TOME U
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avec mon précieux fardeau, qu'une ombre s'était détachée de derrière la voiture ; je n'eus pas le temps de vérifier ce soupçon, j'entrai, et quand j'entendis la porte se refermer sur mes pas, je poussai un cri de triomphe.
Ainsi s'accomplissait la menace, faite autrefois au père Brasseur, le jour de la moisson ! Ainsi, moi, le fils de Marie d'Aubigné, l'enfant de la séduction, je perpétuais la trahison dans la famille, et j'immolais à de sauvages passions, à un implacable orgueil, celle que ma mère avait voulu me donner pour fiancée et qu'elle avait bénie du haut de son lit de mort !
Doublement sacrilège envers l'innocence et envers la mémoire d'une martyre, j'avais, sous l'infernale inspiration de mon oncle, concentré, entrepris, exécuté ce rapt, sans qu'autre chose que l'impatience d'une possession si ardemment désirée fît battre mon cœur.
Oui, monsieur le curé, je fus criminel sans remords, et, quand Thérèse, reprenant ses sens, promena ses regards autour d'elle, ce fut moi qui, le rire sur les lèvres, triomphant de mon forfait, le lui révélai ; ce fut moi qui osai dire à cette créature simple et naïve que j'avais abusé lâchement de son sommeil ; ce fut moi qui enlevai à son âme le dernier voile de sa pudeur.
D'abord Thérèse ne comprit pas. Mes paroles,
le demi-sommeil qui la paralysait encore, les objets extérieurs qu'elle cherchait à reconnaître, tout l'étourdissait; mais bientôt l'horrible vérité se fit jour dans son esprit. En dépit de son ignorance sublime, elle sut comprendre sa chute involontaire.
Alors, je la vis tressaillir d'horreur, puis, s'écbappant de mes bras comme des enlacements d'un reptile, elle alla se réfugier à l'extrémité de la chambre et tomba sur le tapis, toute frémissante, et poussant une plainte de colombe blessée.
Je voulus me faire pardonner ; mais, à mesure que je me rapprochais d'elle, je la voyais passer tour à tour d'une pâleur livide à une rougeur écarlale. Elle ouvrit la bouche pour parler, pour me maudire, pour appeler au secours, mais aucun autre son qu'un doux gémissement n'échappait de ses lèvres. J'eus peur, et, la voyant se renverser en arrière, je crus qu'elle allait mourir.
— Thérèse, m'écriai-je, reviens à toi ; c'est ton ami, ton amant, ton époux qui t'en comjure !
Thérèse souleva sa paupière, me regarda d'un œil terne et sans flamme, et répéta machinalement après moi : — Mon ami, mon amant, mon époux !
Je me penchai vers elle et voulus lui prendre
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les mains; mais tout à coup elle bondit, me repoussa avec énergie en murmurant :
— Oh ! le lâche t le lâche !
Puis, elle se tint immobile, me regardant avec fixité, avec un égarement voisin de la folie.
Tout à coup J'entendis des bruits de pas et des voix dans la maison; on venait à nous : je distinguai le nom de Thérèse prononcé avec force.
La pauvre enfant sembla «'éveiller :
— Mon père ! mon père ! s'écria-t-elle.
Et, s'élançanl du côté de la porte, elle appela en disant :
Par ici, par ici !
Je me jetai sur le verrou, que je poussai, et, comprenant le danger qui me menaçait, sans m'en épouvanter, je me retournai vers Thérèse et lui dis :
— Tu vas être vengée; mais, avant que je meure, Thérèse, me pardonneras-tu?
— Mourir! répéta-t-elle, c'est vrai! ils vont le tuer!
Alors, une lutte héroïque se livra , en moins d'une seconde, dans le cœur de cette victime angélique. Je la vis hésiter, me regarder, jeter sur la porte un sombre coup d'œil, puis courir à moi, en me disant :
— Tais-toi, tais-toi! et fuis!
— Non, dis-je, je reste.
Au même instant des coups furieux retentirent.
— Ouvrez! ouvrez! drsait-on ; Thérèse est là! C'était la voix du père Brasseur.
Je regardai Thérèse. Elle alla à une fenêtre quelle ouvrit en murmurant tout bas avec précipitation :
— Va-t'en ! va-t'en !
— Eh bien i viens avec moi et je pars, ré^ pondis-je.
Au même instant la porte vola en éclats , le père Brasseur se précipita dans la chambre. Il tenait à la main un bâton énorme; Dominique et Marguerite le suivaient.
Thérèse s'élança au-devant de son père; mais celui-ci, indifférent à la caresse de son enfant, vint à moi terrible, menaçant, le bâton levé.
— Misérable! disait-il d'une voix qui sifflait entre ses dents.
Je ne cherchai pas à lutter; mais le coup détourné tomba sur le tapis. Thérèse écarta le bras qui s'abaissait sur moi. Le père Brasseur, traînant Dominique et Marguerite qui le retenaient, brandit de nouveau son bâton, mais Thérèse se jeta à ses genoux , en criant d'une voix déchirante : — Grâce! grâce! — si bien que, se sentant atteint jusqu'au fond des entrailles par ce cri de son enfant, il la regarda, (rémit, et laissa tomber une larme.
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Mais ce fut tout. La colère ne céda pas.
Le front empourpré, les rides pleines de sueur, les cheveux hérissés, écumant, trépignant le sol, le père s'élança de nouveau. Thérèse se suspendit à lui, en pleurant, en criant. Mais il secoua le bras, elle se détacha et tomba à ses pieds. II allait franchir le corps de sa fille pour venir à moi, quand celle-ci se releva, comme poussée par un ressort, en répétant :
— Grâce pour lui, mon père! grâce pour moi !
— Nan, point de grâce, répétait ce vengeur suprême, en cherchant à se dégager des mains qui l'enlaçaient.
— Tuez-moi doirc alors, dit Thérèse avec une explosion retentissante, «car je l'aime!
On eût dit que la foudre venait de frapper ce père irrité. Il regarda d'abord sa fille avec une sorte d'hébêlement , et comme elle répétait son aveu :
— Tu mens! lui dit-il enfin, tu mens!
— Non, dit-elle, si vous le tuez, tuez -moi aussi ; je suis sa complice.
Dominique fit un mouvement pour démentir Thérèse; Marguerite, dont l'œil était étincelant, le retint et me regarda avec défi.
Jusque-là j'étais resté silencieux, immobile , n6 cherchant ni à fuir ni à me défendre. Le châtiment ne m'effrayait ras plus que le remords
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du crime ne m'avait agité. Mais, en entendant le cri de Thérèse, en la voyant se jeter au-devant de son père irrité, je me sentis tellement amoindri, humilié, écrasé, que je fis un pas en avant pour m'offrir au légitime courroux qui me cher^ chai t.
Thérèse répétait toujours :
— Je l'aime, je suis venue librement ici, tuezmoi aussi!
— Toi! toi! répondait le père Brasseur qui tremblait de colère et de peur , c'est impossible ! Tu veux le sauver ! Laisse-moi te venger !
— Quand je vous dis que je l'aime! s'écria Thérèse avec une énergie qui ressemblait à de la colère; elle se jeta à mon cou qu'elle étreignit violemment.
Le père Brasseur, a ce spectacle, leva son bâton pour nous en frapper tous les deux; puis, il n'osa pas; son bras hésitait; alors, jetant loin de lui son arme qui alla briser une glace, il s'écria :
— Mon Dieu, si elle dit vrai, maudissez-la, comme je la maudis!
A cette voix que l'émotion troublait, je sentis le corps de Thérèse secoué par une convulsion ; je voulus protester contre son sacrifice, elle me posa la main sur les lèvres, en me disant tout bas:
— Tais-loi, ou je meurs!
Mais son père n'était déjà plus ce juge impitoyable et débordant de colère qui nous était apparu sur le seuil, avec une si foudroyante majesté. Une douleur poignante avait brisé son orgueil ; le soupçon qui naissait en lui l'emplissait de bonté et détendait tous les ressorts de sa fierté.
— Misérable! me dit-il avec un sanglot, tu m'as tué. — Et toi, ajouta-t-il en regardant Thérèse, s'il est vrai que tu aies déshonoré ma vieillesse, sois sa femme, mais ne sois plus ma fille.
Je fis un mouvement; Thérèse se cramponna à moi pour me retenir.
— Adieu, nous dit le père Brasseur. Si l'on peut être heureux avec la malédiction d'un père, prospérez, enfants maudits.
Il étouffait, Dominique l'entraîna. Cet homme de la nature qui eût tout brisé, quand il avait foi dans sa fille, se laissait conduire comme un enfant.
Quand la parte fut refermée, Thérèse, qui était restée dans mes bras, poussa un long soupir :
— 11 est sauvé, dit-elle.
El elle tomba sans connaissance sur le tapis,
Jeme précipitai ; mais Marguerite m'avait prévenu.
— Retirez-vous, me diuelle avec une voix dure; vous êtes un lâche!
Quand Thérèse revint à elle, je me mis a ses genoux.
— Est-il vrai, lui dis-je, que tu m'as pardonné, que tu m'aimes toujours?
La pauvre enfant tourna son regard vers Marguerite et ne répondit rien. Comme j'insistais, elle fil un effort, eU me repoussant, elle me dit d'une voix tremblante :
— Philippe, j'avais juré à votre mère mourante d'être une sœur dévouée. Je* vous ai sauvé de la mort, je suis quitte envers elle; quant à vous...
Elle s'interrompit, et, s'appuyant sur Marguerite, qui pleurait, elle lui dit :
— L'eiitendez-vous, madame? il demande son pardon !
— Vous êtes un ange du ciel, répondit Marguerite en lui baisant les mains.
— Hélas! je ne suis qu'une fille maudite !
— Tu es ma fiancée, ma femme! m'écriai-je.
Thérèse passa la main sur son front et se
tourna brusquement vers moi.
— Votre femme! votre fiancée! me réponditelle avec énergie; est-ce qu'on est la femme de celui que l'on méprise? Mais vous ne comprenez donc pas que vous me faites horreur? Oh ! le malheureux^ qui n'a pas vu que je le sauvais en m'immolant! Écoutez-moi , je vous défends de
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jamais tenter de me revoir; il y a plus qu'un crime entre nous, il y a une tombe.
Je voulus protester, elle se leva, et, se tournant vers Marguerite :
— Madame, voulez-vous donner asile à une pauvre enfant sans famille qui n'a plus que peu de temps à vivre, à pleurer?
— Oh ! vous êtes grande et belle ! s'écria Marguerite avec enthousiasme. Non> vous ne porterez pas le châtiment du crime de cet homme. Nous fléchirons votre père, j'irai tout lui dire. Quant à toi, Philippe, va raconter à ton oncle comment lu as vengé la mémoire de ta mère.
Et, me jetant un regard écrasant de mépris, Marguerite, soutenant Thérèse dans ses bras, ouvrit la porte et sortit.
Resté seul, je promenai mes yeux autour de la chambre. J'aperçus, dans la glace brisée par le père Brasseur, mon image, qui semblait déchirée par les éclats au milieu desquels elle se reflétait. J'élais si pâle que je crus voir un fantôme. Au moment de partir, je remarquai que mes jambes fléchissaient sous moi. Je fus obligé de m'asseoir. Les peintures de la chambre étaient dignes des hôtes qu'on recevait d'ordinaire dans cette maison. Tous ces Amours voltigeant au plafond et aux murailles formaient tfh décor ironique.
J'éprouvai un indicible sentiment qui n'était pas le repentir, mais qui pourtant était la honte et le dégoût. La pensée de ma mère me vint à l'esprit. Il me sembla que je venais de commettre un inceste. Je ne voulus rien voir, j'éteignis les bougies et me retirai à tâtons comme un voleur.
Je revins à pied du faubourg Saint-Antoine à la rue de la Sourdière. En traversant Paris, je rêvais, je souhaitais quelque attaque nocturne. J'aurais voulu rencontrer quelque danger, me battre, trouver l'occasion de dégonfler mon sein de la colère qui remplissait. Je serrais les dents, je crispais les mains. En rentrant, je heurtai Dominique, qui avait reconduit le père Brasseur. Je n'osai l'interroger.
— Ah ! monsieur, me dit ce fidèle serviteur en secouant la tête, quelle nuit et quel malheurt Le père en mourra ! Je l'ai fait saigner; le sang lui montait au cerveau ; quand je l'ai quitté, il pleurait à chaudes larmes, comme un enfant.
— Dominique, tu me méprises, n'est-ce pas?
— Je vous plains, monsieur.
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— Eh bien! reprisse, suis-moi et tu verras si je sais punir et me venger.
Une idée qui satisfaisait mon vague ressentiment m'était venue tout à coup. J'avaia aperçu de la lumière dans l'appartement de mon oncle; j'y montai.
— C'est vous, mon neveu? me dit le chevaJier Antoine qui rentrait de quelque orgie, vous avez l'air hien effaré. Que vous est-il survenu? La belle a résisté; le guet s'en est mêlé; vous avez eu peur d'être arrêté ?
Je ne répondais rien , je croisais les bras sur ma poitrine et je me mordais les lèvres.
— Àh çà! Philippe, êtes-vous niuet ou êtesvous ivre? reprit mon oncle. Dans l'un ou dans l'autre cas, comme nous ne pourrions, causer ensemble, allez vous coucher, mon neveu.
— Monsieur, dis-je au chevalier d'une voix, saccadée, vous m'avez fait faire aujourd'hui une action lâche et misérable, je veux la racheter par une œuvre méritoire.
— Est-ce que vous avez rencontré Marguerite?
me demanda mon oncle en haussant les épaules. Cette folle vous aura encore troublé la raison. Bonsoir, mon neveu !
— Mon oncle , repris-je en comprimant les pulsations de mon cœur, n'avez-vous jamais pensé que nous avions des comptes à régler
ensemble, et que la fantaisie pourrait me venir un jour de vous demander ce que vous aviez fait de ma mère?
— Un jourî peut-être, me dit-il en raillant; mais une nuit? jamais. Si c'est une histoire que vous voulez, je ne suis pas en train de faire de récit; à demain.
— Ce ne sont pas des paroles, c'est du sang que je veux ! repartis-je avec furie, en me précipitant sans mesure dans la seule issue offerte à ma colère.
Mon oncle partit d'un éclat de rire qui me rendit interdit.
— Si vous vous croyez majestueux, mon cher ami, vous êtes fort ridicule, me dit-il enfin. Dominique, reconduis ton maître et déshabille-le.
Dominique, impassible derrière moi, ne parut pas avoir entendu. Quant à moi, je m'avançai dans la chambre :
— Trêve de plaisanteries, monsieur, repris-je, en m'affermissant dans ma colère. Vous avez vendu ma mère, vous m'avez perdu, vous êtes le mauvais génie de la famille; par vos conseils, j'ai été, ce soir, le plus infâme des ravisseurs. Or, c'est assez de honte, et je ne veux pas aller plus loin ; je viens vous payer et vous congédier.
— Vous êtes bien tragique, mon neveu, répondit le chevalier tout en se dirigeant vers
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une alcôve où son épée était suspendue au chevet.
— Je suis tout simplement en veine de justice et d'honnêteté, répliguai-je.
— Voyons, Philippe, cessons ce jeu ; s'il vous plaît de rompre avec moi, vous êtes libre; aussi bien je me lasse de vos éternels caprices; remettez vos guêtres de villageois, mais, palsambleu!
laissez-moi dormir.
— Oh! si je m'écoutais, m'écriai-je, vous dormiriez cette nuit d'un sommeil profond et éternel.
— Bah ! vous vous faites plus soporifique que vous n'êtes !
— Tenez, monsieur, dis-je au chevalier, j'ai une résolution bien arrêtée : c'est celle de ven-? ger ma mère, Thérèse et moi. Demain, peutêtre, cette inspiration salutaire se serait évanouie ; il ne faut pas remettre à demain les choses sérieuses; finissons-en : dégainons.
Et je lirai à moitié mon épée.
— Philippe, répliqua le chevalier Antoine avec un imperturbable sang-froid, je vous ferai remarquer qu'il est assez incommode de se battre sur un tapis, dans une chambre, à la clarté des bougies, quoique au fond cette idée soit originale. Remettons à demain cette partie.
— Lâche! tu as peur, m'écriai-je en fendant l'air de mon épée.
aux cme louis d'or. 105
— Mon neveu, reprit Antoine avec son flegme railleur, je vous ferai encore observer que, tout en ne tenant pas à des formes respectaeoses, j'ai lieu d'être scandalisé de la façon dont vous parlez à votre oncle. Pour un homme vertueux, vous manquez aux lois de la famille.
— Eh bien! mon oncle, soyez rassuré. Quand je vous aurai tué, je vous ferai une magnifique épilaphe et un superbe tombeau.
— Dominique, dit encore le chevalier, je n'aime pas me battre après souper. Emmène ton maître, et garde-le dans sa chambre.
Dominique ne parut pas entendre davantage.
— Le maître est fou, le valet est sourd, con^ tinua Antoine en haussant les épaules.
— Dominique, éclaire-nous un peu, demandai-je à mon valet.
Dominique alla gravement allumer un candé-* labre et se tint, comme une statue, entre mon oncle et moi.
— Décidément, mon neveu, vous y tenez. Je vous rends responsable de ma mauvaise diges-? tion.
Et, allant décrocher son épée, le chevalier se mil en garde.
Je me débarrassai de mon habit et me précipitai comme un furieux.
Le chevalier avait gardé sa robe de chambre;
plus habile que moi, i! prenait plaisir à me fatiguer, sans songer autrement à profiter de son avantage. Ses railleries donnaient à ce duei l'apparence d'une véritable leçon d'arme.
— Effacez-vous mieux que cela, mon neveu, me criait-il. Voilà une excellente parade, mais vous avez la fièvre. Vous n'y voyez pas. Dominique, tiens donc mieux ton flambeau. Dire que j'ai vu ce gaillard -là tout enfant, que je lui apportais des dragées dans son berceau, et qu'il veut me tuer! Fi, monsieur! Quand vous n'aurez plus d'oncle , vous n'aurez plus de famille. Ah I si , vous aurez encore votre père à exterminer. Une, deux, parez-moi celui-là. Je vous ai touché, je crois!
En effet, je venais d'être atteint légèrement au bras. Dominique était ému; le flambeau faillit lui tomber des mains.
— Prends donc garde ! s'écria mon oncle , tu me jettes de la cire sur la manche.
La lutte recommença, mais je ne me possédais plus. Au risque de me faire éventrer, je me jetai sur Antoine, l'épée haute , et je sentis que mon fer pénétrait.
— Ventrebleu! s'écria-t-il, le maladroit! il ne m'a pas manqué!
Je vis mon oncle chanceler, faire quelques pas en arrière pour tomber dans un fauteuil. Au
moment de s'y laisser aller, il se tourna vers Dominique :
— Faquin ! lui dit-il, retire donc au moins le fer. L'épée était restée engagée dans la blessure. Dominique la retira gravement, l'essuya, la
remit dans le fourreau et me la rendit en disant :
— Gardez-la, elle vous portera bonheur.
Mon oncle hocha la tête.
— C'est fini, dit-il , j'ai fait ce soir mon dernier souper. Quand je pense que c'est moi qui lui ai payé un maîtrtf d'escrime! voilà de l'argent bien employé !
En achevant ces mots, il s'évanouit.
Dominique le déshabilla, posa un premier appareil sur la blessure et le mit au lit, puis sonna et envoya chercher un médecin.
Comme nous allions sortir, le chevalier revint à lui :
— Bonne nuit, mon neveu, me dit-il d'une voix faible.
— Quel homme! murmura Dominique en refermant la porte.
La maison me faisait horreur; je ne voulus pas y rester.
Quand nous nous trouvâmes dans la rue, mon compagnon se jeta à mon cou et m'embrassa tendrement.
— Ah! monsieur le chevalier, voilà une