‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 24 sur 28 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Marguerite, qui me suivait, posa la main sur son épaule :

— II sait tout, mon bon Dominique, dit-elle.

Dominique promena son regard sur le chevalier

Antoine et sur moi, el devinant ce qui s'était passé aux émotions peintes sur nos visages, il se pencha ù mon oreille et me dit :

— Vous savez tout, et vous ne tombez pas à ses pieds ! Ah ! vous devriez l'adorer.

— Comme on adore à l'Opéra, répondisse en montrant la salle éblouissante de lumières dont nous franchissions le seuil.

— Monsieur, s'écria Dominique, voilà encore un mauvais tour que va vous jouer voire orgueil !

Inexorable envers Marguerite, je me sentais indulgent pour Dominique, dont l'amitié, quoique un peu moins désintéressée que je ne Pavais cru d'abord, ne m'avait pas moins soutenu et consolé. J'adoucis donc ma voix pour lui annoncer que nous retournions rue de la Sourdière, dans l'hôtel de mon oncle.

— Vous faites bien de ne pas me congédier, me dit en riant Dominique, car j'étais résolu à vous suivre malgré vous. ,

— Je t'emmène, répliquai-je, mais à une condition, c'est que tu me tiendras quitte désormais de les conseils.

— Oh! monsieur le chevalier me sait trop économe pour rien perdre.

J'allai achever ma nuit chez mon oncle.

Dominique avait raison, monsieur le curé; c'était l'orgueil qui me ramenait au tentateur de ma jeunesse et qui me faisait méconnaître le dévouement de Marguerite, l'amour de Thérèse, l'amitié de mon valet. Je croyais de ma dignité de "repousser les secours de toutes ces âmes désintéressées, et j'allais stupidement me livrer à un spéculateur sans foi, dont la bienveillance n ? était qu'un calcul.

Quand j'ai consenti à vous raconter l'histoire de ma vie, j'ai pris la résolution de ne rien vous dissimuler de mes faiblesses. Mais la sueur me vient au front quand je songe à l'erreur grossière de ma vanité, quand je me rappelle les inspiralions détestables de mon amour-propre.

Je n'ai- plus que de douloureuses confidences à vous faire; pardonnez-moi de hâter mon récit. Avec l'instinct du bon et du bien, avec un enthousiasme sincère pour l'idéal, j'en suis venu aux actes les plus étranges, aux lâchetés les plus

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odieuses. Dominique avait encore dit vrai quand il m'avait reproché un jour de mettre mon honneur à ne point me relever de mes chutes.

Oui, quand je me sentais renversé, l'orgueil me persuadait de rester ainsi. II me semblait humiliant de me relever, puisque c'était avouer que je m'étais laissé choir. Vous voyez bien, monsieur, qu'avec des hommes comme moi, il n'y a pas d'espérance de rédemption. On ne saurait leur arracher un conjiteor.

Quand je quittai ce bal de l'Opéra, je me rendis, comme autrefois, sans condition au chevalier Antoine. Pourvu qu'il m'accordât des voluptés et du bruit, peu m'importait. Je voulais outflier; toutes les ivresses me convenaient.

Mon oncle mit une ardeur extrême à hâter ce qu'il appelait ma guérison. Pendant huit jours, il me traîna de fête en fête, de débauche en débauche, étouffant mes derniers scrupules. Dominique était resté à mon service; mais je me sentais mal à l'aise près de lui, et j'avais pris un autre valet, espèce de coquin décroché du gibet, dont je n'avais pas à redouter les commentaires.

Le cardinal Dubois était mort; le régent, débarrassé de ce mauvais génie, pouvait devenir plus accessible. Mon oncle me persuada que je n'avais qu'un seul moyen de me faire une place haute et enviée dans le monde, c'était de deman-

der un piédestal à mon père. Il m'eut bientôt démontré que mon indignation vertueuse du souper avait été une niaiserie; que le régent avait eu raison de redouter une reconnaissance lar-

moyante, mais que je devais m'efforcer de rentrer en grâce. J'oubliai la vie et la mort de ma mère; je ne songeai pas que j'allais revendiquer le prix de sa honte. Résolu d'échapper pour toujours aux tentations du travail, ayant une ardente soif de vengeance, voulant écraser de mon éclat ceux qui s'étaient flattés d'arranger autrement ma vie, je donnai tête baissée dans tous les calculs de mon oncle. •

Je dois vous paraître, n'est-ce pas, bien misérable, bien insensé? C'est qu'en effet, l'intelligence disparaît devant l'orgueil ; et dans l'espérance de jouissances fastueuses, je me laissais conduire avec une docilité d'idiot à toutes les infamies. Il n'est personne de plus crédule, de plus facile à tromper, de plus niais que l'ambitieux qui compte surtout sur l'infaillibilité de sa raison. Son assurance fait toujours la partie belle à ceux qui savent flatter ses passions.

Je puis convenir que je n'étais pas un homme ordinaire. Lors même que ma carrière de littérateur ne m'aurait pas fourni les moyens de calculer, pour ainsi dire, les ressources de mon esprit , j'avais senti trop de fois, en présence des

146 l'homme autres hommes, des mouvements impétueux qui me ravissaient loin de leur sphère, pouf ne pas avoir la conscience d'une supériorité réelle. Eh bien ! pendant toute ma vie, je fus dupé grossièrement comme un imbécile, et cette intelligence ne m'a servi depuis qu'à compter mes désastres et à me juger sévèrement.

Après quelques semaines de tumulte et de folie,, je reçus un billet de Thérèse. La pauvre enfant s'étonnait de mon absence* J'ai su depuis que Marguerite, dans ses efforts désespérés pour m'enlever à l'influence de mon oncle, avait conseillé cette lettre. Cette admirable amante espérait que la voix de cetle fille, si pure et si aimée jadis, se ferait encore entendre ; elle poursuivait sa tâche avec un inflexible courage, et voulait me faire recommencer le roman de ma vie à cetle première page sur laquelle j'avais laissé une larme de prière et d'amour.

En effet, je fus ému à cet appel. J'allai voir Thérèse ; mais je n'avais plus le même cœur, ni les mêmes yeux. J'avais retrouvé chez mon oncle ces fièvres, ces passions énergiques, ces appétits sensuels dont je m'étais cru débarrassé pour jamais. Quand je revis, après quinze jours de débauche, cette statue de vierge, si blanche, si belle, quand je pressai sa main, quand je posai mes lèvres sur son front, un désir atroce, une

épouvantable tentation me mordit le sein. J'aimais toujours Thérèse , mais de cet amour sans frein qui m'avait jeté autrefois dans les bras de Marguerite; j'aimais pour des voluptés terrestres, et non plus avec ce sentiment calme et mesuré que j'avais éprouvé pendant mon essai de travail et de vie honnête.

On s'aperçut bientôt à la flamme de mes regards, à l'ardeur de mes discours, a l'impatience que j'apportais dans mes entretiens , à la contrainte que j'éprouvais de n'être jamais seul avec elle, de la direction fatale que cette passion avait prise. On m'a raconté depuis que Marguerite, justement alarmée, et craignant pour Thérèse les entreprises de mon amour, avait écrit au père Brasseur pour qu'il vînt rechercher sa fllle.

Mon oncle, qui avait deviné que Thérèse était la dernière espérance de Marguerite, la dernière branche qu'on me tendait au-dessus de l'abîme, se moqua de mes réserves, et se réjouissant tout bas de l'idée de tromper Marguerite dans ses calcals, il sut aisément n'inspirer la pensée d'une séduction qui devait couper court à ce roman. Je n'étais que trop disposé à écouler ses conseils.

Clfaque fois que le chevalier Antoine, en soupant et en buvant avec moi, analysait ta merveilleuse beauté de Thérèse, et me reprochait de brûler un encens élégiaque aux pieds d une créa-

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lure si admirablement prédestinée à d'autres hommages, je m'échappais en grondant, emportant au cœur une image brûlante qui me faisait errer dans Paris et me retirait le sommeil.

Un jour Antoine me dit :

— Thérèse va partir.

Je pâlis et lui demandai des détails.

— C'est tout simple, mon ami, me dit-il. Marguerite, désespérant de votre amour, la renvoie à son père.

— Qui vous Ta dit? et quand part-elle?

— J'ai des informations exactes : elle part dans deux jours.

— Oh! si vous voulez m'aider, m'écriai-je, je me vengerai de Marguerite, et Thérèse restera.

— Allons donc, mon neveu ! vous êtes beau en parlant ainsi.

Alors, entre mon oncle et moi, une conspiration infâme fut concertée. Thérèse habitait chez une vieille taule presque infirme, qui n'avait qu'une servante. Depuis quelque temps, mon nouveau valet m'accompagnait dans mes visites et restait dans la cuisine. Il reçut des instructions, la promesse d'une somme considérable s'il nous servait fidèlement, et tout fut arrangé pour le lendemain.

J'avais en m'éveillant, le matin de ce jour

fatal, un air si radieux, si triomphant, que Dominique, devant qui je ne pouvais guère dissimuler, s'aperçut de quelque chose :

— Il paraît que nous avons la conscience bien en repos, me dit-il en m'aidant à passer ma robe de chambre, et que nous avons fait des rêves d'une pureté admirable.

— Vous raillez, monsieur Dominique, lui répondis-je en rougissant un peu.

— Voyez plutôt, répliqua-t-il en me mettant un miroir sous les yeux.

Je le congédiai assez brusquement. Le pauvre garçon, qui me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même, ne murmura pas contre mon caprice et sortit, mais en me jetant un regard plein d'une curiosité si paternelle et d'un reproche si poignant que je me sentis troublé.

Le soir, une voiture attendait près de la porte de Thérèse. Un narcotique, mêlé au vin par les soins de mon valet, m'assurait l'entière liberté de ma démarche et me permettait d'enlever sans résistance Thérèse endormie. Je la déposai sur les coussins de la voiture, et les chevaux nous emportèrent au galop à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine, dans une maison disposée pour ces sortes d'aventures et dont mon oncle m'avait remis la clef.

Je crus remarquer, en franchissant le seuil

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