tOME II
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Le soir même, j'étais installé à une petite table, et, le front dans mes deux mains, j'appelais l'inspiration.
Pendant huit jours, ne m'interrompant que pour prendre mes repas,- usant la moitié de mes nuits, je travaillai sans relâche, et, au bout de ce temps, j'avais écrit un volume de prose et ébauché une tragédie.
Dominique, auquel je fis la lecture de mes premières œuvres, déclara qu'il n'y avait rien à ajouter, rien à retrancher; que mon coup d'essai était un coup de maître, que j'avais du génie, et que les éditeurs allaient se couper réciproquement la gorge pour se disputer l'impression" de ces pages sublimes.
— Donnez-moi ce précieux manuscrit, me disait mon confident, et dans une heure, je vous aurai trouvé un libraire.
Mais je ne voulus pas laisser à un autre cette première joie, et j'insistai pour aller moi-même proposer mon livre. Je ris en songeant aux fortes émotions qui m'agitaient alors. Jamais amant, près de sa fiancée, ne sentit battre son cœur avec plus de violence; jamais conquérant, recevant les clefs d'une capitale prise d'assaut, ne fut plus lier. Dominique soigna ma toilette, voulut que pour cette entrevue, mes cheveux, négligés depuis quelque temps , reçussent de la poudre et des
frisures. Il alla m'acheler un jabot, et, pendant une heure, s'amusa de ces préparatifs.
— Il faut que le libraire cpnçoive de vous une haute idée, monsieur le chevalier. Si votre toilette trahit Tétai de nos finances, ce vampire se flattera d'avoir raison de vous avec quelques misérables écus. Peut-être serait-il convenable que j'endossasse la livrée et que je suivisse monsieur le chevalier en portant le manuscrit.
— Vous riez, Dominique?
— Non, monsieur. Je serais désespéré qu'on vous reçût comme un écolier qui a mis sa montre en gage pour payer ses plumes.
— Dominique, quand mon livre sera imprimé, je vous en ferai la dédicace.
— Dédiez-le plutôt à monsieur votre oncle; c'est lui qui vous a fait auteur. Je connais, monsieur le chevalier, quelqu'un que votre succès rendrait bien heureux, et qui serait, mienx que moi, à même de vous donner son avis.
— Qui donc? demandai-je, assez flatté d'avoir
à soumettre mes écrits à l'approbation de juges . éclairés.
— Mais j'imagine que madame Marguerite...
— Taisez-vous, % Dominique; je vous défends de prononcer le nom de celle femme. Est-ce que vous la voyez? est-ce qu'elle sail que nous demeurons ici?
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— En aucune façon; mais comme j'ai surpris monsieur le chevalier soupirant parfois, j'avais cru que le cœur regrettait ce que l'esprit ne voulait pas permettre, le pardon pour le passé et l'amour pour l'avenir.
— Je ne regrette que d'avoir connu cette femme, et si vous voulez que nous vivions ensemble, Dominique, vous ne vous iuquiéterez pas autrement de mes soupirs, de mes rêveries.
Dominique le promit; mais souvent, depuis, il amenait la conversation vers des idées qui se rattachaient au souvenir de Marguerite. Chaque fois que je me laissais égarer, et que j'apercevais au fond de ses discours l'image de cette femme, comme une vision au bout d'une longue aveiiue, je rompais l'entretien, je me fâchais ou je me moquais.
Ce jour-là, je ne gardai pas rancune, et quelques instants après, au moment où je me disposais à sortir pour ma visite aux libraires, je frappai sur l'épaule de mon compagnon, et lui dis en riant :
— Au revoir, Dominique ; je vais peut-être le payer aujourd'hui tes gages et te rembourser les avances. *
— Bah ! nous avons des choses plus pressées, me répondit l'insoucieux serviteur. Votre habit est râpé, et je pleure tous les matins l'absence de
certains bas de soie qui dessinaient si bien autrefois la jambe de monsieur le chevalier.
— Allons, tu es un fou, lui dis-je, heureux de me sentir aimé, et luttant mal contre l'envie que j'avais, à chaque réponse semblable, d'ouvrir mes bras à Dominique et de l'embrasser.
Je descendis fort lestement mon escalier et je marchai dans les rues de Paris avec une ardeur, une activité toute joyeuse.
Hélas! quand je rentrai, le soir, j'étais bien lourd, bien triste. Je tenais toujours mon chefd'œuvre à la main, et il me semblait, à chaque marche qui conduisait à ma mansarde, que je soulevais deux lingots de plomb suspendus à mes semelles. Je poussai la porte, Dominique courut à moi :
— Eh bien, monsieur le chevalier ?...
— Eh bien, mon ami, tu peux allumer ton feu avec ma prose et faire des papillotes avec mes vers.
— Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Que pour les uns j'ai pris un sujet trop gai ; que pour les autres je suis d'une humeur trop sombre ; celui-là édite les livres de quatre cents pages ; celui-ci I* opuscules de cent pages seulement ; un autre est surchargé d'entreprises ; un autre va faire banqueroute. J'en ai trouvé qui m'ont ri au nez, puis quelques-uns qui m'ont
406 l'homme adressé des compliments ; mais je n'en ai pas trouvé un seul qui ait voulu prendre la peine d'ouvrir mon manuscrit et d'en lire deux lignes.
— Les maroufles ! les bélîtres! les ignares ! s'écria Dominique en levant le bras. Ah ! ils ne veulent pas vous imprimer. Eh bien ! nous nous imprimerons seuls et nous les ruinerons. Ab ! ils vous défendent, ces messieurs, d'aspirer à la gloire, à la fortune? Eh bien, nous nous passerons d'eux.
— Dominique, tu vois bien que rien ne me réussit, ni l'amour, ni l'ambition, ni le travail. Mon troisième louis ne m'a pas procuré plus de bonheur que les autres. Que faire? que devenir? Demain, j'irai réclamer le régiment que mon oncle m'a promis, et je partirai pour l'armée. Tu me suivras.
— Quelle folie ! monsieur le chevalier ; il sera toujours temps de finir par là. Ne désespérons pas encore, et soupons, comme si nous avions emporté la victoire. Mes réjouissances étaient préparées, ne les remettons pas à un autre jour. Qui sait ! le sort mauvais, en voyant que nous le narguons, finira par se dépiter, par perdre patience, par nous laisser. A Ufblc, monsieur le chevalier ! buvons à la santé des libraires !
Entraîné par la gaieté de Dominique, je m'assis et je soupai.
I Au dessert, je vis apparaître une bouteille de vin de Champagne qu'on me ménageait comme une surprise. Bon gré, mal gré, il fallut la vider à nous deux, et, grâce à cet auxiliair , le nuage de mon front s'évanouit, je ris de ma mésaventure, de mes frais de toilette perdus, et je me couchai, réconcilié avec les hommes et avec moimême.
— Tu es un merveilleux médecin, dis-jc à Dominique en posant ma tête sur l'oreiller.
— Vous n'êtes pas au bout, me dit-il en tirant mes rideaux; vous me féliciterez quand la cure sera complète.
Comme je m'assoupissais, dans cet état qui n'est pas encore le sommeil, mais pendant lequel les yeux s'embarrassent, et les songes commencent à voltiger autour dos tempes, il me sembla que deux lèvres se posaient sur mon front, et je sentis la fraîcheur d'un baiser.
J'ouvris les yeux; je vis Dominique rangeant mes habits dans les meubles. Il était seul, mais la flamme de la chandelle posée sur une table, était agitée par le vent delà porte restée ouverte, et je pus distinguer des pas dans l'escalier.
— Quelqu'un sort d'ici? dis-je à mon compagnon.
1 Dominique, haussant les épaules en souriant, comme pour me dire que je m'étais trompé
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et que j'avais rêvé, me fit signe de dormir.
— Mais, pourtant, insistai-je, j'ai senti un baiser.
Cette fois, Dominique partit d'un éclat de rire si franc et si moqueur, que je fus honteux de ma remarque.
— Parbleu ! monsieur le chevalier, c'est un de vos libraires, me dit-il, qui venait vous présenter ses excuses, et réclamer votre manuscrit.
Je tournai le dos à ce mauvais plaisant, et je m'endormis.
Le lendemain, en m'éveillant, je fus étonné de ne pas voir Dominique. J'appelai, je sonnai ; il était sorti à la poiute du jour. Comme je cher* chais à me rendre compte de celle excursion si matinale, je m'aperçus de l'absence de mon manuscrit. Il était évident que Dominique ne nous considérait pas comme battus, et avait voulu avoir sa revanche. J'entendis bientôt des pas précipités dans l'escalier, puis une voix joyeuse et haletante qui chantait en montant. Ma porte s'ouvrit, et mon valet entra en gambadant.
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— Victoire! victoire! monsieur le chevalier, me dit-il en jetant une poignée d'or sur la (able, nous sommes achetés, nous serons imprimés ! Le libraire me suit pour vous présenter ses hommages et obtenir de vous la promesse d'un second volume.
— Comment as-tu fait?
— Je n'en sais rien. Je Pai forcé d'écouler, je lui ai lu, malgré lui, des pages entières ; et, comme il n'est pas de marchand assez niais pour dédaigner même un chef-d'œuvre, quand il peut en tirer parti pour sa fortune, notre homme m'a sauté au cou, et vient vous faire des offres superbes.
Je me jetai dans les bras de Dominique et l'embrassai avec tendresse. C'était plus que la gloire et plus que la fortune qu'il m'annonçait, c'était la liberté, l'indépendance, la réhabilitation par le travail. J'allais donc enfin relever de moi seul; je pourrais marcher droit et fier.
Je me fis raconter tous les détails de celle heureuse entreprise. J'admirai la sagacité, l'adresse de Dominique. Ne cessant de pousser des exclamations enthousiastes, je parcourais ma petite chambre, qui me semblait élargie ; j'aurais voulu crier sur les toits et aux passants le grand bonheur qui m'arrivail.
Au milieu de ces élans, on frappa discrètement
110 l'homme à la porte. Dominique introduisit le libraire, qui s'avança vers moi la tête basse, le chapeau incliné jusqu'aux genoux, le sourire sur les lèvres, les yeux pleins de caresses :
— C'est à monsieur le chevalier Philippe d'Àubigné que j'ai l'honneur de parler? me dit-il.
4e reconnus précisément un de ceux qui m'avaient le plus rudement accueilli lors de ma visite.
— C'est à lui-même, répondis-je en me redressant, ravi de celte humilité de mon tyran de la veille. Alors cet homme se confondit en protestations, me parla de mon génie, des .destinées qui m'attendaient, sollicita la préférence, se prosterna pendant une heure, m'offrit des sommes considérables, et se retira, me laissant ébahi, confondu, enivré d'orgueil et d'espérance. Dominique se frottait les mains en considérant ma joie. Il s'admirait dans son œuvre; c'était lui qui m'avait ménagé cette surprise. Je ne vous dirai pas In turbulence d'écoliers avec laquelle nous répandîmes les émotions qui nous agitaient. Nous sautions, nous gambadions, nous envoyions au plafond les plumes et le papier. Un déjeuner 1 splendide fut prescrit; puis mon valet décida que I je devais descendre au premier étage , et qu'à mon second ouvrage, je quitterais l'auberge pour m'installer chez moi. Le libraire avait laissé un
sac d'écus. Nous l'éventrâmes avec la vivacité de bandits , d'avares ou de banquiers. Je plongeais avec une volupté véritable mes mains dans cet argent qui m'appartenait bien, puisqu'il était la moisson de mon intelligence. De ce moment seulement, je pouvais me dire émancipé.
J'échappais pour toujours au joug de mon oncle, aux tentations qui pouvaient me faire regretter, peut-être, le luxe facile, la vie voluptueuse qui m'avait accueilli rue de la Sourdière.
Je ne saurais vous peindre, monsieur le curé, la sérénité parfaite qui suivit celle première journée de surprise. Les sensations auxquelles j'étais devenu étranger depuis trois ans se réveillaient en moi; je revoyais un coin de ce ciel d'azur que j'avais autrefois peuplé de mes songes. L'idéal secouait ses ailes et me soulevait de terre. Marguerite, le régent, mon oncle, toute cette débauche, toutes ces fanges dorées s'évanouissaient. Mes exaltations naïves du village m'agilaient de nouveau, et je me retrouvais, comme autrefois, sous les saules de Belle-Assise, plein d'amour vague, de foi douce, de tendresse inquiète.
Dominique était vraiment beau d'intelligence paternelle; ils souriait ù cette résurrection, et, comme je m'étonnais moi-même de ma pureté, il
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savait me rassurer, m'encourager, me fortifier
dans ma conversion.
— Mais, lui disais-je, comme un malade qui a senti les fraîcheurs du tombeau et qui n'ose croire à la santé, j'étais pourtant corrompu, mort à toutes les joies honnêtes; et rien de ce qui me charme et me transporte aujourd'hui ne m'eût ému il y a quelques jours; suis-je donc le même?
— Vous voyez bien , monsieur le chevalier, qu'il ne faut jamais désespérer. C'est l'orgueil qui vous perd, c'est l'orgueil qui vous sauve. Quand vous vous laissez choir, vous vous faites un point d'honneur de ne pas vous relever; mais si quelqu'un, malgré vous, vous remet sur pied, vous oubliez, vous effacez vos chutes, et vous marchez avec une intrépidité admirable.
— Dominique, répliquai-je à cet ami , tu es mon sauveur.
— Moi ! je suis tout au plus votre intendant. Je n'ai d'autre mérite que de vous comprendre et de vous servir.
Je m'étais remis à l'œuvre, et bientôt j'avais pu satisfaire aux engagements contractés envers le libraire. Je trouvais dans celte profession charmante de quoi vivre honorablement. Je m'étais acquitté envers Dominique; mais les gages que je lui donnais maintenant en semblant
m'excuser de le payer, étaient moins le salaire deson dévouement que des cadeaux dont je faisais hommage à son amitié.
Je vécus quelques mois comme dans un rêve.
Celte activité de mon esprit, ce travail accompli avec joie, cette libre possession de moi-même, cette satisfaction inappréciable de l'auteur qui se sent vivre dans son œuvre, l'ambition de me frayer une voie dans la foule, tout m'enivrait d'une ivresse contenue et mesurée, pleine de charmes doux et graves.
Je n'ose vous dire à quels enfantillages donna lieu l'apparition de mon premier volume. Je ne cessais de regarder mon nom sur la couverture du livre, de feuilleter ces pages que mes idées emplissaient, et à travers lesquelles les mots couraient comme des bandes de fourmis.
L'impression isole pour toujours le rêve de l'esprit qui l'a conçu. Dans le manuscrit, ridée tient encore par une racine au cerveau qui l'a engendrée; mais l'imprimerie la détache, l'anime, la revêt, la fait agir, lui donne une physionomie qui lui est propre, belle ou laide, rieuse ou triste. Je ne cessais de me lire tout haut, tout bas: j'éprouvais le besoin de sortir dans Paris mon livre sous le bras ; je passais dix fois par jour devant les vitres de mou libraire. Je m'arrêtais pour chercher mon volume, pour en épeler le
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titre et le nom, et si quelqu'un me coudoyait, ou semblait disposé à s'arrêter, je reprenais ma course, ayant peur d'être pris en flagrant délit, et baissant mon front pour qu'on ne vil pas le nom qui devait y être écrit en caractères lumineux.
Je m'étonnai du silence que les gazettes gardaient à mon égard Dominique se mit en campagne, et j'eus la douce satisfaction de me voir annoncé, prôné dans ces feuilles. Avec quelle ardeur je repris la plume ! avec quelle liberté j'envisageai l'avenir ! Je me procurai l'innocente vengeance d'adresser un échantillon de mes œuvres à mon oncle et à Marguerite. Le premier jeta sans doute dans un coin, avec un dédaigneux juron, ce précieux épanchement de ma muse.
Quant à Marguerite, elle me répondit par un billet plein d'encouragement et d'amour. Elle affectait de voir dans cette démarche de ma part un souvenir, une bonne pensée, et elle m'en remerciait; je résolus dès lors de la laisser étrangère à ce que je pourrais entreprendre.
J'écrivis à Simon Benoît. Le saint homme m'envoya sa bénédiction, et répandit dans quatre pages les conseils, les exhortations, les prières, les joies de son finie. Son style naïf était un cantique d'allégresse. Il me croyait sauvé, et, bien que ces jeux de mon esprit l'effrayassent pour
mon salut, il me félicitait surtout de ma vie laborieuse.
J'étais véritablement heureux ; toutes mes plaies se cicatrisaient; dans cette lutte incessante de mon esprit avec le beau, je n'éprouvais aucun découragement. Si j'échouais un jour, le lendemain, je m'armais dans le silence, dans la réflexion, et je triomphais. Je ne tardai pas pourtant à m'apercevoir que cette vie solitaire me deviendrait un jour pesante. Depuis que j'étais rentré par l'étude dans la contemplation, mon âme, dégagée des vapeurs qui l'élouffaient, avait repris ses élans. Éclairé désormais, je ne courais plus le danger de confondre les bouillonnements de mes sens avec les concerts divins, et c'était vers une passion chaste que tous mes désirs m'entraînaient.
Mais où trouver celle image candide et sereine, digne d'occuper mon nouveau sanctuaire? Quand je soupirais devant Dominique, celui-ci hochait la tête et essayait de plaider la cause de Marguerite :
— Monsieur le chevalier, me disait-il, l'amour des lettres n'est pas un aliment; il affame le cœur. Vous vous croyez heureux, et vous soupirez; dans quelques mois, les soupirs grossiront. Tout poète a sa muse; vous cherchez la vôtre. 11 n'est pas besoin de regarder a droite et
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à gauche; retournez-vous, et voyez sur vos pas. II y a là deux ombres fidèles : Tune fugitive, à peine saisissablc, qui pourrait bien n'être qu'une illusion ; c'est celle que vous avez laissée au village; l'autre, plus vive, plus réelle, plus caressante, qui vous suit, qui vous enveloppe, qui vous couvre, c'est celle que vous avez maudite, monsieur le chevalier, et qui vous bénit. Vous la chassez, mais elle revient. Je sais cela, moi, qui fais sentinelle à votre seuil. Oh! monsieur, quel rêvequ'uu pareil amour pour celui qui saurait en jouir! quelle réalité pour qui n'a qu'à tendre les bras et qu'à sourire!
Mais chaque fois que Dominique commençait à me parler de Marguerite, je m'assombrissais. La pensée de cette femme me gênait, me fatiguait, me faisait souffrir. Je lui en voulais d'avoir retardé les félicités simples dont je jouissais maintenant. Bientôt, à force d'entendre comparer Marguerite à Thérèse, j'en vins à souhaiter ardemment de revoir celle-ci, de faire quelque tentative nouvelle sur son âme; j'avais besoin d'espérer qu'elle m'aimerait, et dans la passion pure que je me promettais près d'elle, je devais trouver à la fois la récompense de ma vie nouvelle et une vengeance contre mes trois années de débauche et d'oubli*
Un matin j'écrivis au père Brasseur. Je ne
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laissai pas déborder sur le papier les sentiments qui m'agitaient. Je me tins en garde contre l'entraînement de mon cœur; je lui parlai un langage simple, sincère, viril ; je le remerciai de ses conseils d'autrefois, de son refus héroïque; je lui racontai mes travaux, mes espérances, les résultats acquis. Cette vie de travail qu'il m'avait montrée, je la subissais gaiement, bravement. Moi, aussi, j'avais maintenant mes sueurs fécondes, mon sillon plein de gerbes, mes récoltes, mon soleil et mes horizons paisibles. Je traçai en jieu dé mots à cet homme des champs un tableau plein de réalités. J'eus bien soin de mettre # des chiffres sous mes fleurs poétiques. Je fis tinter l'argent de mon travail, plus encore peut-être que le çhantde mon amour. Je terminai en invoquant ma mère et ses adieux au père de Thérèse.
Quelques jours après, je reçus la réponse. Elle était simple, mais expressive :
c Mon enfant, m'écrivait ce brave homme, votre lettre nous a réjouis et nous a fait pleurer. Euûn, Philippe, vous voilà comme je vous rêvais. Quoique vous ayez pris un état un peu extraordinaire, puisqu'il vous fait vivre honorablement, et qu'il peut s'exercer sans qu'on offense le bon Dieu, continuez et prospérez. Vos belles pages \ aient mes belles prairies, et les bonnes pensées sont, comme mes fleurs, des produits du ciel.