TOUS II. K
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— Ne craignez rien, monseigneur, répondisje; d'ailleurs, ne suis-je pas ici en famille?
— Nous n'avons que faire de vos histoires, reprit le duc avec vivacité ; c'est bien assez de vos dissertations politiques. Laissez-nous causer avec ces dames.
Dubois, qui pressentait quelque scandale et qui devinait que j'allais sans doute fournir un aliment à sa verve diabolique et à sa manie de tourmenter le régent, m'exhorta au contraire à commencer.
Mais les exhortations étaient aussi inutiles que les défenses. Je ne me connaissais plus, je ne me possédais plus. La fureur, le désespoir, le vin, tout concourait à me donner une ivresse des sens et de l'âme, qui m'exaltait et me jetait hors de moi.
Malgré les signes impérieux du régent, je continuai.
— Il y avait une fois une jeune fille très-belle, très-innocente et très-pure. Un gentilhomme aussi puissant que le roi, aussi accompli que monseigneur le régent, eut envie de cueillir celte fleur délicate; mais comme il avait peur des épines, et n'était pas d'humeur à attendre que lu rose se détachai de la tige et lui tombât feuille à feuille dans la main, le gentilhomme voulut brusquer les choses et se faire vendre la jeune fille.
— Philippe, me dit Marguerite avec un accent
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plus adouci, c'est mon histoire que vous racontez là.
— Non, madame, répondis-je, c'est celle de ma mère. Écoutez.
— Chevalier! me crièrent à la fois, avec menace, mon oncle et le régent.
— Laissez-moi donc achever, répliquai-je, vous verrez que cela vous amusera.
— Cela m'intéresse déjà furieusement, observa Dubois.
— La pauvre jeune fille fut vendue. Le coquin auquel elle avait été confiée, et que j'ai l'honneur de vous présenter , messieurs , dans la personne de mon digne oncle, se fit donner quelques sacs d'écus pour l'honneur de sa sœur. Neuf mois après , heureux fruit de cet honnête marché, je venais au monde; la victime, que l'on avait trompée sous le voile d'un amour légitime et d'un honnête mariage, ne survécut à sa chute que pour m'élever, et, après une lente agonie, mourut, empoisonnée par cette délicieuse comédie. N'est-ce pas que mon histoire est bien gaie?
Je me versai une rasade et je repris :
— Or, messieurs, voici la fin du conte. Quand l'enfant fut grand, il eut la folie de s'adresser à son brave oncle, pour obtenir ce qui tentera éternellement les imbéciles et les héros : de la gloire
et dej'amour. L'oncle ne connaissait qu'un pro-
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cédé : vendre ou acheter. Il résolut donc de vendre le fils au père. Mais comme il fallait en attendant occuper le cœur du neveu, on mit ce dernier à bonne école, et Marguerite lui enseigna l'amour, que l'abbé Dubois avait enseigné à celle-ci. Quand le fils eut vingt ans, il vint, un soir pareil à celui-ci, demander à son père qu'il reconnût, entre deux bouteilles, non pas un nom, ou de la fortune ou des honneurs, mais une place dans son cœur, mais l'aumône d'un peu d'amitié. II se sentait disposé à laisser sa mère sans vengeance si on lui souriait, si on lui tendait la main. Savez-vous ce que fit le père? il repoussa en ricanant ce fils assez niais pour vouloir l'aimer, et comme celui-ci insistait et avait des larmes véritables dans les yeux, il le traita d'ivrogne, et menaça de le faire jeter dans les escaliers par ses laquais. N'est-ce pas que ceci est fort amusant?... Vous ne riez pas, monseigneur?
En effet, le régent se mordait silencieusement les lèvres, mais Dubois se tordait de rire sur son siège.
— Vous êtes un admirable conteur, mon jeune ami! s'écria-t-il; je vous cède ma place à l'Académie.
Je repris avec une salive amère, et me sentant près de chanceler.
— La moralité de ce conte, messieurs, la
voici : c'est que quand on a pour oncle un faquin comme M. le chevalier Antoine d'Aubigné, on rend hommage à la famille et à la morale en l'étranglant quelque soir avec sa serviette, et que, quand on a l'honneur d'être le fils de monseigneur le régent, on n'a de place au monde que dans les orgies de son père et sur les oreillers de ses maîtresses.
— Bravo! bravissimo! hurla Dubois.
— Ah! m'écriai-je en m'attend ri ssant et sans m'occuper de l'impression produite sur l'auditoire, il y avait pourtant une âme grande et généreuse dans ce fils de Pamour que l'on repoussait! Pourtant, je vous le jure, dans ce jeune homme que son oncle a corrompu, que sa maîtresse a dépravé, que son père a chassé, il y avait une ardeur sincère pour tout ce qui est noble, pour tout ce qui est grand ! Il était capable de choses sublimes, d'héroïques entreprises, et à l'heure où vous le voyez, devant vous qu'il méprise, il pleure sa jeunesse gaspillée, son amour flétri, sa religion détruite, et il maudit père, famille, maîtresse,- tout ce qui a conspiré contre son innocence, contre sa vertu.
J'étais dans le délire. Je sentais mes joues brûler sous deux ruisseaux de larmes ; mon indignation s'en allait en tristesse, et je m'interrompis étranglé par les sanglots.
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Tous les convives me regardaient d'un œil ' hébété, sans comprendre. Le régent couvait une colère terrible ; Dubois me trouvait moins amusant depuis que je pleurais. Quand j'essayai de reprendre, des huées m'accueillirent.
— Assez ! assez ! cria-t-on de toutes parts, le chevalier radote, il est ivre!
Une dernière étincelle me ralluma les yeux :
— Je suis ivre, vous avez raison, mes gentilshommes, mais je suis moins ivre que vous, mon* sieur le comte de Nocé, qui faites des couplets sur la peste et sur la misère publique; moins ivre que vous, monsieur l'abbé, qui vous croyez une Éminence rouge, et qui n'êtes jamais qu'une Éminence grise. Je suis ivre, mais qui donc ne l'est pas ici, depuis le maître jusqu'au valet?
Un hourra frénétique accueillit ces paroles.
— A la porte, le sermonneur!
Et tous se levèrent pour me chasser.
Comme je me reculais , en croisant les bras sur ma poitrine, je sentis une main se poser sur mon épaule. Je me retournai : c'était Marguerite.
Jamais je ne l'avais vue si belle, mais d'une beauté toute nouvelle. Son visage était d'une pâleur lumineuse; le sourire amer de ses lèvres se perdait dans la majesté suprême de sa figure; il y avait dans ses yeux une tendresse si vraie, si profonde, que j'en fus ébloui. Mais j'avais
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conçu cette nuit-là trop d'horreur pour tout mon passé, et j'avais trop bien et trop récemment rompu les liens qui m'avaient fait si longtemps l'esclave de cette femme, pour céder à sa fascination.
— Que nje veux-tu, démon ? lui dis-je à moitié égaré ; viens-tu me reprendre et m'emporter ?
— Philippe, répondit Marguerite d'une voix grave que je n'avais jamais entendue, je vous ai perdu, je vous sauverai.
Puis, se tournant vers les convives :
— Vous êtes tous des lâches, leur dit-elle, d'insulter à la douleur la plus sainte, la plus vraie ; de rire d'une torture comme la sienne, et de bafouer un homme de grand cœur et de grande âme, trop noble pour toute cette noblesse corrompue, trop pur pour ce siècle infâme. Son cri, je l'ai entendu, moi, il m'a réveillée. Vous vous étonniez de me voir sombre et dégoûtée, c'est que je ne connaissais que vous, messieurs; voici celui qui me ressuscite et que j'aime/
Je n'entendis plus rien. Tant d'émotions successives, complétées par cette dernière transfiguration de Marguerite, m'avaient accablé. Le vertige me frappa aux tempes , un tourbillon me passa devant les yeux, je m'évanouis.
Quand je revins à moi, j'étais dans une voiture, entre deux hommes inconnus. J'eus quel-
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que peine à ressaisir mes idées, et, retrouvant tout d'abord le souvenir de la promesse que j'avais faite à Simon Benoît, je m'imaginai que c'était lui qui me faisait enlever.
— Où allons-nous? dis-je à un de ces deux hommes.
— A la Bastille, me répondit-il en se découvrant avec respect.
Le lendemain, j'éprouvai une sorte de jouissance en m'éveillant dans une petite chambre de la Bastille. Je trouvais dans cette rigueur un motif de triomphe, et je me sentais vengé, puisqu'on songeait à se venger aussi.
Je regrettai de n'avoir pas tenu la parole que j'avais donnée à mon vieil ami. Sans doute il m'avait attendu et il avait douté de moi. Mais je résolus de lui écrire, de le rassurer, et ce retour ne pouvait qu'être ajourné. Repassant ensuite les événements de la nuit, je me dis que je ne devais pas compter sur la bienveillance du régent, blessé pour jamaisdans son orgueil. Quant à mononcle, j'avais, en pensant à lui, des mouvements de haine et de dégoût'. L'image de Marguerite m'ap- (
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paraissait avec la singulière auréole que je lui avais vue avant mon évanouissement. Mais le charme était rompu ; cette dernière attitude pouvait m'étonner sans m'émouvoir. Cette nuit m'avait guéri. Peut-être n'y avait-il, au fond de cette transformation nouvelle, qu'une comédie.
Je me mis à la fenêtre. La matinée était pure. L'air, en entrant dans mes poumons, les débarrassait des lourdes et chaudes vapeurs de l'orgie. Je ressentais un bien-être, une légèreté d'esprit et de cœur qui me ravissait. Pendant que je déjeunais avec un appétit que je n'avais pas éprouvé depuis bien longtemps, j'entendis ouvrir ma porte, et le guichetier introduisit le chevalier Antoine.
A sa vue je fis un mouvement; mais lui, sans se déconcerter, me dit :
— Bonjour , mon neveu ! II paraît que les prisons d'État vous vont bien. Il faut convenir que vous êtes un personnage bien fantasque, et qui mettez toute ma logique en déroute. Quand vous jaunissiez d'ennui à Belle-Assise, vous demandiez de l'amour à tous les échos ; je vous donne la plus belle femme de Paris. Vous vouliez de la gloire, je vous ménage la faveur du régent. Mais au lieu de m'écouter, selon nos conventions, monsieur veut agir à sa guise ! Vous n'avez pas encore le pied assez solide pour mar-
. 78 l'homme cher sans lisières. Je savais bien que le secret de votre naissance ne devait pas vous être confié trop tôt. Avec vos manies sentimentales, voas entravez tous les calculs. Parbleu ! moi aussi, je voulais que vous eussiez un père ; mais j'avais décidé que, pour ajouter de l'éclat à la scène de reconnaissance , ce dénoûment aurait lieu en présence du parlement assemblé. Être reconnu, embrassé, ce n'est rien ; mais être légitimé, c'est beaucoup, c'est tout. Eh bien ! voilà ce que je préparais. Tout allait le mieux du monde; cette maudite lettre a fait chavirer votre fortune et la mienne. C'est un édifice à recommencer. Que diable! mon neveu, soyez moins fougueux à l'avenir.
— Monsieur, répondis-je , vos projets me dégoûtent, votre protection me fait horreur. Vous avez vendu ma mère; vous ne me sacrifierez pas aussi à votre cupidité.
— De grands mots, Philippe, de grandes phrases ! Votre mère a désespéré trop tôt, il y avait de l'avenir pour elle. Quant à vous, mon nevçu , à votre aise ! Boudez la fortune ! Voici pourtant ce que je viens vous proposer. Le duc d'Orléans consent à pardonner , sous une condition, c'est que vous quitterez Paris immédiatement; on daigne vous acheter un régiment que vous rejoindrez aussitôt...
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— Je ne yeux rien de vous, interroropis-je ; je ne veux rien non plus du régent. J'aime mieux la prison avec votre colère que la liberté avec voire faveur. Si je sors d'ici, je veux être libre d'aller et de venir à ma fantaisie. Je suis jeune, je travaillerai : mais, du moins, le pain que je mangerai ne sera pas taché d'infamie.
— Je souhaite que ces belles résolutions durent, répliqua mon oncle; mais je ne le crois pas. Je vous connais, mon neveu : vous êtes voluptueux à l'excès, et il viendra un moment où ce pain honnête vous semblera dur et fade sous la dent. Je vous en avertis, Philippe, tout cela sera du temps perdu. Vous nous reviendrez, et il serait bien plus court de commencer par nous rester.
Je tournai le dos à mon oncle et je refusai de l'entendre davantage. Antoine ne parut pas affecté de ma rancune. Il siffla , fit quelques tours dans ma chambre, frappa sur mes barreaux et sur ma lourde porte avec ironie, sembla prendre plaisir à passer en revue les détails d'une prison; puis, venant se poster devant moi et haussant les épaules :
— Au revoir, mon neveu, me dit-il; quand vous voudrez votre brevet, vous me le ferez savoir; je vous rapporterai avec trois mille écus pour payer votre équipement.
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Voyant que je m'obstinais dans mon silence, le chevalier sortit. La journée se passa pour moi dans une méditation indéfinie. J'examinai mon existence passée; je fis le plan d'une existence nouvelle, toute de travail, de patience et de résolution.
Vers le soir, j'étais accoudé à ma petite fenêtre, suivant de loin la fumée des toits du faubourg Saint-Antoine, que je voyais monter et se perdre dans le ciel. J'animais les nuées, je leur donnais des noms, j'en faisais les agents mystérieux d'une pensée; je les enviais; j'aurais voulu, comme elles, flotter dans l*espace, loin des hommes et audessus d'eux.
Tandis que je me livrais à cette contemplation pleine de charmes , la porte de ma chambre s'ouvrit ; je me retournai , et je vis Marguerite qui me regardait doucement.
Les dernières clartés du soleil , en se jouant sur son front, y posaient un diadème. Ses regards baignaient dans des lueurs; je la contemplais et je ne reconnaissais qu'à peine cette maîtresse hautaine et railleuse dont la tyrannie m'avait si impitoyablement courbé pendant trois ans. Bien qu'elle fut plus belle encore, et que son amour se fit visible à travers sa beauté, je restai sans émotion. Un peu d'étonnement m'agita tout au plus. Mon cœur s'était séché dans ma poitrine.
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— Philippe, rae dii Marguerite, je vous apporte la liberté.
— Comme mon oncle! avec des conditions sans doute? répondis-je.
— Sans conditions. Le duc d'Orléans a compris qu'il devait pardonner à l'exagération d'une douleur légitime, et cette captivité d'un jour a suffi à son ressentiment.
— C'est fort généreux à lui. Quant à vous, madame, je vous remercie de votre empressement à m'apporter cette bonne nouvelle ; mais je vous avoue qu'il n'est plus en mon pouvoir de vous en récompenser.
Comme j'avais prononcé ces paroles avec ironie, Marguerite rougit, et, après avoir tenu les yeux baissés pendant une seconde, elle s'avança vers moi, et, me regardant en face :
— Philippe, me dit-elle, je ne suis pas la femme que vous connaissiez hier, et qui bravait l'insulte parce qu'elle savait y répondre. J'ai souffert cette nuit, mais mon âme perdue s'est retrouvée. Quand je vous ai entendu, mon ami, raconter vos douleurs ; quand j'ai compris ce que vous étiez, ce que vous valiez, ce que j'ai méconnu, le remords de ma vie passée m'a saisie au cœur. Écoutez-moi, Philippe, je sens bien que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimez plus. J'ai mis trop d'acharnement à étouffer vos illu-
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sions : j'ai voulu faire de vous un esprit railleur et implacable, comme j'étais; j'ai trop bien réussi. Voyant d'abord votre amour si pur, si naïf, j'avais peur de me sentir émue, et je me suis hâtée de vous flétrir. Pendant trois ans, j'ai eu l'abominable courage d'insulter devant vous à tout ce qui est bon/ à tout ce qui est beau ; mais cette nuit j'ai eu honte de moi, et j'ai senti toutes mes cendres eufouies s'embraser et tourbillonner dans mon sein. C'est étrange, n'est-ce pas? Vous étiez venu à moi a\ec candeur, je n'avais pas besoin des orages de cette nuit pour reconnaître l'esprit tendre et tourmenté qui se lamente en vous. Depuis trois ans, je n'aurais eu besoin que de vous regarder, et je ne l'ai pas fait. Mais, cette nuit, je vous ai compris et je vous ai aimé. II est trop tard, je le sais; vous n'avez pour moi que du mépris, que du dédain ; et pourtant, Philippe, si jamais amour fut pur, fui grand, fut profond, c'est celui que je ressens en ce moment pour loi ; j'ai été une maîtresse impitoyable, je voudrais être maintenant une esclave soumise et rampante. Si tu pouvais, à ton tour, me comprendre ; si mon œuvre était imparfaite, si je ne t'avais pas encore assez perverti pour que tu pusses encore aimer et espérer?... Mais non, c'est impossible, et je suis une insensée. Écoulezmoi, Philippe ; cet amour qui m'agite peul me
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purifier à mes yeux, mais ne saurait m'absoudre aux vôtres. Je suis libre de vous aimer, de me dévouer, de me sacrifier pour vous ; mais vous ne sauriez donner à la femme flétrie cet amour chaste et inébranlable qui n'est dû qu'à la vertu première. Dieu ne peut pas permettre que vous m'aimiez ; ce serait une récompense céleste pour une vie honteuse et une heure de repentir. Non, Philippe, il est encore temps pour vous de retrouver la foi égarée. Vous avez laissé à Belle- Assise une jeune fille dont vous avez méconnu fa pureté et calomnié l'innocence. Allez lui porter les tendresses d'un cœur qui se perdrait à Paris. Si Thérèse est indigne de vous, cherchez ailleurs, mais trouvez. Je chercherai avec vous ; j'ai le droit de vous sauver, puisque je vous ai perdu ; c'est la seule grâce que je réclame. Les femmes comme moi n'ont qu'un amour qui les sauve et qui les purifie, l'amour maternel : une mère est toujours sainte. Eh bien, mon enfant, je suis si vieille par les souvenirs, que je puis être votre mère. Laissez-moi cette espérance, Philippe. Vous me chasserez, vous me maudirez, vous me broierez sous vos pieds, mais vous n'empêcherez pas que je ne veille sur vous, que je n'arrange votre vie sous vos pas. Je vous aime avec fureur; mais je sens que je serais récompensée si je vous voyais aimé par une
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autre. Vous n'avez pu vous soustraire pendant trois ans à Pinûuence fatale de mes sarcasmes; c'est désormais à ma vigilance maternelle, à ma sauvegarde que tu ne pourras pas échapper, Philippe. Ton avenir est à moi pour racheter ton passé. Malgré toi, je te conduirai, je te ramènerai dans ces sentiers que ta mère t'indiquait. Mon ami, vous êtes libre; vous pouvez sortir de cette prison comme vous êtes sorti de votre amour pour moi ; votre vie, égarée un instant, peut recommencer et se poursuivre dans une belle roule. Allez, Philippe, n'écoutez pas votre oncle, et ne m'aimez pas; mais songez à votre mère, songez à Thérèse, songez aussi à ces louis d'or dont vous aviez fait les confidents de vos rêves. L'amour pur et l'ambition loyale peuvent faire de vous un homme illustre. Philippe, rien n'est perdu encore, tout peut se réparer; je. vous l'affirme, et je me sens la force de remuer un monde pour vous aplanir les obstacles.
J'avais laissé parler Marguerite sans chercher à l'interrompre. J'étais ainsi fait, monsieur le curé, que ce langage de l'amour vrai me trouvait indifférent ou soupçonneux; quand j'avais perdu trois longues années à me faire aimer de cette femme, le miracle que j'avais rêvé s'opérait au moment où je ne pouvais plus en jouir. Marguerite m'avait usé, flétri, et c'était à cet homme
désenchanté qu'elle venait rouvrir les^ horizons célestes dont elle l'avait fait descendre. Je ne crus pas à cette sublime confession d'un cœur qui s'était montré si longtemps froid et implacable»
— Je vous dirai, madame, comme dirait le régent, répondis-je : Vous jouez admirablement cette comédie, et les rôles de Madeleine repentie vous vont à ravir; mais vous voudrez bien permettre que je n'applaudisse pas.
Marguerite baissa la tête Elle avait prévu ma dureté et se résignait. Je continuai, prenant plaisir à railler celle qui m'avait si souvent déchiré de ses moqueries.
— Parbleu, Marguerite, monseigneur le duc d'Orléans n'était pas plus sentimental quand il affectait, aux genoux de ma mère, un amour charmant et naïf. Je ne sais dans quel but il vous plaît de parodier le langage de la passion, et de vous poser près de moi avec cette attitude sentimentale et maternelle ; tout ce que je sais, c'est qu'il est impossible que la Marguerite sans âme, qui m'a vu pleurer si longtemps à ses genoux et qui a ri de mes larmes, qui a gaspillé mes illu- , sions, qui a pris un si cruel plaisir à me faire nier l'honneur et la vertu des hommes, la pudeur
et la sainteté des femmes, vienne aujourd'hui me demander de l'honneur et de la vertu, en se fai-