TOME II
H 8 t'flOMME
» Thérèse vous remercie bien de votre souvenir. La pauvre fille esi toute honteuse de penser que le camarade auquel elle racontait autrefois ses naïvetés est en train de devenir un homme célèbre qui fait des livres. Elle a peur que vous ne la dédaigniez ou que vous ne preniez note de ce qu'elle Vous disait, quand vous voudrez vous moquer, dans vos contes, d'une fille simple et ignorante. Elle se porte toujours bien, et les voisins assurent qu'elle est plus belle que sa mère à son âge. Moi, dont les yeux ne sont pas connaisseurs, je n'ai pas d'opinion; mais'mon cœur me dit qu'elle est bonne, honnête et brave. C'est tout ce que je lui demande pour la joie de ma vieillesse et l'honneur de mon nom.
» Adieu, mon enfant, écrivez-nous quelquefois, et nous vous pardonnerons votre long silence. À propos, il paraît que vous êtes maintenant un gentilhomme, monsieur le chevalier d'Aubigné, je vous en fais mon compliment; mais je vous félicite avant tout, mon fils, d'être devenu un homme. »
Au bas de cette page, Thérèse avait écrit ces deux mots : « Courage, Philippe! » Je baisai deux fois ces caractères, tracés sans doute par une main tremblante, e! je me sentis pénétréd'une nouvelle ardeur.
Huit jours après cette lettre, h la nuit toni-
bante, j'entendis frapper. Dominique était sorti, j'allai ouvrir. Une voix rude et joyeuse me salua de ces mots :
— Bonjour, mon enfant !
El les deux robustes poignets du père Brasseur me frappèrent les mains. Je l'embrassai avec énergie; mais lui, se dégageant de mon étreinte :
— Eh bien! Philippe, me dit-il, embrassez donc Thérèse !
En même temps, il se détourna et me poussa vers sa fille qui était restée cachée dans l'ombre. Je m'avançai avec émotion, et je posai mes lèvres sur un front pur que je trouvai aussi doux, mais aussi froid qu'au départ.
Thérèse avait grandi, s'était développée, mais sans rien perdre de sa grâce. Elle avait une beauté éclatante qui semblait diminuer quelque chose de l'obscurité qu'elle traversait. Sa figure, dont rien n'altérait l'admirable limpidité, était calme et laissait voir distinctement la quiétude profonde de son àme. Ses yeux qui se posaient sans trouble sur les miens, étaient une onde azurée dont rien n'altérait la surface. Sa bouche souriante était cnlr'ouverte, et il semblait que, comme la (jlleule des fées, elle dût laisser échapper des ruisseaux de diamants à chacune de ses paroles, tant ses dmls blanches brillaient ^travers la pourpre de ses lèvres.
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Je demandai au père Brasseur par quel heureux hasard il était ù Paris.
— Le hasard? me répondit le brave homme; voilà un vilain mot qui nous fait injure à tous. Ce n'est pas par hasard que nous vous aimons, monsieur le philosophe. Depuis votre lettre, nous n'y tenions plus. M. le curé nous parlait toujours de Paris, et comme j'ai ici une vieille sœur qui adore sa nièce, j'ai profité de la fin de l'automne pour amener Thérèse.
— Ainsi, vous allez rester quelque temps?
— Moi, une quinzaine ; ma fille, deux ou trois mois. Sa bonne vieille tante ne la laisserait pas repartir. Ah çà! M.Philippe, vous ne m'en voulez plus? J'avais le cœur gros, allez! quand je vous vis retourner au village, la tête baissée, ce fameux jour de la moisson. Votre pauvre sainle mère avait bien compris, elle, que je vous aimais au fond. Aussi, quand elle m'a fait jurer de vous tenir lieu de père, ai-je juré de bon cœur. Je n'espérais pas beaucoup toutefois. Pendant trois ans, je vous en ai bien voulu. Eu voyant pleurer M. Simon Benoît, je vous maudissais, mon fils; je me disais : — 11 tuera tous ceux qu'il aime; je ne veux pas que Thérèse puisse l'aimer un jour. — Mais, depuis, j'ai rétracté mes mauvaises pensées. L'homme qui travaille ne saurait être méchant et égoïsle, et on dit que vous êtes
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devenu intrépide à la besogne. C'est bon signe , mon enfant, et je n'aurai plus peur de laisser en mourant mes champs en friche.
Je ne savais que répondre à ces débordements naïfs d'une amitié dévouée. Je regardais Thérèse embellie, le père Brasseur dont les gros sourcils s'efforçaient de cacher ses yeux humides ; je me disais que je ne méritais pas que ceux que j'avais dédaignés vinssent ainsi au-devant de moi; je me demandais qui avait été assez puissant pour changer ma destinée. La pensée de ma mère au ciel me vint, et ne voyant sur la terre d'autre agent de celte intervention céleste que mon fidèle Dominique, je bénis du fond du cœur cet admirable valet qui avait su me faire recommencer la vie.
Comme il arriva quelques instants après, je le saisis par la main , et, l'attirant au milieu de la chambre, je'lui montrai Thérèse et son père et la joie de mon visage, en lui disant :
— Mon ami, admire ton ouvrage!
Dominique fil l'étonné.
— Qu'ai-je donc fait? dit-il.
— Ce que lu as fait! m'écriai-je avec enthousiasme. Tu m'as retiré de l'abîme, tu m'as redonné un cœur, une âme, une étoile, un génie, des amis! Va, homme sublime, tu as bien fait de garder cette livrée qui t'a permis de juger le
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monde et de n'y point entrer. Je t'admire et je
me sens écrasé sous ton dévouement.
— Il paraît que monsieur le chevalier compose, reprit Dominique en raillant , mais sans pouvoir dissimuler le trouble de sa voix. Quelle belle tirade vous débitez ce soir, monsieur Fauteur! Gardez donc cela pour vos livres.
— Philippe a raison , dit le père Brasseur en secouant l'épaule de Dominique; vous êtes un honnête homme, et on est fier de vous connaître. Si jamais il vous plaît de quitter le service, mon compagnon, venez acheter une métairie dans nos contrées, et je connais quelqu'un qui serait bien glorieux d'être votre voisin.
— Ce que c'est pourtant que de raisonner avec l'estomac vide, répondit Dominique en haussant les épaules! Comme on divague! Je vais vous préparer à souper, messieurs.
El il sortit brusquement, peut-être bien pour dissimuler son émotion.
— Quel cœur! m'écriai-je, quand il fut sorti.
— C'est le bon Dieu déguisé en homme, ajouta le père Brasseur.
Thérèse, qui n'avait encore rien dit, sourit doucement.
— Je ne vois rien d'étonnant, dit-elle; c'est un homme qui vous aime bien, monsieur Philippe, voilà tout!
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Je ne vous raconterai pas la soirée charmante que je passai avec Thérèse, son père et Dominique. Ce fut une des plus heureuses de ma vie. Ce fut une de mes dernières joies. Que de chastes effusions! que de magiques et simples projets! Dominique était assis au milieu de nous, et se levait pour nous servir. L'égalité la plus auguste, celle que l'amitié reçoit et impose, présidait et confondait nos transports.
Le lendemain, j'allai voir le père Brasseur. Il me fut permis de passer tous les jours quelques heures avec lui et Thérèse. Je reprenais mes habitudes de Belle-Assise; je retrouvais près de ces premiers témoins de ma vie les sentiments loyaux que j'avais laissés au village.
Quinze jours après, le père de Thérèse repartit, non sans m'avoir chaudement embrassé. Il me nommait son fils avec des intentions dont il ne dissimulait plus la portée. Bien que j'eusse retrouvé Thérèse aussi calme, aussi sereine, aussi inaccessible aux orages, ou seulement au trouble des passions humaines, je ne me berçais pas moins de la pensée d'en faire ma femme; d'ailleurs, j'étais revenu de ces frénésies, de ces ardeurs emportées qui m'agitaient au moment de mon départ. Marguerite avait été un douloureux enseignement.
Comme un convalescent qui veut pour ses
124 l'homme paupières affaiblies un jour tamisé, une lumière abritée, je voulais pour mon âme, meurtrie par les convulsions des amours fatales, un sentiment paisible, qui ne risquât point d'éveiller en moi ces terribles tempêtes sous lesquelles ma vie s'était flétrie .
Hélas! je me croyais arrivé à un de ces moments enviés, à mi-côte de la fortune et de la gloire, où l'on fait halte pour se reposer, pour comparer la route faite au chemin qui reste à parcourir, el pour goûter dans un recueillement saint et profond la joie d'un rêve satisfait et d'un devoir accompli. J'arrangeais ma vie, et, sans m'expliquer comment tous les éléments de bonheur se trouvaient ainsi réunis, je me laissais aller à un assoupissement plein de songes, qui me berçait, en augmentant, avec les sources de mon esprit, toutes les forces de mon cœur. Je me croyais sauvé. — Encore quelques pas, me disais-je, et je n'aurai plus à craindre ni lâche défaillance ni orgueil impatient.
Vaines illusions! chimériques espérances! Je devais encore avancer, mais pour voir crouler dans un sombre abîme de sang el de larmes l'édifice de mon bonheur aux clartés enchanteresses Je croyais forte et solide cette branche reverdie à laquelle je suspendais ma joie et ma vie ; mais quand je calculais mon avenir, jemar-
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chais déjà sur un gouffre. Comme l'oiseau qui chante sous Forage, et dont la note joyeuse est encore dans l'écho, tandis que l'éclair a déjà frappé son nid, dispersé sa couvée, et suspendu les débris à toutes les feuilles, je chantais, et je n'entendais pas, dans l'ombre, l'éclat de rire impitoyable et satanique qui devait dominer ma ruine et accompagner ma chute.
Quelques mois se passèrent. Je travaillais, je vivais seul avec Dominique; j'allais voir Thérèse chez sa tante; je visitais mon libraire, qui paraissait de plus enjilus enchanté de moi, et qui m'achetait sans contestation tout ce que je venais lui proposer.
Bien que je m'étonnasse un peu tout bas de la lenteur avec laquelle mes livres, si chaudement appréciés par mon éditeur, faisaient leur chemin dans le monde, et que je ne les eusse encore rencontrés qu'à la vitre de celui-là; d'un autre coté, bien que je ne trouvasse pas dans l'intimité de Thérèse plus d'effusion que par le passé, je souffrais peu de ces deux plaies de mon cœur et de ma vanité. Dominique n'était-il pas là? Il
m'expliquait que mes livres, inconnus à Paris, étaient lus par toute la France et expédiés à l'étranger. Si Thérèse ne me répondait pas avec une sympathie assez expressive, c'est qu'il y avait encore, à mon insu, dans ma façon de traduire mes sentiments, quelque chose du gentilhomme évaporé que mon oncle avait conduit dans les orgies de la régence, et il n'était pas étonnant que ma chaste et naïve amie se montrât surprise, et peut-être, au fond, scandalisée de mes manières.
Dominique prévoyait et expliquait tout avec une sagacité merveilleuse , avec une vigilance éclairée. Il attiédissait ma fougue, combattait mon découragement, et me tenait toujours en haleine sur celte route calme et unie du travail et de l'amour pur. Il était sofyre de conseils, mais il arrangeait les événements de manière à me convaincre. Bien qu'il eût pris un empire assez grand sur moi, et que je fusse disposé à lui en accorder un plus grand encore, il mettait une réserve extrême dans l'emploi de son influence, ménageait mon amour-propre et me laissait toujours mon initiative.
Il ne me parlait presque plus de Marguerite, et n'avait à la bouche que l'éloge du père Brasseur, ce qui m'amenait presque toujours à commencer celui de Thérèse.
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On était à l'entrée de l'hiver. Un jour, Dominique me dit en riant :
— Mon cher maître, si vous voulez bien le permettre , nous irons ce soir au bal de l'Opéra. J'ai là deux dominos destinés à cet effet.
— Dominique, répondis-je en riant, tu veux me tenter; prends garde!
— Je réponds de vous, monsieur le chevalier; vous connaissez d'ailleurs la théorie de votre oncle : il faut aller droit au vice, pour l'empêcher de venir à nous.
— Belle théorie, Dominique, et qui m'a merveilleusement servi !
Parce qu'elle était appliquée sans'discerne-
ment.
— Ainsi, tu veux que j'aille au bal?
— Je crois que monsieur le chevalier aurait la chance de rencontrer là des lectrices enthousiastes qui, n'osant venir ici lui exprimer leur admiration, profiteraient de l'incognito pour le complimenter sur ses œuvres.
— Vois-tu bien, Dominique, que tu te corromps dans ma compagnie! Voilà que lu deviens * flatteur, et que tu cherches à chatouiller ma vanité d'auteur.
— Bon, monsieur, laissez- vous faire; je réponds de tout.
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Le soir, en effet, enveloppés l'un et l'autre de dominos, nous allions à l'Opéra.
Le bal de FOpéra, fondé en 1716, sur l'avis du chevalier de Bouillon , était alors dans toute sa vogue. Le régent, qui aimait à profiter de la liberté du masque, n'avait pas peu contribué ù son succès. Le plaisir proclamait là l'égalité de la folie, et toutes les distinctions s'effaçaient aux sons des grelots, pour ne laisser que le mystère et que l'appât de l'inconnu.
Avec les idées nouvelles qui m'animaient, je me mêlai sérieux et impassible à cette cohue bariolée dont les caquetages m'assourdissaient; comme il faisait chaud et que je m'inquiétais peu d'être reconnu, j'ôlai mon masque. Après plusieurs tours dans la salle, je sentis une main de femme se poser en hésitant sur mon bras. Je me retournai :
— Vous vous trompez, sans doute, madame, dis-jeau domino qui m'accostait ainsi.
Mais un signe de tête m'assura que c'était bien à moi qu'on en voulait. Je regardai Dominique en souriant.
— Parbleu ! monsieur le chevalier, me dit-il, je vous laisse en bonne compagnie!
Et, passant le bras de la dame [autour du mien, Dominique se perdit dans la foule.
Je fis quelques pas, ne sachant comment en-
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tamer la conversation, peu disposé d'ailleurs à une intrigue, et ne voulant que trouver un prétexte poli pour me soustraire à ce tête-à-lêle. Mais je m'aperçus bientôt que la dame était vivement émue. Je sentais les pulsations de son cœur dans sa poitrine appuyée contre mon brus. Elle poussa quelques soupirs , et comme je cherchais à lire dans ses yeux, à travers les ouvertures du masque, elle baissa la tête et me dit doucement :
— Rassurez-vous, monsieur le chevalier, je ne suis pas Thérèse.
Je ûs un mouvement en arrière. Ce nom prononcé dans un pareil lieu, par une femme inconnue ni'élonnait et m'irritait. Un soupçon me traversa l'esprit, et comme je la considérais avec une attention plus sévère, la dame mystérieuse se hâta d'ajouter :
— Je ne suis pas non plus Marguerite ; je suis une femme qui vous est étrangère, mais qui rêvait depuis longtemps la joie de poser son bras sur le vôtre et de vous entretenir un instant.
— D'où me connaissez-vous? demandai-je.
— Peu vous importe, me répondit-on. Demain, vous m'aurez oubliée, et moi, qui vous ai lu, admiré, compris, ju continuerai de penser à vous.
— Comment, madame, c'est à mes essais lit-
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téraires que je dois l'honneur de votre démarche?
— A vos essais, et à votre histoire qu^m'est connue. Chevalier, portez-vous toujours au cou les louis d'or de Louis XIV?
— Toujours, madame, murmurai-je, surpris et la curiosité éveillée.
— Si vous voulez permettre un conseil à une amie inconnue, vous ferez bien de joindre la bourse de madame de Maintenon à la dot de Thérèse, et de déposer votre talisman ambitieux entre les mains de votre fiancée.
Tout en parlant ainsi, la dame masquée m'entraînail loin de la foule. Quand nous fumes dans un endroit écarté, loin de la salle, nous nous assîmes, et le domino, me parlant de mes affaires, de mes projets, de mes intérêts, de mes amours, me donna d'une voix basse et émue, ù travers de délicates flatteries, de sages conseils, de bonnes leçons ; parlant des choses littéraires avec élévation, avec sentiment, déployant des connaissances variées, pénétrant avec une adresse merveilleuse dans les replis de mon cœur , mais sachant enlever à son insistance tout caractère d'indiscrétion, celte femme étrange m'instruisait, me charmait, et me faisait oublier l'heure.
Je n'avais pas le temps de former des conjectures, ni de me demander quel était le visage caché sous ce masque; sa conversation m'enla-
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çait, m'absorbait, m'enlevait au monde visible, et pendant que celte voix remuait des échos délicieux au fond de mon cœur, je fermai les yeux pour mieux jouir de l'enchantement.
Une exclamation que je reconnus aussitôt me fit tressaillir et m'arracha tout à coup à cet enivrant tête-à-tête. Je regardai et vis devant moi le chevalier Antoine d'Aubigné qui me contemplait en riant aux éclats.
— Il faut avouer, mon neveu, que vous êtes un intrépide berger ! Vous faites des idylles jusque dans les bosquets de l'Opéra, et Vénus sait à quelle nymphe vous vous adressez!
La dame tressaillit. Je me levai, pâle de colère :
— Mon oncle! si vous ajoutez un mot...
— Vous me passerez votre houlette à travers le corps, interrompit le chevalier en raillant; fi ! mon neveu ! Si madame vous paye pour le rôle de Tircis, jouez à votre aise, mais n'empêchez pas les spectateurs de s'amuser.
Sans comprendre le sens de cette injure, qui fit pousser une sourde exclamation à la dame masquée, je m'avançai vers mon oncle et lui serrai fortement le bras :
— Monsieur, lui dis-je, vous ne sortirez pas d'ici que vous n'ayez expliqué ces paroles et présenté vos excuses à madame.
— En vérité, mon neveu, vous radotez, et
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votre indignation passe la plaisanterie. Ce n'est pas devant moi qu'on prend de ces airs, moi qui suis de la famille et qui ne peux pas vous en vouloir de ce que vous épargnez ma bourse. •
Les railleries du chevalier étaient de plus en plus obscures pour moi. J'insistai pour qu'il s'expliquât. La dame inconnue se précipita sur moi en poussant un cri.
— Philippe, me dit-elle, n'écoutez pas cet homme, et sortons.
Mais j'avais remarqué trop de malice, trop d'ironie dans le regard de mon oncle, pour lâcher pied. L'effroi manifesté par ma compagne éveillait aussi ma défiance.
Je me croisai les bras sur la poitrine en regardant mon oncle avec défi; mais Antoine n'était pas homme à s'intimider : il haussa les épaules.
— Mon neveu, dit-il, je suis forcé de vous plaindre ou de vous admirer. Vous êtes un niais ou un homme fort habile, car, en vérité, vous jouez la colère à ravir.
— Toujours la même insulte! m'écriai-je; par le ciel, monsieur le chevalier, je vous jure que vous ne franchirez pas celle porte avant d'avoir parlé plus clairement, ou de vous être rétracté.
— Par l'enfer, répondit mon oncle en riant toujours, je trouve que nous devons amuser madame. Voyons, Philippe, sur quel point vous
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fant-il une rétractation ? N'avez-vous pas fui la maison quasi paternelle de votre oncle pour venir 9 demander aide et protection à madame?
— Moi t répondis-je les joues empourprées, j'ai quitté la Bastille pour une mansarde, l'oisiveté et la prison pour le travail et la patience. Quant à madame, vous êtes bien hardi d'en parler ainsi. Moi qui ne connais d'elle que son esprit et que la douce flamme de ses yeux, je vous défends de la mêler à vos sarcasmes.
Pour toute réponse, le chevalier s'inclina profondément devant la dame masquée en disant :
— Je vous fais mon compliment, Marguerite; vous vous entendez aux métamorphoses.
— Marguerite, répétai-je; mais cette dame n'est pas Marguerite.
— De plus fort en plus fort, riposta le chevalier Antoine, qui semblait me prendre en pitié.
— Aidez-moi donc à le démentir, madame, dis-je à l'inconnue.
Mais la dame resta muette, et je remarquai que tous ses membres étaient agités par un tremble-% ment nerveux. Je levai la main pour lui enlever son masque, elle me prévint, et l'arrachant avec colère, elle le jeta à ses pieds.
Le visage pale de Marguerite m'apparut à tra- j vers les larmes qui l'inondaient.