider ma cause et me faire par-

I donner. Je sais bien que j'étais assez riche pour acheter de l'amour et des protectrices; mais, bah! ces avocats-là plaidaient mal et perdaient leurs procès. Alors je me suis résigné, et ne pouvant rien pour mon ambition , j'ai satisfait largement ma cupidité. Je n'ai pas ma part dans les grandes moissons; mais je glane après les récoltes. Quant

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