‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 23 sur 28 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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— C'était donc un piège, madame, et vous vous jouiez de moi! !

— Je ne vous ai pas trompé, Philippe, me dit cette femme avec cette voix dont le timbre charmant et l'accent attendri se révélaient pour la première fois, ce n'est pas la Marguerite que vous avez connue et que vous avez maudite qui vous cherchait sous ce masque; c'était une amie si dévouée, si pure d'intentions, si sainte dans son amour que vous pouviez l'accueillir, sans vous parjurer et sans manquer à votre haine.

Antoine recommença ses éclats de rire; quant à moi, j'étais stupéfait et honteux de mon long entretien.

— Chevalier, dis-je à mon oncle, vous aviez deviné juste, et je ne suis qu'un niais; mais expliquez-moi toute l'énigme. Comment avez-vous vu sous ce masque, et que signifient vos premières paroles?

— En vérité, mon pauvre enfant, repartit le chevalier avec un geste de compassion, je commence à croire que vous avez été dupe, et cela m'attriste. Quoi! vous seriez le seul à ignorer que depuis votre sortie de la Bastille, vous avez déjeuné de l'aumône de madame et soupé de ses libéralités?

— Que dites-vous? m'écriai-je d'une voix étranglée, et sentant comme des aiguilles de feu

me cribler le front ; cet argent de mon travail ! . . .

— Étail donné par madame.

— Mais ces livres, que j'ai composés et vendus...?

— N'étaient lus et achetés que par madame.

— Mais ce libraire...?

— C'est madame qui le désintéressait.

— Mais Dominique...?

— C'est le confident et l'agent de mqdame.

— Est-ce vrai? dis-je avec une sorte de rugis-? sèment en me tournant vers Marguerite.

La pauvre femme était blanche comme un linceul, mais ses yeux jetaient des lueurs; elle ne me répondit pas, et je vis sa lèvre frémir. Comme Antoine s'approchait d'elle, avec galanterie, pour la soutenir, elle le repoussa etlomba sur le banc que nous avions quitté.

C'était un aveu. J'en fus accablé. Je roulais au plus profond d'un abîme. Toutes ces joies hon<? nêtes, toutes ces espérances de ma vie de travail étaient illusoires. Je me croyais libre et j'étais esclave ; je me, croyais affranchi et je mangeais l'aumône d'une femme détestée. Ce que j'éprouvai en quelques secondes ne saurait se décrire. Tout croula en moi. Je sentis les ruines s'amonceler, les sources ravivées se tarir, les sillons fleuris se dessécher. Un mouvement de rage me fit crisper les poings.

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— Ainsi, repfis-je avec fureur, c'était vous, madame, qui disposiez de moi; qui étiez mon éditeur, mon public, ma gloire, ma fortune !

— Philippe, répondit Marguerite en relevant la tête par un mouvement de fierté, je vous avais prévenu qu'il ne vous serait pas possible de vous soustraire h ma vigilance. Vos dédains m'ont rendue votre mère. Je vous voyais si résolu, si courageux, si inspiré, que j'ai voulu fortifier ce courage, féconder cette résolution. J'ai trouvé un complice sublime. Dominique me racontait vos rires, vos triomphes, vos joies, et je me sentais heureuse.

— Ainsi, madame, vous aviez corrompu mon valet, et cet ami n'était qu'un misérable espion !

— Ah ! Philippe, insultez-moi, mais respectez au moins l'amitié la plus dévouée, la plus belle que Dieu ait mise ici-bas. Dominique était votre bon génie.

— Ainsi, continuai-je, en songeant à l'effroyable chute de mon rêve, je n'étais qu'un pantin dont vous vous amusiez; ainsi, je ne vivais que de vos largesses , et peut-être espériezvous un jour obtenir, par un aveu, ma reconnaissance, et me contraindre à l'amour!

Marguerite, d'abord écrasée par les révélations de mon oncle, s'était peu à peu roidie contre la douleur. Sa pâleur faisait place à une

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animation fiévreuse. Elle descendait dans la lutte, armée de sa tendresse.

— Ah! lu me méprises donc bien, Philippe, me dit-elle, pour m'accuser ainsi î Moi , vouloir acheter ton amour, moi qui te comprends, moi qui veux te sauver, j'aurais pu espérer rentrer ainsi, par surprise, dans ce eœur que je voulais agrandir encore et purifier!

— Dominique me parlait souvent de vous, disje avec une ironie qui m'étouffait.

— Dominique avait tort, reprit Marguerite d'une voix grave, presque solennelle ; il me trahissait en croyant me servir. Ce n'est pas pour moi que je voulais élever ton âme, l'ouvrir une glorieuse arène, et lu aurais pu m'aimer encore, que je t'aurais repoussé. Puisque je voulais te sauver, mon Philippe, il fallait bien te trouver un amour qui te servit de sauvegarde, et le mien ne pouvait, hélas ! purifier que moi !

— Parbleu ! vous êtes généreuse, madame, dit Antoine avec moquerie, et le jour du mariage de mon neveu avec mademoiselle Thérèse, on vous fera une place sous les marronniers de Belle- Assise, à côté de la mariée.

— Comment ! m'écriai-je , Thérèse était du complot?

— Je n'en sais rien, reprit mon oncle; mais, ce que je sais, ce que j'ai deviné, c'est que ma-

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dame Marguerite a fait venir ù Paris votre jeune bergère du village; que le gros fermier n'est pas fâché d'avoir pour gendre un geritilhomme assez bien bâti, qui peut ajouter un petit manoir à ses fermes. Peut-être a-t-on promis quelque

corbeille à la mariée, et Dominique a été l'âme de cette conjuration contre votre innocence.

— Vous répondrez un jour, monsieur le chevalier, de tout le mal que vous faites aujourd'hui, dit Marguerite avec tristesse.

— Vous m'en voulez, repartit Antoine, parce que je dérange quelque chose de votre joli roman.

— Je vous remercie, mon oncle, dis-je d'une voix stridente et en attachant sur Marguerite des regards indignés ; je vous remercie de m'avoir enlevé à cetle comédie. Ainsi, je n'ai rien, je ne suis rien! Talent, amour, avenir, tout n'était qu'une déception! Comme j'étais niais! comme vous deviez vous moquer! comme je tombais bien dans tous les pièges ! L'idée même de ce bal où je devais vous rencontrer était une heureuse imagination de Dominique. L'honnête entremetteur voulait vous . faire dérober une nuit d'amour et d'entretien, sans que la part de Thérèse fût diminuée. Calcul charmant! Quel malheur que les masques se détachent, et qu'on ne puisse pas mentir jusqu'au bout !

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J'allais me retirer, Marguerite s'élança, me retint fortement par le bras , et me regardant avec des yeux où tous les brasiers de son cœur se reflétaient :

— Philippe, me dit-elle, prenez garde! Si vous partez ainsi, vous êtes perdu. Ah! ce n'est pas pour moi que je vous implore, c'est pour Thérèse, c'est pour vous, mon enfant, que. j'aurais rendu heureux et bon. Par votre mère qui me sourit et qui me pardonne; par tous vos rêves, Philippe, je vous en conjure, ne retournez pas à ce monde lâche et infâme dont je vous avais arraché. Tu as honte de mes dons, de cet or misérable que je te faisais pourtant laborieusement gagner. Eh bien ! méprise-les, rejette-les, mais écoute-moi :

J'ai eu tort, dis-tu, de te faire vivre dans un heureux mensonge qui te consolait et t'inspirait! eh bien! attends quelques mois, quelques semaines, quelques jours, et je t'aurai trouvé un vrai public, des admirateurs sérieux , je t'aurai ouvert une carrière. Alors, quand ton but sera atteint , quand tu auras trouvé la fortune et la gloire, débarrasse4oi de moi, jette-moi à la face cet argent, ces bienfaits ; sois libre, sois ingrat, ne me dois rien ; mais ne va pas, par dépit, par haine pour moi, que tu as tant aimée, perdre ta carrière et désespérer Thérèse.

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— Non, répondis-je, je ne veux rien- Puisque le courage, le talent et le travail sont impuissants, je ne veux pas lutter. Mon oncle, vous aviez raison, et j'étais un insensé de vous fuir. La vie est une plaisanterie grotesque, et je veux en jouir sans l'estimer.

Philippe, encore une fois, tu te perds!

s'écria Marguerite en se tordant les bras avec angoisse.

— Je me sauve, madame, répliquai-je.

Comme mon oncle passait son bras sous le

mien pour m'entraîner , Marguerite vint à lui, et, élevant ses lèvres à la hauteur de son visage, lui souffla ces paroles haletantes :

— Misérable! c'est une lutte entre nous; eh bien! je l'accepte, et je triompherai. Tu le perdras, lu le vendras, comme tu as vendu sa mère; eh bien! j'irai le chercher jusqu'au fond de l'abîme, dussé-je ramper sur mes genoux!...

Reprends Philippe, fais-en un homme de débauche comme loi; arrache pour lui à son père une reconnaissance qui proclamera ta honte ; je me moque de toi. Un jour, je le §ens là, Philippe me reviendra. Plaise à Dieu qu'il ne se venge pas alors de' l'infamie dont tu l'auras couvert! Exécrable instrument du vice, je te maudis!

— Amen ! répondit en se moquant le chevalier Antoine.

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Marguerite était sublime dans sa colère ; une fureur imbécile pouvait seule ra'empêeker de me prosterner à ses pieds. Le sombre domino qui tombait de ses épaules l'enveloppait comme le manteau d'une pythonissc. Une indignation prophétique soulevait sa poitrine, et au frémissement de ses lèvres, aux regards navrants qu'elle me jetait comme des étreintes, on sentait l'amour terrible qui s'agitait en elle.

En sortant du couloir qui avait servi de théâtre à cette scène, je me trouvai en face de Dominique.

— Ah! vous voilù, monsieur, lui dis-je; vous êtes discret, vous avez craint sans doute de troubler l'innocent tête-à-tête que vous aviez ménagé?

Un imperceptible sojirire souleva ses lèvres :

— Que voulez-vous dire, monsieur le chevalier?

— Je dis, monsieur, que je n^aime pas les menteurs.

— Ma foi, monsieur le chevalier, pas plus, sans doute, que je n'aime les ingrats.

— Je vous fais mon compliment, Dominique; vous avez une merveilleuse habileié pour trouver un libraire. L'œuvre était difficile, n'est-ce pas?

— Mais assez, monsieur le chevalier.

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