‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 26 sur 28 · TOME II. i · texte numérisé non relu

TOME II. i

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soirée mal commencée et bien finie ! J'avais peur pour vous ; mais quand je l'ai vu chanceler , je n'ai pu m'empêcher de dire : Tant mieux! Je crains qu'il ne m'ait entendu.

— Tu aurais donc dit : Tant pis ! mon pauvre Dominique, si mon oncle m'eut tué?

Dominique parut réfléchir et me répondit avec une voix grave et triste:

— Hélas! en conscience, je n'en sais rien.

— C'est vrai, répliquai— je avec un soupir, le sang versé ce soir ne me lave pas.

— Il ne vous tache pas, c'est l'essentiel, reprit Dominique.

Nous errâmes le reste de la nuit le long des quais. Le matin, je rentrai chez mon oncle.

J'appris qu'il m'avait instamment demandé. Je consultai Dominique.

— Allez-y, me dit-il. C'est sans doule quelque nouvelle comédie!

— Ou peut-être quelque révélation, répondisse .

Ce ne fut pas sans un tressaillement que je rentrai dans la chambre du chevalier.

— J'ai désiré vous voir, mon neveu, me dit-il d'une voix basse, mais ferme, s'interrompant seulement de temps en temps pour pousser une plainte; car celte nuit, après votre maladresse, nous n'avons pas eu le temps de causer. Je n'ai

pas changé d'opinion; je persiste ù croire que votre indignation était du plus mauvais goût. La morale exigeait que vous eussiez une leçon. Je vous ai épargné, j'en suis puni. Ce fut la première faiblesse et la dernière sottise de ma vie. Si j'étais oncle de la même manière que vous êtes neveu, je devrais vous maudire, vous déshériter et vous menacer de venir toutes les nuits vous tirer par les jambes. Mais bah ! en quoi cela raccommoderait-il ce que vous avez crevé? Nous avons joué, j'ai perdu, je me résigne. C'est égal, c'est dur. Ah çà ! mon neveu, je ne sais pas s'il vous plairait, pour la satisfaction de votre conscience, de m'écorcher un peu tout vif; quant à moi, je sais bien que je ne vous en veux pas. Vous avez été complètement ridicule, mais cela vous regarde. Je trouve piquant de songer que vous allez être mon légataire universel: car il parait décidément que je dois songer à partir. Au fond, je n'en suis pas fâché; je devenais vieux, le plaisir était fade, la goutte me tourmentait; et puis, Dubois est parti, la régence touche à sa fin ; je commençais à bâiller, je vais voir du nouveau. Quel dommage que vous ne m'ayez pas écouté! il y a en vous de l'étoffe, mais la première éducation a été mauvaise. On vous a tellement arrosé d'eau bénite, quand vous étiez enfant, que vous avez un fond d'humidité

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qui remonte parfois el qui gâte tout. 11 y avait pourtant une belle partie à jouer à nous deux! Beau, spirituel, quand vous n'êtes pas en colère, fils du régent, vous pouviez, en me laissant agir, vous tailler une part superbe. Seul, vous ne ferez rien. Les femmes et le jeu, voilà votre lot. , Il est encore beau, mais vous valiez mieux. Vous avez un orgueil gigantesque, mais un peu boiteux. Vous voulez volontiers avaler des montagnes; mais quand vous les avez déjà dans l'estomac, les scrupules arrivent, et vous vous faites plutôt ouvrir la poitrine que de les digérer. Vous n'avez fait que des maladresses et c'est moi que vous en punissez; voilà votre lo # gique ordinaire. Elle est originale. Vous écrivez vos tned culpâ, avec l'épée, sur la poitrine des autres. Eh bien ! avec tous vos raffinements de conscience, permettez-moi dë le dire, vous ne me valez pas; et dans ce moment-ci, en vous ayant près de moi, el en vous Jéguant ma fortune, je prends ma revanche de celte nuit. A .propos, ne faites pas la folie de refuser l'héritage ; vos délicatesses feraient le bonheur du fisc : autant vous résigner à cire riche. Adieu, mon neveu; si Ton vous disail du mal de moi, défendez un peu ma mémoire ; dites : Il est mort tranquille ; donc sa mort est celle d'un juste. Les benêts de philosophes n'ont pas d'autres arguments à propos de

la conscience. Depuis une heure, je crois à Tirnmortalilé de l'àme. Il serait décidément trop ridicule que des esprits, comme le mien se fussent aiguisés pendant toute une existence pour être jetés aux outils inutiles après la mort. Ce monde n'est que le prologue de l'autre ; mais je voudrais bien savoir quel rôle Dubois joue là-haut. Je le saurai demain. Je pense que je vais aussi trouver là-bas mon vieux père. Il va me demander des nouvelles de son fameux procès. Allons, mon neveu, quittons-nous, je suis fatigué. Le moment des grimaces va bientôt venir; ne restez pas là. Votre sensibilité en serait ébranlée, et vous seriez dans le cas d'aller tuer encore quelqu'un pour vous punir de mon trépas. Adieu, Philippe.

Le soir, le chevalier mourut. Son courage ne se démentit pas. Il eut au dernier moment une dissertation avec son médecin pour savoir si l'âme, en s'exhalant, passerait par l'ouverture de la plaie ou par la bouche.

Quant à moi, le souvenir des dernières paroles de Thérèse, ce mépris dont elle m'avait, pour ainsi dire, souffleté en partant, cette pitié dédaigneuse qui avait arraché ma vie à l'indignation paternelle , et qui avait repoussé d'une façon si implacable un amour déshonoré par la violence, tous les incidents de cette nuit fatale me pesaient, me rendaient odieux à moi-même. Mon duel

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même avec mon oncle ajoutait encore à mon fardeau. Le chevalier Antoine, dans ses railleries, avait dit vrai en m'accusant de vouloir faire porter aux autres le poids de mes fautes. Je l'avais tué, n'osant me tuer moi-même.

Pendant les jours qui suivirent ces derniers événements , je restai comme absorbé dans une douleur sans nom qui n'osait avoir des larmes. Je pensais à Thérèse dont l'amour s'était révélé d'une si sublime façon ; je songeais à Marguerite, dont le dévouement m'obsédait et me faisait honte , sans que j'osasse m'en rendre digne par de la reconnaissance.

Je sentais ma vie brisée, empoisonnée, et pourtant j'avais en moi l'assurance qu'une volonté forte et loyale pouvait tout racheter et me sauver. Mais il eut fallu humilier mon orgueil, renier mes fautes; et mon esprit se révoltait à la pensée de celte soumission, comme devant une lâcheté.

Dominique essayait de soulever le fardeau de cette pesante mélancolie. Toujours dévoué, toujours infatigable, mais toujours discret, il savait m'encourager indirectement et me gronder par allusion, sans que je pusse me choquer jamais de cette intervention d'un homme qui s'estimait mon inférieur.

J'avais cherché vainement à revoir Thérèse;

je savais qu'elle habitait avec Marguerite. La pauvre victime, repoussée par son père, n'avait plus d'autre asile. Quant au père Brasseur, il était reparti, la tête inclinée, vieillie de dix ans, frappé au cœur.

Dominique voulait me faire voyager. J'étais riche. Je m'étais fait une sorte de point d'honneur étrange d'accepter la fortune de mon oncle. Je ne voulais pas être en reste d'audace avec le chevalier, et il me semblait que si des scrupules m'avaient fait repousser cet héritage; que si j'avais craint de prendre les dépouilles de ma victime, j'aurais entendu quelque part le rire moqueur du chevalier, me traitant de niais et de poltron.

Je me sentais peu de goût pour les excursions. Je me rappelais les offres du régent, je résolus de les accepter. Le duc d'Orléans refusa de me recevoir, mais me fit délivrer un brevet, et quelques jours après, je rejoignais mon régiment. Je n'ai pas besoin de vous dire que Dominique m'avait suivi.

Cette vie de caserne et de garnison , cette fainéantise bruyante, cette activité insipide qui consiste en besognes , m'eurent bientôt lassé. J'aurais voulu la guerre, et l'élourdissement des combats ; j'avais une inquiétude dévorante qui m'eût donné de l'intrépidité. L'occasion me man-

1 72 l'homme qua d'être un héros, je ne voulus pas être un soudard, et après quelques mois d'essais, je revins à Paris; le régent était mort : c'était encore une issue fermée à mon ambition.

Je retombai dans cette vie de désordres à laquelle mon oncle m'avait initié. Je jouai beaucoup. Vous vous souvenez de l'ardeur avec laquelle j'avais mis autrefois mon premier enjeu sur le tapis vert de la comtesse Oliva. Je réveillai ces émotions. Me sentant libre et riche, je voulus idéaliser par des splendeurs visibles une existence assombrie par les deuils du cœur.

Ayant perdu le secret de cette beauté divine entrevue dans mes rêves de seize ans, je voulus me faire illusion parleluxe terrestre, et je cherchai , dans les fantaisies les plus folles, un excitant, une distraction, l'oubli enfin- Mais je n'oubliais pas, et, à travers les vapeurs de l'orgie, je voyais sans cesse passer deux femmes enlacées, Marguerite soutenant Thérèse, et me jetant pour adieu ces mots terribles :

«Philippe, tu es un lâche !» Dominique devenait taciturne. Appréciant l'inutilité de ses efforts, il se dispensait de conseils, et se bornait tout au plus à me regarder avec tristesse, quand il se croyait le droit d'être mécontent.

Un soir, je sortais de table, quand on m'annonça une visite. Je m'avançai jusqu'au seuil du

salon et vis dans l'ombre une sorte de spectre lugubre qui venait lentement. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas , je reconnus mon vieil ami Siinou Benoît. Je le trouvai bien changé : sa tête était penchée sur sa poitrine; sa démarche n'avait plus l'assurance que j'admirais autrefois dans sa verte vieillesse; il se traînait.

j'osai lui tendre les bras pour l'embrasser; mais, pour la première fois, ce père indulgent resta sévère et ne voulut pas pardonner. Il me repoussa en tremblant, et, levant ses yeux creusés par les larmes et par les insomnies :

— Pouvez-vous me donner une heure de votre nuit, monsieur Philippe? me dit-il.

— Que se passe-t-il, mon père? Pourquoi êtes-vous à Paris?

— Oh ! rassurez-vous, monsieur le chevalier, me dit le doux vieillard avec une ironie navrante qu'il arrachait à son cœur , ce n'est pas vous cette fois que je viens chercher.

— C'est Thérèse, n'est-ce pas? lui répondisje. Son père lui pardonne?

— Le père a pardonné, mais il n'embrassera plus son enfant.

— Quoi! Thérèse serait-elle morte? m'écriai-je.

Le vieux prêtre ne répondit pas. Il renouvela sa question :

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— Pouvez-vous prendre, ce soir, une heure à

vos plaisirs?

— Je vous suis, mon père, partout où vous voudrez.

— Oh ! vous ne me suivrez pas loin, répliqua Simon Benoît avec un douloureux sourire.

Je n'osai pas lui adresser d'autres questions, et j'accompagnai le saint homme, troublé parle pressentiment d'un malheur.

La nuit était noire. Je marchais à côté du prêtre, sans lui prendre le bras, sans lui parler, respectant son silence. Gomme nous passions près du Louvre, la vue du palais éveilla le souvenir de cette autre nuit de mon enfance, pendant laquelle un prêtre m'avait conduit pour une œuvre solennelle au palais de Versailles.

Hélas ! j'étais revenu de cette première visite, plein de sanlé, d'espérance et d'orgueil. Qu'allais -je trouver dans ce lieu encore inconnu, vers lequel me guidait Simon Benoît?

Nous arrivâmes à la maison qu'habitaient Marguerite et Thérèse. Je l'avais connue pleine de rires et resplendissante de lustres et de bougies;

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je la retrouvais morne, silencieuse, austère.

Marguerite attendait sur l'escalier. Comme elle ne me voyait pas dans l'ombre, elle se pencha et demanda à demi-voix :

— Est-ce vous, mon père? Ramenez-vous Philippe?

— Me voici, madame, répondis-je en sortant de l'obscurité.

Une lueur de contentement passa sur son visage. Elle Ût un geste de la main pour recommander le silence, et nous introduisit dans une chambre qu'éclairait faiblement une bougie placée derrière un écran.

Je sentis mon cœur se contracter , lorsque j'aperçus, en entrant, un lit défait, et, sur ce lit, Thérèse, dont les joues creusées par la souffrance, dont les lèvres animées par la fièvre attestaient une agonie prochaine.

J'allais pousser un cri d'étonnement et de douleur, quand on me serra le bras.

— Tais-toi, me dit à l'oreille Simon Benoît, cl jouis en paix de ton œuvre, bourreau !

Je restais cloué au plancher ; je .n'osais avancer. Mon crime m'apparaissait dans toute son horreur, et il me semblait que le bouillonnenement de mes veines prenait une voix et murmurait : Assassin t Quoi f c'était Thérèse que je retrouvais ainsi! A côté de cette tête blèmie, je

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voyais parle souvenir la tête si fraîche, le visage si rayonnant, le front si calme de ma bien-aimée de Belle-Assise; je cherchais le rayon qui se jouait avec tant de coquetterie dans les cheveux de Thérèse, le jour de notre entretien sous les saules. De toute cette beauté , de toute cette jeunesse, j'avais fait un cadavre , et je retrouvais mon premier amour, comme j'avais vu ma mère, sur un lit de mort dressé par moi.

Thérèse avait entendu ouvrir la porte, elle tourna lentement la tête et demanda :

— Est-il là?

Je vins me prosterner au bord du lit. La malade tressaillit, et sortant sa main brûlante, chercha mon front, et y posa les doigts, à l'endroit même que Louis XIV avait touché, et que ma mère avait béni, triple consécration impuissante de la gloire, delà vertu, de l'amour.

— Thérèse, pardonne-moi î murmurai-je.

La mourante, qui avait amassé ses dernières

forces pour cet entretien suprême, se leva un peu sur son séant et me dit :

— Est-ce que ta mère en mourant ne l'a pas pardonné, Philippe?

Je voulus répondre, la malade continua:

— Ne m'interromps pas, je n'ai pas le temps.

Si je n'avais senti ma mort prochaine, je n'aurais pas voulu te revoir. Mais, après l'absolution de

mes fautes, M. le curé m'a permis de te dire adieu. Mon père sait tout maintenant. Il m'a pardonné; mais retenu par la maladie, il m'a envoyé notre vénérable ami m'apporter son pardon avec celui du bon Dieu. Je meurs tranquille. C'est un terrible fardeau que la malédiction d'un père, lors même qu'on ne la mérite pas, et tu sais, loi, si je l'ai méritée !

— Tu es unesainte, m'écriai-je, et je suis un misérable !

— Ne rappelle pas cela, Philippe, je ne me suis que trop souvenue. Je ne savais pas l'aimer comme tu le voulais, mais je t'aimais bien. J'étais triste au village après ton départ. Quand on m'a amenée à Paris j'étais bien heureuse. Pourquoi suis-je venue?...

Marguerite è'élait approchée et la soutenait avec l'oreiller. Thérèse se retourna vers elle :

— N'est-ce pas, madame, que je l'aimais bien? Philippe, ta mère, en mourant, t'avait légué à moi ; si je pouvais être certaine de le léguer a Marguerite! Va, tu ne sais pas tout ce qu'il y a dans ce cœur d'abnégation sublime; tu ne sais pas combien elle s'humiliait devant moi ! Elle n'a jamais voulu avouer que le repentir l'avait faite aussi pure que la plus pure d'entre les femmes, et en me donnant un asile, quand j'étais seule au monde, en remplaçant, par son amitié de sœur,

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tous ceux que j'avais perdus : ma mère morte, mon père absent, elle n'a cessé de me demander pardon d'oser habiter près de moi.

Marguerite fil un geste suppliant. Thérèse essaya de sourire :

— Vois-tu, elle me dit de me taire; mais comme je suis sûre qu'elle ne pourra pas me gronder demain, je lui désobéis.

Épuisée par ces paroles, elle se tut quelques instants. Pendant que j'écoutais sa respiratiou haletante, un léger cri d'enfant se fil entendre : je me retournai brusquement, et j'aperçus alors un berceau que je n'avais pas remarqué. Une femme était assise à côté.

J'eus un éblouissement. Il me sembla qu'une poignée d'étincelles m'entrait dans le cœur. Je me levai. Thérèse, qui avait entendu mon mouvement, me regarda, vil ma surprise, mon émotion, et, cherchant à me retenir près de son lit, me dit avec un accent triste et résigné :

— Tu ne savais donc pas que j'avais une fille? Marguerite, sur un coup d'œil de la malade,

prit l'enfant et l'apporta à Thérèse, qui la plaça près d'elle, contre son sein, en me la montrant.

— Elle sera belle, murmura-t-elle avec une voix pleine de larmes, et je ne la verrai pas. Pauvre petite créature qui m'eût réconciliée avec la vie ! Il me semble que j'aurais élé bien heureuse

de loi donner mon laiu Mais j'ai trop souffert en la portant; je n'ai pas eu assez de courage; Dieu m'en punit et m'a brisée. Pauvre petite orpheline ! elle s'appelle Marie, comme ta mère, Philippe, et n'aura qu'un nom, comme toi.

— Si tu ne veux pas de mon amour, interrompis-je avec feu, ni de mon repentir, laissemoi du moins donner mon nom à notre enfant!

Mon père, continuai-je en me tournant vers Simon Benoît, ce lit est saint comme un autel, bénissez deux époux.

Thérèse retira sa main.

— Non, dit-elle avec plus d'énergie, je ne veux pas.

Je la suppliai, je la conjurai.

— Non, répéta-l-elle ; ce n'est pas que j'aie peur d'être ta femme, puisque je vais mourir; mais, morte ou vivante, je veux garder ma fille, je veux qu'elle ne soit qu'à moi seule. Mon père la demande. Ce sera la consolation de ses derniers jours, et quand mon père m'aura rejointe, il se trouvera au village des parents encore pour l'élever dans la crainte de Dieu et dans le souvenir de sa mère. Qu'en ferais-tu? Que ferait-elle de ton nom? Ne me la dispute pas, Philippe. J'ai voulu te la montrer, te la faire embrasser; mais je ne te la donne pas.

El par un mouvement de tendre jalousie, la

pauvre mère rapprocha d'elle la petite créature qui dormait.

La voix de Thérèse allait s'affaiblissant. La * fièvre, qui ne l'avait pas quiltée depuis sa délivrance, faisait courir des frissons par tout son corps. Elle sentit elle-même que tout serait bientôt fini; alors, se tournant vers sa fille, elle la baisa longuement, puis elle dit d'une voix entrecoupée :

— Reprenez-la; j'aurais peur de l'étouffer !

Simon Benoit, qui se trouvait au chevet du lit,

se baissa, et, soulevant le précieux fardeau dans ses mains, prit ma fille et l'enveloppa sur son cœur d'un pan de sa soutane. ;

Ce vieillard plein de larmes, ce prêtre appuyant sur sa poitrine celte frêle créature, semblait une si visible intervention du ciel, que moi-même, en dépit de ma corruption, je me sentis frappé de la grandeur chrétienne de ce tableau. Je n'ai pu voir depuis une image de saint Vincent de Paul, recueillant un enfant trouvé, sans me rappeler celte scène sublime et navrante.

Thérèse sourit à ce spectacle, comme à une vision sublime.

— C'est bien, mon père, prenez-la, elle est à vous.

Puis elle appela Marguerite, l'embrassa en disant :

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— Adieu, ma sœur en amour, en souffrance!

Je raconterai à la mère de Philippe que je vous ai laissée pour continuer sa tâche, pour continuer le supplice aussi... Philippe, ajouta la mourante, viens que je te confie un secret. Oh ! ne vous éloignez pas, car vous le savez déjà vous. autres!

Et, m'enlaçant de ses deux bras, se soulevant pour arriver à mon oreille, Thérèse me dit :

— Philippe, si je meurs, c'est que mon cœur a été plus fort que mon ressentiment. Je ne voulais pas le pardonner, et je ne pouvais pas le haïr assez. Voilà ce que je voulais te dire.

Elle retomba épuisée sur son oreiller , puis essayant de lutter contre la mort qui se hâtait :

— Mon père, dit-elle, je sens le froid qui me gagne le cœur, bénissez-moi.

Simon Benoît, tenant d'une main l'enfant de Thérèse, pressée contre lui, de l'autre bénit la mourante.

La fièvre amenait le délire. La malade, fouillant dans sa poitrine, dit avec animation :

— Philippe, tu voulais te marier, voici ma dot.

Et elle me tendit le louis d'or que je lui avais donné autrefois à Belle-Assise.

Je n'osai loucher cette relique humide de l'agonie. La pièce roula sur le lit.

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