‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 3 sur 28 · HOMME · texte numérisé non relu

HOMME

Les années qui suivirent mon voyage à Versailles, et qui commencèrent mon adolescence, furent un élan continuel de mon esprit, de mon cœur, de mes sens, de tout mon être vers la vie. Les livres ne suffisaient plus à mon ardeur de connaître; je me plongeais dans la nature, lui demandant ses secrets et m'enivrant de sa beauté, Simon Benoît eut bientôt épuisé toute son érudition; quant à ma mère, tandis que je grandissais et que je me fortifiais, la sainte femme s'inclinait vers la tombe. Après le malheur de ma naissance et les horribles tourments de sa jeunesse, que je ne connus que bien plus tard, elle ne s'était résignée que pour m'élever et me protéger.

A mesure qu'elle me voyait devenir homme, se sentant moins nécessaire à mon existence, elle se laissait aller au découragement et n'empêchait plus la douleur et le remords de frapper sur son cœur.

Simon Benoît l'exhortait et essayait en vain de la rattacher au monde par la pensée de mon bonheur.

— Monsieur le curé, lui disait-elle, je ne mérite pas les joies orgueilleuses d'une mère. Tant que mon rôle a élé de souffrir, de prier, de pleurer, je l'ai accepté. Maintenant, vous me promettez des récompenses auxquelles je n'ai pas droit. Philippe sera bientôt un homme; je ne veux pas rougir devant lui.

La pauvre victime lisait en moi. Elle comprenait qu'avec mon ardeur et mon ambition , je m'étonnerais un jour de n'avoir pas le souvenir d'un père à invoquer. Elle avait peur du jugement que ma vanité pourrait porter sur la faute de ma naissance.

Simon soupirait et me recommandait d'aimer ma mère. Je n'avais pas besoin de cette recommandation et pourtant cette affection sainte ne suffisait pas au foyer qui s'allumait en moi.

Il n'y avait pas de livre, quelque chaste qu'il fût d'ailleurs, qui ne fit allusion à l'union de deux âmes; et lors même que c'était pour blâmer ou pour contenir ces expansions que le livre en parlait, le tableau de ces affinités suffisait pour me donner d'étranges tentations.

J'aimais ma mère, j'aimais Simon Benoit, j'aimais Dieu aussi ; mais toutes ces tendresses m'affamaient pour ainsi dire, et ne me satisfaisaient pas. J'avais des moments d'ivresse pendant lesquels je courais les champs, en ten-

56 l'homme dant les bras. Quelquefois, après des courses folles, je me couchais au bord de la rivière, et je passais des heures entières à regarder mes larmes tomber dans l'eau. Pourquoi pleurais-Je? pourquoi ces insomnies? pourquoi ces frissons qui m'agitaient tout à coup? Je l'ignorais; et les deux anges qui me regardaient m'épanouir De pouvaient éclairer mon cœur, ni le diriger.

Je vous ai dit que depuis la nuit de Versailles, la petite bourse aux cinq louis d'or de madame de Mainlenon ne m'avait pas quitté. C'était un talisman qui devait m'ouvrir les portes du monde, la clef de la caverne mystérieuse que je brûlais de parcourir. Que de fois n'ai-je pas étalé ces bienheureux louis d'or sur mes genoux, contemplant l'effigie du roi dont j'avais reçu le dernier regard, la dernière caresse! Que de fois ne les ai-je pas couverts de baisers, comme si j'avais pu embrasser ainsi l'amour, la gloire, la richesse, tout mon rêve, toute mon ambition !

Ma mère soupçonnait ces ardeurs et s'en inquiétait. Mais Simon Benoît, esprit chaste et placide, qui n'avait jamais porté ses regards au delà du sentier battu, souriait à ces bouillonnements comme à des symptômes rassurants de vie et de santé. Sa grande joie était de plonger sa main dans mes cheveux et de me frapper sur les joues, en disant :

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— Bien, bien, Philippe, tu deviens un homme t Je ne vous assurerai pas que j'étais savant

pour mon âge. La bibliothèque de Simon Benoît avait été promptement épuisée, et, grâce à mes instances, le digne pasteur s'était procuré des livres dans les châteaux voisins. Mais avec des notions suffisantes sur toutes choses, j'avais en moi un instinct du beau qui doublait mes connaissances. Dès que j'eus atteint seize ans, je sollicitai ma mère pour quitter Belle-Assise, pour aller à Paris, à Versailles, sur ce grand théâtre que j'avais entrevu et dont il m'était resté un éblouissement.

— Que faire à Paris? me disait la pauvre femme.

— Travailler, servir le roi î

— Pour travailler, il faut apprendre; pour apprendre, il faut payer, et nous sommes pauvres...

— J'ai de l'or, disais-je toujours, pensant à mes cinq louis d'or qui représentaient à mes yeux une somme inappréciable, et dont l'emploi devait, à coup sûr, me porter bonheur.

Ma mère opposait toujours des larmes comme dernière raison à mes prières, et Simon Benoît, voulant satisfaire toutes les inquiétudes, cherchant naïvement à résoudre le problème de ma carrière, parlait de me faire entrer au séminaire

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