TOME II
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sant pudique et sainte. Vous voulez prolonger l'orgie de cette nuit. Vous n'êtes pas dégrisée, Marguerite!
— Frappe, Trappe, Philippe! me dit doucement cette femme avec un triste sourire. Meurtris-moi bien : que je souffre, que je saigne, que j'aie du moins des tortures à offrir à Dieu.
Je repris avec colère :
— Comme vous vous moqueriez, madame, si j'étais encore assez niais pour vous croire! Mais je me souviens trop de vous pour m'exposer. Vous rappelez-vous cette soirée pendant laquelle, brûlé d'amour, enivré de volupté, je vins me traînera vos pieds, vous conjurant de me tendre les bras? C'était alors qu'il fallait m'eslimer et m'aimer. J'étais pur et j'étais bon; mais votre infernal sourire me glaça, et quand vous consentîtes à m'accepter aux yeux du monde pour votre amant, vous vous fîtes un point d'honneur de me jurer que vous ne m'aimiez pas !
— Mais, Philippe , tu n'as donc pas compris, répondit Marguerite, qu'à ce moment-là même je t'aimais et que je voulais te sauver! Àh! tu me rappelles cette nuit, et tu es cruel, car j'ai souffert au milieu de mes rires. Oui, quand tu m'apparus, je l'aimai ; je fis plus que de te le dire, je j voulus te le prouver en l'éloignant de moi ; je sentais bien que j'avais en moi trop de colère et
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de raillerie pour faire à ton amour le lit caressant qu'il demandait; je sentais que tu étais perdu si j'étais à toi , et je te repoussai ; tu persistas, je me rendis, et depuis, — c'est vrai, — je te crus un homme comme les autres, je te méprisai.
Mais, aujourd'hui, mon Philippe, c'est à genoux que je viens te demander pardon de ces trois années maudites. Aujourd'hui, je viens te dire : Si par un coin du cœur tu peux ne pas me haïr, laisse-moi cette joie, cette espérance je ne t'en demande pas davantage.
— Aujourd'hui, répliquai-je furieux et embarrassé, je le répète tes paroles d'il y a trois ans, et je te dis : Tu viens trop tard, Marguerite, je n'ai plus d'amour, je n'ai que de la haine.
— Si je voulais pourtant, s'écria-t-clle en faisant un geste sublime d'exaltation et de défi, si je voulais, chevalier, je le sens là, je pourrais le vaincre, le dompter, te forcer à m'aimerl Tu ne sais donc pas ce qu'est l'amour d'une femme comme moi! J'étais habile à étouffer la flamme; crois-tu que mon souffle ne la ranimerait pas bien, et que ce cœur plein d'étincelles ne pourrait pas communiquer d'incendie? Philippe, Philippe, ne me défie pas, car je te ramènerais rampant et vaincu à mes pieds.
Marguerite était superbe en parlant ainsi. Ses yeux étaient chargés d'éclairs, son sein bondis-
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sait, ses mains frémissantes s'agitaient dans des gestes de prière et de provocation.
Mais, je vous le répète, Dieu se faisant visible, ma mère même ne m'eussent pas désarmé.
— Essayez, dis-je en ricanant à cette femme; montrez-moi comment vous châtiez les rebelles, comment vous ramenez les esclaves insurgés.
Mais l'exaltation de Marguerite n'avait été qu'un sursaut de son amour flagellé. Son regard se voila, la résignation redescendit en elle :
— Non, Philippe, reprit-elle avec une voix pleine de larmes, non, vous avez raison, et je m'oublie. Détestez-moi, méprisez- moi, foulezmoi aux pieds; c'est ma punition, et je l'accepte, et je la demande. Je ne suis pas digne de vous, et si le ciel permet que votre amour renaisse, ce n'est pas pour moi qu'il doit renaître. Il faut me pardonner; il y a encore de la courtisane en moi; je me guérirai. Au revoir, chevalier. Je vous ai dit quelles étaient maintenant mes espérances et mon ambition. Dans l'ombre, de loin, d'en bas, je veillerai sur vous. Je vous préparerai de purs .triomphes, de saintes amours; j'oserai prier votre mère qui est au ciel de m'éclairer. Je ne vous demanderai rien. Hélas! je n'ai que trop reçu, et je n'ai que trop ù vous rendre. Seulement, mon ami, oubliez mes funesles leçons; ne croyez pas que tous les hommes soient faux et
méchants comme le régent et comme votre oncle; ne croyez pas que toutes les femmes soient corrompues comme moi. Il y a de belles amitiés à rêver, de chastes unions à contracter. Au revoir, Philippe! Désormais une sœur attentive marchera derrière vous, quand vous serez heureux ; devant vous, quand un péril pour votre honneur ou pour votre vie viendra vous menacer.
— Parbleu! madame, lui dis-jeau moment où elle allait franchir le seuil de ma chambre, il vous plaît aujourd'hui d'être ma sœur après avoir été ma maîtresse; vous avez aussi quelque raison d'être ma mère par alliance. Je ne désespère pas de vous voir un jour ma tante; mon oncle en vaut la peine.
Marguerite allait fermer la porte ; elle se retourna, me jeta un regard plein de pitié, en me disant :
— Philippe, une autre femme vous dirait qu'il est lâche de l'insulter ainsi ; moi qui lis en vous, et qui sais tout ce que vous avez souffert pour en venir là, je vous plains, je vous pardonne et je vous aime.
En achevant ces mots, Marguerite m'envoya un baiser de la main et disparut.
À peine fut- elle sortie que je ressentis une inquiétude vague, un trouble semblable au remords. Mais la réflexion me roidit bientôt contre
90 l'hommue cet appel de ma conscience. Je me répétai à moimême tout ce que j'avais dit à cette femme inexplicable, et n'osant nier toutefois un amour qu'elle avait manifesté si vivement, si chaleureusement : — Eh bien! tant mieux, me dis-je en moimême, que cet amour soit son châtiment ! qu'elle souffre, et qu'elle expie tout ce qu'elle m'a fait endurer.
Puis, reprenant ma place à ma fenêtre et posant mon front dans mes deux mains, je me mis à rêver.
Quand le guichetier vint me prier de passer chez le gouverneur pour y recevoir ma liberté, je m'aperçus que mes mains étaient mouillées, et que j'avais pleuré.
Le gouverneur de la Bastille m'annonça avec beaucoup de déférence qu'il avait reçu l'ordre de mettre sa voiture à ma disposition pour me reconduire chez moi.
Cette proposition me rappela que je n'avais pas à Paris d'autre domicile que celui de mon oncle, ou celui de Marguerite. Toutefois, je ne manifestai pas mon embarras, et je répondis que
j'étais prêt à partir. Comme j'allais descendre, le gouverneur me pria d'accepter un rouleau de louis qu'il avait reçu pour me remettre. Je fus tenté de refuser cette aumône; mais, par réflexion, je l'acceptai. Quand je fus dans le carrosse du gouverneur et dès qu'il eut franchi le redoutable pont-levis, je mis la tête à la portière et appelant le cocher :
— Tiens, maraud, lui dis-je, voici une somme assez ronde qui sera ù toi dans deux jours, si d'ici là tu es parvenu à faire évader de la Bastille deux braves gentilshommes qui habitaient un cachot au-dessous de ma chambre, pour avoir eu la fantaisie de chansonner le régent. Tu viendras réclamer cette somme en compagnie des deux fugitifs, et comme tu auras des difficultés à aplanir, tiens, voilà un à-compte.
Je lui jetai une poignée d'or ; il me répondit par des serments énergiques, et me jura d'avoir mérité la somme avant le temps prescrit. En effet, le lendemain au soir les deux poètes évadés venaient me protester de leur dévouement éternel, et m'offrir leurs services.
— Je n'bi besoin de rien, leur répondis-je:
promettez-moi seulement de ne pas vous corriger du défaut qui vous a fait enfermer.
Us me le promirent, et ma précaution était inutile. N'étaient-ils pas poètes? Ils devaient
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Quand nous fûmes à l'entrée de la rue Saint- Antoine, on me demanda où je voulais aller ; je me fis arrêter à la première auberge que nous rencontrâmes, et je congédiai la voiture.
Comme l'hôte, ébloui par le souvenir du carrosse qui m'avait amené, voulait me donner ses plus beaux appartements , j'insistai pour avoir, au contraire, l'endroit le plus simple, le plus modeste, le moins cher, en un mot. N'étaitce pas déjà trop pour moi qui me sentais les goussets vides ? L'hôte fit la grimace et me conduisit tout au haut de la maison, dans une mansarde. I) ne s'y trouvait guère plus de place que celles de la table et du lit. J'ouvris la petite fenêtre; elle donnait sur les toits, et de loin on entrevoyait dans les vapeurs du soir les masses sombres de la Bastille qui me barrait l'horizon.
— Parbleu! me dis-je en moi-même, la vue ne manque pas de charme ni d'utilité. Si j'oubliais, voilà qui me ferait souvenir.
Je m'endormis d'un sommeil profond et paisible, et je fus réveillé le lendemain par un rayon de soleil qui me tombait sur les yeux.
Je ne pus m'empêcher de sourire en faisant
l'inventaire de mon nouveau domaine, qui me rappelait ma pauvre petite chambre de Belle- Assise.
Hélas ! que devait penser de moi mon vieil ami? Je résolus de commencer ma journée par lui écrire ; car déjà je ne songeais plus à aller le rejoindre. Depuis qu'on avait voulu exiger, comme condition de ma liberté, mon éloignement de Paris, j'avais pris la ferme résolution de rester. Je voulais prouver à ceux qui m'avaient si indignement méconnu que j'avais un courage à la hauteur de mon ambition, et qu'il était plus facile de me rompre que de me faire céder.
Comme je cherchais mes vêtements pour m'habiller, je ne les retrouvai plus au pied de mon lit. Je me demandais déjà si ces débris de ma splendeur avaient tenté quelqu'un, lorsque j'entendis à ma porte un mouvement de brosse et de baguette; il était évident qu'un valet officieux, me jugeant sur mon costume, s'empressait de mettre ses services à ma disposition. J'appelai, et je ne fus pas peu surpris de voir entrer Dominique, mou valet de chambre de la rue de la Sourdiôre, mes habits sur le bras, le sourire sur les lèvres.
1 Je poussai une exclamation :
— Que faites- vous ici, Dominique?
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— Mais, monsieur le chevalier peut le voir :
je viens de brosser ses habits,
— Vous êles donc garçon d'auberge depuis hier?
— Est-ce que monsieur le chevalier m'aurait fait l'injure de me congédier?
— Croyez-vous donc, monsieur Dominique, que, quand on loge rue Saint-Antoine, au cinquième étage, dans une mansarde, on soit en position d'avoir à ses gages un homme de talent comme vous?
— Monsieur le chevalier me flatte, répliqua Dominique en lissant avec la manche le feutre de mon chapeau; j'ai peu de talent, mais j'ai beaucoup de bonne volonté. J'étais venu rôder hier au soir dans les environs de la Bastille; j'ai vu passer M. le chevalier dans le carrosse du gouverneur, je l'ai suivi, et sachant désormais où je devais m'installer, je suis venu ce malin de bonne heure.
— Mais vous ne comprenez donc pas, repris-je en riant de ce zèle digne d'un plus riche maître, que si je ne retourne pas chez mon oncle, et que si je viens m'installer ici, c'est pour vivre d'une vie de travail, de privation, peut-être bien de misère, dans laquelle j'aurai, à coup sûr, à offrir plus de services que je n'en aurai à demander?
— En ce cas, monsieur le chevalier, repartit
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joyeosement Dominique en ôlant sa veste et en se nouant un tablier autour du ventre, vous voyez bien que je vous suis indispensable, et qu'il vous faut quelqu'un, non plus pour vous servir, mais pour vous apprendre à servir.
— Ah! toutbeau, monsieur, dis-je un peu blessé de la façon dont Dominique acceptait mes explications, vous vous hâtez de me faire votre égal.
— Prenez garde, monsieur le chevalier ; vous habitez un peu haut pour loger l'orgueil. D'ailleurs, qui donc n'est pas ici le laquais de quelqu'un? Je suis le vôtre, le cabarelier est le mien. Marchand, soldat, homme politique ou faiseur de vers, vous serez celui de votre ambition, de votre vanité ou du public. Le diable est le laquais de l'abbé Dubois, celui-ci est le laquais du régent, lequel est le laquais du roi, et Sa Majesté, dans quelques années, sera sans doute le laquais de ses favoris et de ses maîtresses. Nous avons tous notre livrée; celles qui se voient sont souvent les plus douces à porter.
— Mais, enfin, mon cher Dominique, dis-je à ce valet philosophe, je n'ai pas de gages à vous donner.
— Bah ! des gages, ne voilà-t-il pas un argument? Eh bien, je n'en veux pas. Je suis assez riche pour vous servir gratis.
— Vous êtes fou, mon garçon •
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— Non, je suis curieux, voilà tout, puisque vous ne voulez pas croire à mon dévouement.
Depuis trente ans, je suis au service de M. le chevalier Antoine d'Aubigné. Je m'y suis amassé un modeste patrimoine qui suffit à mes désirs. J'aurais donc pris ma liberté depuis quelque temps, si Ton ne m'eût attaché à votre service. Vous ne me croirez peut-être pas, monsieur, et cependant je vous parle sincèrement. Je vous aime pour deux raisons : la première' parce que je vous ai vu tout petit dans les bras de votre pauvre mère, qui paraissait bien triste, bien malheureuse; la seconde, parce que je n'ai jamais servi que des gens à morale facile, comptant fort peu sur leur courage, sur leur travail, sur leur honneur, et qu'il me plaît de voir un peu comment un jeune homme, brave, hardi, loyal, honnête, se retirera d'une mêlée dans laquelle il ne trouvera que la lâcheté, la honte, l'improbité.
— Ainsi, vous voulez que je vous donne la comédie? j
— Non, monsieur le chevalier; mais un duel dans lequel je serai votre second. Oh! j'en sais long. Les valets sont souvent des confesseurs. Quand vous serez devenu riche, eh bien, alors vous récompenserez, si vous y songez, le zèle que j'aurai mis à vous servir. Si vous devez rester pauvre, vogue la galère! nous ferons la
cuisine ; j'assaisonnerai, et vous éplucherez. Monsieur votre oncle vous Ta dit J'ai un peu étudié et j'ai beaucoup lu, mais je n'avais encore rien vu de pareil à ce que vous me promettez. Je ne veux pas mourir incomplet; c'est ma fantaisie, laissezmoi la satisfaire.
— Dominique, vous n'êtes peut-être chez moi qu'un espion de mon oncle, chargé de lui redire toutes mes actions !
— Ah! monsieur le chevalier, j'attendais cette iojure, et j'étais étonné de ne pas la voir se produire plus lot. Par malheur, elle n'a pas de prétexte. Supposez-moi ces intentions : en quoi est-il nécessaire à monsieur votre oncle de connaître toutes vos actions? Cela peut-il l'enrichir, l'anoblir, ou lui donner des voluptés nouvelles? D'un autre coté , allez-vous donc vous livrer à quelque œuvre si ténébreuse que vous redoutiez les regards du chevalier Antoine? Vous espionner serait un rôle inutile, et vous connaissez trop monsieur votre oncle pour l'accuser de faire quelque chose d'inutile.
— Après tout, que m'importe! dis-jeà Dominique. S'il vous plaît de vous associer à ma destinée, soyez le bienvenu. Si vous me trahissez, vous n'aurez aucun mérite, et vous aurez peut-être quelque remords. D'ailleurs, il me parait plaisant de ne trouver un ami véritable
que dans l'antichambre. Tope là, mon garçon; j'accepte le marché. Si je monte, tu monteras, et quand tu seras fatigué d'attendre, tu me quitteras.
— Je vous suivrai jusqu'au bout, monsieur le chevalier. Voyez- vous , monsieur, il y a deux fidélités au monde : celle des chats et celle des chiens; ceux-là aiment le logis et y meurent quand le maître l'abandonne; ceux-ci quittent la maison avec le voyageur, et trottent derrière sans s'inquiéter de sa route. Or, on attribue généralement plus d'esprit aux chiens qu'aux chats.
— Allons, mon pauvre caniche, dis-je en riant à ce singulier valet, commençons notre pèlerinage par un point essentiel : j'ai faim.
— Excellente occasion pour déjeuner, monsieur. |
— Oui ; mais ces occasions se présentent trop souvent pour qui manque d'argent.
— Si monsieur le chevalier veut me permettre, j'ai deux expédients à proposer. |
— Parle, le conseil est ouvert; voyons tes deux moyens.
— Le premier, le voici, dit Dominique en tirant de sa poche une bourse assez bien garnie. Je ne m'embarque jamais sans provisions. Nous nous associons, monsieur le chevalier; moi j'apporte les instruments et vous le bagage intellectuel. Plus tard, nous ferons nos comptes :
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donc, voici ce que j'avance à la société. Quant au second moyen, il consiste à solliciter de notre hôte un crédit qui dure jusqu'à l'arrivée de la fortune.
— Ce dernier moyen me plaît davantage.
— Toujours de l'orgueil, monsieur Philippe.
Vous puisiez volontiers dans la bourse de gens que vous n'eslimicz pas, mais vous n'osez prendre un louis dans la bourse d'un homme de cœur, parce que cet homme fut votre valet.
— Tu te trompes, Dominique, répondis-je tout ému de ce reproche , et je t'emprunterai sans scrupule. Mais, en vérité, tu me confonds; tant de délicatesse, de dévouement!
— Oh î ne me donnez pas d'éloges, je ne les mérite pas. J'ai fait de tout dans ma vie ; je veux làter de la vertu. C'est mon premier état qui m'a rendu philosophe J'étais chez un apothicaire; on voit là l'humanité d'un bien vilain côté. Votre oncle m'a défrayé pendant trente ans; maintenant, le pauvre homme est usé et n'a plus rien de nouveau à m'offrir. Je le quille. Il me croyait à son service, tandis qu'au contraire il était au mien. Vous me paraissez du nouveau. Si je me trompe, j'aurai acquis cette déception-là de plus parmi les bagages de mon expérience.
— Qui que tu sois , Dominique, valet ou philosophe, lu seras avant tout mon ami. J'accepte
400 l'homme tes services sans honte, car je sens qu'ils ne sauraient être payés que par la reconnaissance, et, Dieu merci, j'ai cette monnaie-là.
— A la bonne heure! s'écria joyeusement mon ancien valet de chambre, et vive la liberté!
Cette matinée fut une des plus heureuses de ma vie. Nous fîmes en riant les apprêts du déjeuner, et, quand ce premier et modeste repas fut terminé, nous tînmes conseil et agitâmes la difficile question du choix d'un état.
Après un examen minutieux des diverses carrières et une appréciation de mes facultés, Domimique conclut que mon plus court parti était d'écrire, de faire des livres. Il ne doutait pas de mon talent, et jurait que ma prose et mes vers futurs me conduiraient plus sûrement à cette gloire rêvée que toutes les intrigues et que toutes les manœuvres concertées par mon oncle.
Je goûtai cette idée. J'avais toujours eu la tentation de répandre dans des œuvres d'imagination le trop-plein de mon cœur, qui me donnait des visions si magnifiques. Mon esprit méditatif, en se repliant sur lui-même, enfermait des élégies, des odes, des rêveries, qui n'avaient qu'à gagner à se rendre visibles. D'ailleurs, c'était , pour moi la roule la plus sûre de l'oubli. La joie intime de l'écrivain qui sourit à la manifestation de ses pensées, qui s'examine dans son style,
offrait des compensations trop réelles a l'amertume cuisante de mes derniers désenchantements. L'orgueil entre pour moitié dans la vocation d'un auteur. L'homme véritablement humble estime trop peu les rayons de son esprit pour les recueillir en gerbes et pour en faire de petits astres qu'il s'efforce ensuite de suspendre et de voir briller au ciel de la publicité. Mais pour un homme plein d'ambition et de passion comme moi, cette contemplation perpétuelle et intérieure était pleine d'attraits. Je résolus donc de faire des livres.
Quand ce projet eut été bien arrêté dans mon esprit, je tirai de la petite bourse de madame de Maintenon un des louis d'or, et le remis à Dominique en lui disant :
— Mon ami, je veux que vous consacriez ce louis aux premières acquisitions de papier , de plumes, d'encre, de livres dont je vais avoir besoin. Ces pièces sont pour moi plus précieuses qu'une fortune. Un sentiment superstitieux me les fait dépenser seulement dans les circonstances solennelles de ma vie. Hélas! voilà deux fois que j'ouvre ce sachet; deux fois que mon espérance est trompée et que ce talisman me fait défaut. Serai-je plus heureux aujourd'hui? Je l'espère.
— Et moi je l'affirme, ajouta Dominique en mettant la pièce d'or dans son gousset.