‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 4 sur 28 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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el de me destiner à Tétai ecclésiastique. Mais je sentais un besoin d'activité et d'agitation qui m'éloignait de la vie religieuse. Il était d'ailleurs déjà trop tard pour empêcher l'amour terrestre de fleurir en moi.

Parmi les enfants de mon âge, une jeune fille, nommée Thérèse, dont les parents demeuraient à côté du presbytère, m'avait manifesté en plusieurs occasions une amitié chaleureuse et dévouée. Tant que j'avais été malade, débile, Thérèse avait toujours eu soin de me défendre contre les tyrannies de mes camarades, plus vigoureux, plus violents. Dans nos jeux, elle me servait de mère, et je n'allais jamais sur la place du village sans y chercher Thérèse.

Après le voyage de Versailles, tout absorbé par mes rêveries enthousiastes, tout préoccupé de ce souvenir ; dans mon premier élan vers la santé, vers la vie, me sentant fort, hardi, aventureux, je ne songeais plus à des protecteurs. Croyant comprendre aux ardeurs de ma poitrine, à la fièvre qui me tourmentait le front, que je pouvais me faire place moi-même, je dédaignais

le village, elThorizon éblouissantqui se déployait à mes yeux m'empêchait de regarder, de reconnaître ce qui se passait à côté de moi.

La pauvre Thérèse sentit mon ingratitude, sans en pénétrer le motif, et ma mère, dont la tendresse alarmée cherchait partout des auxiliaires, voyant mes préoccupations égoïstes et mon indifférence pour les anciens compagnons de mes jeux, m'en fit doucement reproche et se plut à me ramener k eux. Peut-être que la douce femme machinait quelque sainte embûche, et qu'avant de retourner à Dieu, elle eût souhaité me voir enchaîné au village par une affection honnête et puissante. Elle qui lisait en moi et qui avait jugé Thérèse, peut-être rêvait-elle une union dans laquelle mon cœur eût été refroidi par une consolante réalité.

Thérèse était, en effet, une nature bienveillante et calme. Elle était belle de celte beauté suprême qui s'ignore et qui ne s'épanouit que plus librement. Ses grands yeux limpides rayonnaient d'une gaieté franche, naïve; ses lèvres, admirablement dessinées, souriaient toujours et jetaient de vives et brillantes paroles qui partaient de son cœur, comme des oiseaux insoucieux que le soleil chasse du nid. Ses paupières transparentes, aux longs cils noirs, ne s'abaissaient que la nuit pour le sommeil , jamais le jour pour

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la rêverie. Tout en elle était poésie, extepté elle. Quand nous la voyions courir Télé dans les épis qu'elle dépassait à peine, Simon Benoît évoquait ses souvenirs classiques et parlait de la course de Camille; ma mère, dans ses cajoleries intéressées, l'appelait sa belle sainte Vierge*

C'était, à vrai dire, une blanche statue, mais qui ne méritait pas d'autels; c'était l'innocence dans toute sa grâce, mais dans toute son irritante simplicité; c'était une Galathée invinciblement rebelle au feu du ciel et au génie de Pygmalion; c'était un lis droit et inflexible, éblouissant de fraîcheur, mais sans parfum.

Hélas l je fus trop docile aux inspirations maternelles. Je regardai Thérèse, je la reconnus, je l'aimai; mais, en dépit de sa bienveillance pour moi, de sa sollicitude qui faisait des jaloux, elle ne me comprit jamais, et ne m'aima pas. Le mirage de celle beauté céleste s'encadra dans mon rêve; mes seize ans vinrent pieusement s'abattre et se prosterner devant les pieds de marbre de celte belle créature; mais elle récompensa celte adoration, ce culte par un sentiment fraternel qui ne fit qu'irriter et désespérer ma ferveur.

Thérèse avait seize ans comme moi; elle me tutoyait, comme tous les enfants du village, et se montra choquée quand je tentai de modifier cette habitude. Mon respect la scandalisa, comme

la familiarité eût pu scandaliser une autre; et il fallut, pour lui complaire, rester dans des termes qui me troublaient étrangement, mais qui semblaient rassurer sa pudeur.

Que de fois n'ai-je pas serré ses mains dans les miennes pour leur communiquer la fièvre dont je me consumais! que de fois, cherchant des complices dans la nature, n'ai-je pas voulu initier Thérèse à ce langage des fleurs, du ciel, des vents, qui me parlait sans cesse d'amour, et qui glissait sur elle sans faire frissonner la surface glacée de son cœur! que de fois n'ai-je pas pleuré comme un enfant dans ses bras qui me caressaient doucement, et dont leschastes étreintes m'embrasaient sans allumer une étincelle dans son sein! que de fois ne lui ai-je pas dit : a Thérèse , je t'aime , et je vais mourir si tu ne m'aimes pas ! » et que de fois ne l'ai-je pas entendue me répondre : « Moi aussi, je t'«ume, Philippe!» d'une voix amicale qui ne vibrait jamais et dont chaque mol me fortifiait dans la pensée qu'elle ne m'aimait pas!

J'aurais pu abuser de cette innocence; j'aurais pu briser celte fleur pour en dégager l'essence profondément enchaînée; j'aurais pu faire servir la liberté dans laquelle on nous laissait à quelque crime honteux; mais j'aimais Thérèse d'un amour à la fois si violent, si douloureux, si

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sacrifié, que je préférais mes souffrances à son

déshonneur.

J'avais rapporté de cette entrevue miraculeuse de Versailles des sens faciles, une virilité précoce. Mes lectures, pour lesquelles le pieux et candide Simon Benoît s'en rapportait trop à ma prudence, m'avaient dévoilé bien des secrets et avaient mis dans mon cœur la soif de bien des voluptés; mais, tout le feu de mes sens et toute l'ardeur de mon imagination s'éteignaient devant le regard limpide de Thérèse. Cette neige immaculée déconcertait le volcan.

J'endurais des tortures épouvantables; je passais des nuits à rêver, des journées à courir, cherchant le calme, la paix, ainsi que je vous l'ai dit, sous les ombrages et dans les champs.

Un jour, je sortis du presbytère, bien décidé à tenter un dernier effort pour animer cette insensible statue. Je passai devant la maison de Thérèse. Elle distribuait dans la cour le pain et les graines aux pigeons et aux poules accourus à sa voix. Un tableau merveilleux dans sa grâce s'offrit à moi. Thérèse avait un grand chapeau de paille qui mettait la moitié de son visage dans l'ombre. Ses bras étaient nus, et elle secouait de sa main droite, au-dessus des marches de la maison, les graines et les miettes que sa main gauche retenait dans son tablier. Ses cheveux

noirs , mal attachés, se déroulaient en ondes inégales sur son cou et sur ses épaules. Le soleil Penveloppait ; la vigne qui montait jusqu'au toit formait le fond du tableau ; les pigeons voletaient, les poules caquetaient; le chien de la maison, mon rival, était assis à côté de la jeune ménagère et la regardait gravement.

Il y avait dans cette scène charmante un parfum si pénétrant, que je sentis une tentation nouvelle, et contraire à toutes les autres, sourdre en moi. Quelque chose me dit que le bonheur était là : que la gloire ne valait pas cette innocence, et que l'éclat de tous les trônes palissait devant ce rayon de soleil qui étalait un manteau de pourpre sur ma bien-aimée!

Cette vision de bonheur calme et champêtre m'éblouit, et, tout en traversant la cour, je me disais : Peut-être a-t-elle raison !

Thérèse m'accueillit avec sa gaieté ordinaire, voulut que je l'aidasse dans ses soins, et rit beaucoup de la façon maladroite dont je jetais les graines. Quand les provisions furent épuisées, elle frappa dans ses deux mains blanches, les pigeons s'envolèrent, les poules se dispersèrent, et l'insoucieuse enfant, passant son bras autour du mien, m'entraîna dans le village.

— Justement, Thérèse, lui dis-je avec une voix troublée, je venais te chercher, j'ai à te parler.

Ai l'uomme

— De quel ton tu me dis cela, Philippe?

— Oh ! c'est qu'il s'agit de choses sérieuses.

— En vérité! quelqu'un serait* il malade, ta mère ou M. le curé?

— Il n'y a de malade que moi, Dieu merci!

— Tu souffres?... En effet, tu es pâle.

— Oui, je souffre, Thérèse, et je veux que tu me guérisses.

— Comment, Philippe?

— En m'écoutant et en me comprenant.

— Allons, beau prédicateur, commence ton sermon.

Quand il fallut dire à Thérèse ce que j'avais amassé de douleur et d'amour; quand il fallut trouver des mots pour les tortures d'un sentiment incompris, je balbutiai, et, malgré moi, je tombai dans un silence entrecoupé de soupirs.

Nous arrivâmes au bord de la rivière, dans un endroit que j'avais fait bien souvent confident de mes larmes. Les saules, penchés sur une herbe haute et touffue, formaient une retraite pleine de mystère que j'avais peuplée de mes illusions. Nous nous assîmes, la main dans la main, silencieux tous deux, moi, parce que mon sein débordait et qu'un seul mot m'eut trahi , Thérèse, parce que mon silence l'étonnaitet prescrivait le sien.

Ah! monsieur le curé, j'ai bien vieilli ; j'ai vu passer bien des tourbillons de flamme ù travers

les sentiers de ma jeunesse. De loules les folies que je vous raconte et qui m'embaumaient la vie, il ne m'est resté que le mépris des hommes et la haine de moi. Mon existence est un blasphème, mon retour à Belle- Assise est un sacrilège; et pourtant, malgré l'horrible expérience qui m'a desséché le front et le cœur, malgré mes misères et ma honte, le croiriez-vous? avant de venir ici, avant de passer devant ce presbytère, j'ai été baiser la place où je me suis assis, il y a trente ans, à côté de Thérèse. L'herbe est toujours haute et touffue, les saules ont vieilli, mais fournissent toujours d'abondants rameaux; l'eau coule toujours avec un ravissant murmure; rien n'est changé, la nature nous attend toujours. Mais Thérèse est morte, et moi, je vais mourir.

Où êles-vous, élégies de mes seize ans, vaporeuses visions qui m'égariez! chastes ivresses d'un cœur qui se sentait assez vaste pour conte* nir le monde, et qu'une larme suffirait maintenant pour noyer, si je pouvais pleurer!

Je ne crois plus à la vertu; et, pourtant, je me souviens bien qu'alors j'étais innocent et bon. Je ne crois plus qu'aux sens et qu'à la force invincible des passions physiques; et, pourtant, je me souviens qu'alors j'avais dégagé mon amour de toute émanation sensuelle, et que, sous ces / arbres verts, près de cette eau tranquille, je ne

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songeais qu'à trouver dans Thérèse un ange digne de s'élancer avec moi vers ces nues embrasées qu'entrevoyait mon ambition. |

Ce n'était pas l'ignorance, je vous le répète, qui empêchait la séve de bouillonner; c'était je ne sais quelle influence célesle qui tournait vers la contemplation, vers les élans immatériels, ce trop plein qui voulait toujours déborder.

J'ai perdu le souvenir des paroles sublimes, des douces prières que je trouvai peu à peu, et dont je voulais émouvoir Thérèse; je pourrais d'ailleurs vous les redire que je ne voudrais pas les flétrir de mes lèvres. Il y a une première langue, magnifique et sainte, dont les hommes ont pitié plus tard, mais qui laisse dans l'oreille, la plus prompte à s'endurcir, une vague et enivrante harmonie. Je ne sais à quelle source je puisai; mais je sais que le flot déborda, doucement, saintement, abondamment.

Je racontai à Thérèse mes angoisses, mes espérances; je lui murmurai les magiques tentations de mes veilles; je fis bruire ma bourse aux cinq louis d'or; je voulus lui faire comprendre la fièvre allumée dans mon cerveau par le regard mourant de Louis XIV. Je pleurai, je jurai de mourir, j'appelai à mon aide tous les prestiges, toutes les émanations du monde visible pour la convier à me suivre dans le monde invisible

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vers lequel je voulais m'élanccr; et, pendant que je parlais, j'invoquais intérieurement un miracle.

Le miracle, car je croyais alors aux miracles, monsieur le curé, le miracle parut s'opérer. Il me sembla que le regard si clair de Thérèse se ternissait sous le passage d'une rêverie aérienne; son sein parut se soulever comme l'onde émue à l'approche de Porage; il me sembla qu'elle me serrait les mains avec une sympathie plus chaleureuse, et, dans un moment d'abandon elle posa sa tête sur mon épaule avec une grâce si enchanteresse que je la saisis dans mes bras, que je l'embrassai avec transport, et que je m'écriai : ,

— Merci, mon Dieu, merci, Thérèse est à moi î

Jamais, au contraire, elle n'avait été si loin de cet hymen idéal que je rêvais. La pauvre enfant , dont la pacifique nature s'alarmait de mes tourments, avait écouté, sans y rien comprendre, les poétiques confidences de mon délire.

Imaginez un cygne, transporté sur un mont éblouissant au-dessus des abîmes, près du nid de l'aigle; l'oiseau s'effraye, s'agite, bat des ailes. Ce n'est pas qu'il veuille s'élancer vers l'océan infini ; ce n'est pas qu'il soit jaloux de ce nouveau domaine; c'est, au contraire, qu'il a

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peur de ces régions immenses, que le vertige le prend à cette hauteur,et qu'il est près de sa chute quand on le croit près de son vol.

Thérèse, éblouie, confuse, était étourdie et n'était pas convaincue. Elle sentait bien que j'étais malheureux, et ne voulait* pas que je le fusse; mais elle pensait que sa main en caressant la mienne suffirait pour Palliédir, et que son front, en Rapprochant du mien, le refroidirait. L'instant que je crus reconnaître pour sa conversion ne fut que l'effort suprême de son amitié compatissante. Si j'avais été alors le débauché que je fus plus tard, Thérèse, danssa candeur, se fût livrée à moi ; mais elle n'en eût pas lu davantage en moi.

Ma volonté me fit illusion. Les clartés que j'avais fait luire illuminèrent un instant Thérèse. Je crus que cette lumière venait d'elle ; je la saluai, je la bénis, et je ne vis pas que c'était seulement mon reflet. On dit que quand le soleil vient frapper la statue de Memnon, la pierre semble s'animer et exhaler une plainte; je fus le jouet d'un caprice pareil. Le soleil, qui se dilatait en moi, posa une auréole sur la statue ; le marbre immobile parut s'animer. Hélas! il suffisait d'un intervalle d'ombre pour dissiper cette transfiguration', et pour rendre le marbre à sa muette insensibilité.

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Je fus complètement égaré. Aux émotions intimes succédèrent de véritables transports, et voulant consacrer ces fiançailles de nos deux cœurs, je tirai de ma bourse un des mystérieux louis d'or, et le donnant à Thérèse, je lui dis :

— Ecoute, je jure de l'aimer toute ma vie, de n'aimer jamais que toi ; je jure de faire de toi ma femme devant les hommes, comme tu l'es aujourd'hui devant Dieu. Prends pour garant de ma parole cette pièce d'or, et jure-moi, à ton tour, de me conserver fidèlement, avec ce gage, ton cœur et la foi.

— Philippe, me répondit Thérèse, dont la voix caressante acheva de me tromper, je ne puis m'engager à être la femme, que si ma mère le veut, et que si mon père y consent; tout ce que je puis te jurer, c'est que je garderai précieusement ton cadeau ; et, quoi qu'il arrive, je t'aimerai toujours comme une sœur.

— Dis comme une épouse, insistai-je.

— Non, Philippe, je ne l'ose pas; comme une sœur, n'est-ce pas assez?

— Eh bien î soit, comme une sœur, m'écriai-je, comme une sœur de mon âme. Dieu est témoin, Thérèse t

Je crus que ces réticences étaient un voile dont la chaste enfant couvrait son amour; j'admirai ces scrupules de sa pudeur, et, plein de con-

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fiance, plein de foi, m'imaginant avoir conquis, par un de ces louis prestigieux qui devaient régler ma destinée , le premier bonheur de ma vie, je tombai a genoux, demandant à Dieu d'utiliser ainsi tout mon trésor, et je priai, aux pieds de Thérèse, avec plus de ferveur que vous n'en avez jamais mis, monsieur le curé, à prier ^au pied de vos autels.

La nuit nous surprit dans celte ravissante retraite. La lune argentan! les saules nous avertit de rentrer ; nous revînmes heureux et nous tenant par la main , aussi purs qu'au départ, ne nous doutant pas des malheurs que nous venions innocemment d'évoquer.

Thérèse était la fille de riches laboureurs. Son père était un de ces paysans aux larges épaules, à la face épanouie, au ventre arrondi, aux mains gonflées, au cou épais, qui personnifient le travail lent et paisible, la force concentrée, la raison naïve, la bonté joyeuse. Toujours au soleil , au vent, à la pluie, il était brun comme la terre qu'il labourait. Sa voix, dont les cordes s'étaient durcies au grand air, était rude, et pourtant pleine d'intonations caressantes.

Dans cette enveloppe grossière, dans ce tronc noueux, il y avait un esprit vif, un jugement solide; et,, après M. le curé, le père Brasseur était la tête la plus forte du pays. On le consultait sur toutes choses, et il ne renvoyait jamais ses clients sans leur avoir donné un avis utile, un conseil judicieux. Une intuition rapide suppléait en lui au savoir. Quand le cas était embarrassant, il levait la tête, cherchait dans le ciel, et il était bien rare qu'après quelques secondes de contemplation muette, il ne rencontrât pas son oracle. Il semblait que la nature se fît transparente pour lui, et quand il avait annoncé de la pluie ou du tonnerre, il paraissait impossible à tous que le bon Dieu déconcertât jamais ses prédictions.

Soit que mon amour pour Thérèse ajoutât un prestige à tout ce qui me la rappelait, soit que, malgré mes tendances séraphiques, j'eusse compris tout ce qu'il y avait de bon, de fort, de généreux dans cet homme, je l'aimais sincèrement.

Sa placidité n'était pas exempte de cette ironie champenoise qui atteint sans blesser, et rien n'était doux et consolant à entendre comme sa moquerie, toujours tempérée par un large sourire. Dans ses marchés, il n'invoquait jamais son honneur, sa probité; mais ce qu'il affirmait devenait incontestable, et il posait sa parole, avec un geste de la main, comme s'il eût laissé

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tomber un sac d'écas ; cela retentissait et annonçait son poids.

Jamais, à celte époque, je n'avais vu le père Brasseur en colère. Quand la patience allait lui échapper, il haussait les épaules d'une façon qui voulait dire : A quoi bon? et déchargeait son mécontentement dans un sifflement que chacun savait être très-significatif. Mais on comprenait que, dans une question où l'honneur eût été engagé, le père Brasseur eût été terrible; et dans les rides que le soleil avait creusées sur son front dormaient de foudroyants éclairs.

Tel était celui que la nature faisait l'arbitre de mon union avec Thérèse. Dans mon intrépidité, je résolus d'aller franchement, loyalement, à cet homme franc et loyal, de lui tendre le cœur et la main, et d'en obtenir une parole d'espérance.

Un jour donc, c'était pendant la moisson , je me dirigeai vers les champs le cœur bien gros, mais me fiant à ma destinée; et je repassai dans ma tête, pendant la route, les arguments qui me semblaient devoir être décisifs.

Je trouvai le père Brasseur courbé sur les sillons; sa veste était jetée au pied d'un arbre ; il n'avait que sa chemise dans un pantalon de toile, et la sueur tombait de son front sur ses mains, qui faisaient autant de besogne que deux

hommes de journée. Les moissonneurs disparaissaient çà et là derrière les épis. Au bout du champ, un chariot dételé attendait les gerbes ; quelques enfants jouaient avec un nid trouvé dans le blé. C'était une journée splendide. Le ciel était d'un bleu éclatant; quelques petits nuages apparaissaient seuls au bas de l'horizon; des bandes d'oiseaux, que le grain tentait et que les travailleurs effarouchaient, traversaient l'espace en sifflant; le grillon chantait sous l'herbe; uu puissant arôme s'exhalait des sillons fauchés; et, dans le lointain, les coqs et les chiens de Belle- Assise envoyaient par moments une note, un son qui se mêlaii à ce concert de la nature.

II était impossible que, dans un milieu si plein de joie et de beauté, l'homme le plus dur restât insensible; or, je savais que le père Brasseur était aussi doux du cœur qu'il était rude de la voix et du geste. Je l'abordai en souriant.

— Ah ! ah ! c'est vous, monsieur Philippe, me dit-il d'un air à la fois paterne et goguenard ; est-ce que vous venez aussi tâter de la besogne? Si le cœur vous le dit, ne vous gênez pas. Nous n'avons pas trop de moissonneurs, la journée est belle, l'herbe est engageante, le fer coupe bien, mais je crains la pluie pour demain ; aussi, vous te voyez, nous ne chômons pas.

— J'aurais peur d'ébréchcr les outils et de

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