TOME I
54 l'uomhb
laisser la part trop belle aux glaneurs, répondisje, an peu honteux de me sentir inutile dans cette activité universelle.
— C'est possible, reprit en riant le père Brasseur. Gomment se portent M. Simon Benoît et cette douce et belle madame d'Aubigné?
— M. le curé se porte bien et vous souhaite bonne récolle; quant à ma mère, vous savez, monsieur Brasseur, qu'elle est toujours languissante!
— Pauvre femme ! vous l'aimez bien, n'est-ce pas, monsieur Philippe?
— Si je l'aime! repris-je avec feu, pouvezvous m'adresser une pareille question !
— Ah ! c'est que les enfants ne savent jamais ce qu'ils coûtent d'espérance et de travaux à nous autres hommes, de larmes et de désespoir aux pauvres femmes! Madame d'Aubigné est bien chélive, et je suis certain qu'elle ne vit que pour vous savoir heureux et se sentir aimée. Le jour où vous tromperez son amour et son ambition, vous l'aurez tuée.
En parlant ainsi, le père Brasseur, dont la voix s'était légèrement étaue, se courba de nouveau sur la moisson et me laissa silencieux à côté de lui, ne sachant si je devais reprendre Fentreticn et aborder le sujet de ma demande. Après quelques palpitations, je me décidai pour-
AUX CIHQ LOUIS d'or. 55
tant, et roulant dans mes doigts un brin de paille ramassé à mes pieds :
— Monsieur Brasseur, j'étais venu précisément vous parler de mon bonheur et de mon ambition.
— Gomment puis-je faire quelque chose pour Pun ou pour l'autre? me dit le vieillard qui se redressa.
— Vous pouvez tout pour tous deux.
— Parlez, mon ami. Si c'est un bon conseil que vous voulez, je vous le promets; si c'est un service, je vous le rendrai; mais j'ai dans la pensée qu'un ignorant comme moi n'a pas de conseils à donner à un savant comme vous.
Il y avait de l'ironie dans ces dernières paroles, et, tout en tirant de sa poche une petite pierre noire, avec laquelle il se mit h polir le fer de sa faucille, le père Brasseur me lança un coup d'œil dont je sentis vivement la pointe.
— Monsieur, lui dis-je, vous avez dit vrai ; la vie de ma mère tient à mon bonheur, et je connais un de ses rêves dont la réalisation dépend de vous.
— De moi, Philippe?
— Croyez-vous que la sainte femme ne serait pas bien rassurée si elle me voyait, dans quelques années, une nouvelle famille dont la tendresse viendrait seconder la sienne?
— De quelle famille parlez-vous? dit le père
56 l'homme
Brasseur, dont le sourire s'éteignit et qui leva la
tête en me regardant fixement.
— De la vôtre, monsieur, répliquai-je avec courage, bien décidé à aller jusqu'au bout. J'aime Thérèse et je crois en être aimé. Vous m'avez vu grandir à côté de vous; vous savez si je dois être un méchant homme. Voulez-vous me confier, dans un an, la destinée de votre fille et être mon père?
Il y eut un intervalle; j'attendais la réponse avec un terrible battement de cœur. Et le père Brasseur frottait, avec un redoublement de vivacité, le tranchant de sa faucille, comme s'il eût voulu se donner ainsi une contenance ou chercher des mots pour une émotion profonde.
— Monsieur Philippe, dit-il enfin avec gravité, vous me demandez d'être votre père. Eh bien!
je vais l'être, c'est-à-dire que je vais vous parler en toute sincérité, comme à mon enfant. Vous aimez Thérèse ; je ne m'en étonne pas. Ma fille est assez belle, assez douce, assez sage, pour donner envie. Elle vous aime, dites-vous, je veux le croire ; quoique à vrai dire j'estime cette affection une bonne amitié de camarade; mais avezvous bien réfléchi à oc que vous me demandez? Ètes-vous bien certain qu'une jeune fille simple, naïve, un peu ignorante, comme ma Thérèse, suffira toujours ù un jeune homme instruit et plein d'imagination comme vous?
Ne m'interrompez pas, ne me dites pas ce que tous les amoureux savent dire à votre âge. La vie ne se passe pas à roucouler au bord des fontaines et à faire des petits bouquets. Je voyais tous vos manèges depuis quelque temps, et je vous laissais faire. Je vous estime comme un bon jeune homme, incapable d'entraîner une enfant à mal. Thérèse a bu, d'ailleurs, du lait d'honnête femme , et n'est pas d'un tempérament à oublier vite les leçons du catéchisme. J'étais donc bien tranquille, et je me disais : Tout cela finira. Maintenant, que vous me forcez à me mêler de la partie, je suis contraint de vous dire, mon cher ami, que tout cela est fini, et que votre demande, qui m'honore, met un terme à toutes vos petites promenades dans mes vergers.
— Je ne comprends pas, monsieur Brasseur...
— Ah! vous ne comprenez pas, jeune homme, qu'un paysan comme moi ne riéque pas l'avenir, le bonhéur de son enfant sur le serment d'un gentilhomme comme vous; c'est pourtant clair. Je connais mon sang, je sais que Thérèse ne vous convient pas.
— Vous raillez, monsieur Brasseur ; je ne suis pas un gentilhomme, et j'aime Thérèse, comme je sens que tout homme aime une fois dans sa vie , et ces entretiens dont vous parlez m'ont permis de lire dans son âme. Vous l'injuriez, en
88 l'homme
prétendant me la refuser par amitié pour moi.
— Eh bien ! si c'était vous qui ne convinssiez pas à Thérèse, qu'auriez-vous à dire?
— Moi t qu'ai-je fait pour être indigne?
— Oh! vous n'avez pas commis de crime; mais j'ai décidé que ma fille serait la femme d'un laboureur, aux mains rudes comme les miennes, et vous avez les mains trop blanches. Tenez, Philippe, savez-vous ce que c'est que cela?
Et le père Brasseur, arrachant avec vivacité une poignée d'herbe à ses pieds, me la présenta brusquement. Étonné de cette interpellation, je balbutiai.
— Vous voulez être mon gendre, c'est-à-dire mon fils, et vous ne savez pas même distinguer le froment de l'ivraie. Dans ces herbes que j'ai arrosées de mes sueurs, sur cette terre que j'ai échauffée de mon souffle et ouverte de mes bras, vous ne voyez rien que des petites fleurs, bonnes à faire des bouquets pour Thérèse, n'est-ce pas? Ce brin de paille que vous tortillez dans vos doigts, vous ne savez pas ce qu'il me coûte, et vous ne le saurez jamais. Dans un an, vous n'en aurez pas plus appris à cet égard qu'aujourd'hui. A quoi seriez-vous bon chez nous? J'ai assez de M. le curé pour nous lire l'épîlre et l'Évangile. Ce qu'il me faut, c'est un enfant qui ne dédaigne pas de mettre la main à la charrue, qui ne s'é-
corche pas les doigts à moissonner, un enfant enfin qui aime comme moi la nature du bon Dieu, et qui trouve du plaisir à dormir sur la terre et à l'embrasser parfois, pour la remercier du pain qu'elle nous donne.
En parlant ainsi, le père Brasseur s'exaltait; son œil s'animait; une sorte de beauté rustique illuminait son visage ; je me sentais amoindri par cette majesté. Je voulus prendre ma revanche.
— Parce que je ne sais pas labourer, semer, moissonner, croyez-vous donc que je n'aime pas la nature, que je ne la comprenne pas? D'ailleurs il n'y a pas que des champs dans le monde; il y a des villes • « »
— Nous y voilà ! monsieur l'ambitieux, interrompit le père de Thérèse, dont la voix s'élevait peu à peu et s'imprégnait d'un sentiment de tristesse et décolère paternelle, vous voulez que je vous donne ma fille, pour la traîner dans vos maisons de plâtre, dans vos ruisseaux infects ! Et que ferez-vous dans les villes? Avez-vous un étal, de la fortune? Ingrat ! vous voulez me voler mon bonheur et quitter votre mère.
— Je veux Thérèse, et, pour elle, j'aurai la fortune et la gloire, dis-je avec enthousiasme, en posant la main sur ma poitrine, où je sentis mes louis d'or.
(iO l'homme
— La fortune? dites-vous, mon jeune ami, reprit le père Brasseur; je n'en connais pas d'autre que celle qui germe et mûrit dans nos sillons. La gloire? qu'est-ce que c'est quecela?une folie déjeune homme, comme les promenades dans les bois et les couronnes de bluets. Voyezvous, Philippe, ce qu'il y a de beau et de vrai dans le monde, le voilà ! — et le vieillard me montra tour à tour le ciel et la terre; — un peu de soleil là-haut, un peu d'herbe ici, et l'homme est content. Quand je vous aurais donné ma fille, et quand vous me l'auriez emmenée bien loin, qui donc cultiverait mes champs, emplirait mes granges, et prendrait soin de celte belle ferme que mon père a bâtie, et dans laquelle je mourrai?
— Vous êtes égoïste, père Brasseur; vous sacrifiez notre amour à votre fantaisie.
— Gomment dites-vous cela, Philippe? Je suis un égoïste de ne pas vouloir livrer le bonheur de mon enfant à un petit fiévreux qui sait tout et qui ne peut rien ! Je suis égoïste de vouloir que ma fille grandisse et vive près de moi! Ah çà ! suis-je donc aussi un égoïste de ne pas vouloir que vous trépigniez sur mes gerbes? Le bon Dieu , qui m'a donné Thérèse , et qui tous les ans me donne du blé , m'en voudrait si je sacrifiais ses dons.
— Ainsi , père Brasseur, vous ne croyez pas qu'avec mon intelligence et mon amour je sois digne de Thérèse ? Vous ne voulez pas m'assigner un terme, un délai? J'espérais que vous m'auriez dit de travailler, de conquérir et de revenir dans quelques années avec une dot en talent et en bonne renommée.
— Ce que je puis, ce que je dois vous dire, Philippe, c'est d'oublier, c'est d'arracher de votre cœur cet amour qui n'a pas dû prendre grande racine; c'est d'aller où votre rêve vous pousse, mais d'y aller seul. Je ne comprends rien, moi, à tous vos songes, et je ne promets pas plus ma fille à qui ne peut me donner que des promesses, que je ne vends mon blé en herbe, ou mes moutons avant qu'ils soient nés.
— Pourtant, si Thérèse m'aime, dis-je avec angoisse et le cœur navré, rien ne pourra rompre ce lien de nos deux cceurs, et, tôt ou tard...
— Essayez, Philippe, interrompit le père Brasseur avec un air de menace, et vous verrez! Si votre mère vous entendait, elle souffrirait bien. Quoi! c'est vous, malheureux! vous, son fils, qui parlez ainsi d'amour et peut-être de séduction t Ah ! vous êtes un dur châtiment pour la pauvre femme!
Cette allusion directe à la honte de ma naissance me fit rougir et m'inspira, pour la première
48 l'homme fois, une violente colère. Je compris que devant ce père de famille, défendant loyalement l'avenir de son enfant légitime, moi l'enfant suspect, moi le bâtard, j'avais l'air d'un fils de voleur qui vient pour voler à son tour. Jusque-là, encouragé par les voix qui chantaient de si merveilleux cantiques dans mon cœur, j'avais lutté, au nom de l'amour pur et de l'ambition noble, contre la prudence paternelle et l'impitoyable raison ; mais qu'avais-je à répondre à cet argument qui me blessait tout à la fois dans ma vanité, dans ma probité, dans mes affections, et qui, bien qu'injuste, me frappait comme une vérité?
Le père Brasseur s'aperçut de l'effet produit par sa rude franchise, et, dans une intention bienveillante et charitable, mais que je calomniai alors et que j'accusai de férocité, il résolut d'appuyer sur cette plaie et de la faire saigner.
— Philippe, me dit-il, votre mère était sans doute à seize ans une jeune fille belle et sainte comme Thérèse ; c'est peut-être pour n'avoir pas eu près d'elle un père vigilant pour la défendre contre les charmants discours d'un jeune insensé comme vous, que la sainte a succombé, que l'innocente s'est flétrie.
Bien que ces paroles fussent dites avec un accent de commisération qui les expliquait suffisamment, je voulus y voir une injure, et regar-
AUX CINQ LOUIS D'qR. 65
dant fièrement le père Brasseur avec des yeux que je croyais terribles :
— Celui qui a causé le malheur de ma mère, lui dis-je, était sans doute un homme brutal et grossier , pour qui les délicatesses de l'amour n'existaient pas; un rustre...
— Allons! un paysan comme moi, fit en raillant le père Brasseur. Adieu, mon fils, la besogne presse, et ce que nous disons ne vaut pas ce que je pourrais faire. Je vous ai promis un service et un bon conseil. Le service, je vous le rends en vous refusant tout espoir d'obtenir un jour la main de Thérèse. Le bon conseil, je vous l'ai donné en vous montrant la vie réelle et solide, la vie du travail et de la fatigue. Profitez-en, bonsoir!
Cela dit, le père Brasseur se remit à couper les blés en sifflant. Muet et accablé par son formidable raisonnement, je le regardai faire quelque temps; puis, peu à peu, mon cœur se rétrécit, mes yeux s'emplirent; le désespoir, la colère allumèrent mon sang. Je quittai la place et je revins en hâte au presbytère, crispant mes poings sur la bouche pour m'empécher de crier, de sangloter, et jurant tout bas de me venger de ce père impitoyable et de ses aflronts.
J'ai su depuis que le père Brasseur avait relevé la tête dès qu'il s'était aperçu de mon
(ii m l'HOKME
départ et m'avait suivi de loin d'un regard amical. II me plaignait, et, dans son refus, il y avait autant de sollicitude pour moi que de ten- % dresse pour sa fille.
Âh! qu'il soit béni, cet homme, que j'ai depuis rendu bien malheureux, pour cette larme d'amitié qu'il a pu laisser tomber alors dans les gerbes avec ses sueurs ! Qu'il soit béni, pour sa raison inutile, pour son cœur calomnié!
Dès que je fus arrivé au presbytère, ma douleur ne se contint plus et déborda. Ma mère, m'entendant pleurer dans le jardin , vint m'y trouver et voulut connaître la cause de ce violent chagrin; mais je ne savais que répondre. Des mots entrecoupés s'échappaient seuls de mes lèvres. Je m'arrachais aux bras qui m'enlaçaient; je repoussais les mains qui voulaient me caresser.
— Philippe, me disait ma pauvre mère, raconte-moi tes peines, et ne me fais pas pleurer sans que je sache pourquoi !
Cette pitié, d'ordinaire toute-puissante, m'irrita. Dans l'aveuglement de mon désespoir, j'ou-
AUX CIÎ1Q LOUIS d'or. 65
bliai l'ange qui veillait sur moi. Le souvenir des dernières paroles du père Brasseur me revint cuisant, horrible; plein de fureur contre moi-môme, contre tout le monde :
— Ce que j'ai? dis-je enfin d'une voix étranglée, allez le demander aux moissonneurs qui se moquent de l'enfant bâtard et qui rient en parlant de mon père!
Ma mère pâlit, poussa un cri et chancela. Je (ipurus à elle, je la reçus dans mes bras, et, comprenant tout à coup mon crime, je la couvris de mes baisers. Il était trop tard, je venais de faire une blessure qui ne devait plus se refermer.
Sous la chaleur de mes caresses, la vie revint peu à peu au front de ma mère, à ses joues amaigries. Quand elle me vit pleurant et repentant, la sainte martyre essaya de sourire; et, ne songeant qu'à ma douleur, elle fit un effort sur ellçr nicme et me dit :
— On t'a insulté, Philippe, on t'a reproché ta naissance? Raconte-moi cela !
— C'est mon orgueil qui a souffert, voilà tout ; et j'étais un insensé.
— Ton orgueil, mon Philippe? Hélas! c'est beaucoup. Je veux savoir ce qui s'est passé ; parle !
Je racontai alors mon entrevue avec le père Brasseur. Ma mère écouta silencieuse cl recueillie.
03 l'homme
Quand j'eus fini, je m'aperçus qu'une sueur froide coulait sur son visage ; je voulus la faire rentrer, mais elle refusa.
— Ce n'est rien, mon ami, me dit-elle ; Fair me fait du bien. Pauvre Philippe t je connaissais ton amour, et Dieu sait si j'ai fait des prières pour que lu fusses heureux ! Allons, mon enfant, il n'y faut plus songer.
— N'y plus songer? C'est impossible!
— Tout est possible, mon fils, à qui demanda le secours de Dieu.
— Mais renoncer à Thérèse, c'est renoncer à la vie. Oh ! ma mère, je n'ai plus qu'à mourir.
— Ingrat, ne suis-je donc plus là? me dit la tendre femme.
Mais je n'écoutais pas. Livré aux pensées tqmultueuses qui m'envahissaient, je ne rêvais qu'au moyen de me venger des cruels dédains du père de Thérèse. Pendant que ma mère me murmurait ses consolations, et faisait de sublimes efforts pour ne pas s'évanouir de douleur et de désespoir, moi, l'œil en feu, les lèvres frémissantes de rage, en proie au délire, j'invoquais toutes mes folies ambitieuses; je jurais de devenir illustre et puissant pour écraser de mes grandeurs ces paysans qui m'avaient repoussé. Pensant, par intervalles, à ce père mystérieux
donl le souvenir m'avait été si cruellement jeté au visage par le père Brasseur, je jurais de le connaître ; je priais ma mère de me livrer son nom, la suppliant de me conduire à lui, de le forcer à me donner un rang, un moyen de me venger, de briller, de m'élever au-dessus des autres hommes, à ces hauteurs dont j'avais entrevu le sommet dans ma visite à Versailles.
Ma mère ne savait qu'opposer à ce débordement. Je ne remarquais pas son épouvante de l'abîme qu'elle découvrait en moi ; je ne sentais pas que cette couronne d'épines, si opiniâtrément enfoncée, faisait ruisseler son front. Tout avait disparu pour moi, hors le mirage que j'avais en moi.
Simon Benoît vint nous rejoindre.
— Aidez-moi à le ramener à la raison, monsieur le curé, lui dit ma mère.
Mais moi, me précipitant dans ses bras, l'élreignant à l'étouffer, je lui disais :
— Monsieur le curé, je vous en conjure, vous devez savoir qui je suis, le nom de mon père ! Dites-moi si les bouillonnements de mes veines ne me trompent pas; dites-moi si, dans ce secret où ma mère n'a puisé jusqu'ici que des larmes, où je n'ai puisé que de la honte, je ne saurais pas trouver des éléments de fortune et de gloire. Je ne rougis plus de ma naissance, je veux
68 l'homme
la faire envier. Monsieur le curé, je vous en
prie, le nom de mon père t
— Philippe, vous tuez votre mère, répondit le prêtre.
En effet, ne pouvant plus résister, écrasée sous les coups redoublés que mon égoïsme donnait au cœur le plus tendre, le plus délicat, ma mère était tombée sans connaissance sur ce banc de gazon, ici même où nous sommes assis.
C'en était fait, j'avais franchi une limite au delà de laquelle je ne devais plus m'arrêter. Mon cœur se croyait encore fidèle à l'amour filial, à la reconnaissance envers Simon Benoît; mais il devenait, en réalité, de moins en moins sensible aux douleurs que son implacable ambition répandait autour de lui. Je me sentis, toutefois, en cette circonstance, frappé de remords ; mais combien ce remords passa vite !
Ma mère fut prise d'une fièvre violente, et Ton craignit sérieusement pour sa vie. Elle se remit; c'est-à-dire que son agonie se prolongea. Je ne l'avais pas encore assez fait souffrir; son expiation par moi n'était pas complète.
Mon entretien avec le père Brasseur m'avait jeté dans une nouvelle crise. A mes premières ardeurs se joignait maintenant une inquiétude sombre, une curiosité farouche. Ce n'était pas seulement le rêve de ma jeunesse que je voulais
atteindre, j'avais une vengeance à exercer, an mystère à pénétrer.
L'obscurité répandue sur ma vie ne m'avait jamais préoccupé. Ne me connaissant pas d'autres parents, d'au très amis dans le monde que ma mère et que Simon Benoît, ne sachant pas de relations qui missent ces deux protecteurs de mon enfance en rapport avec des personnes inconnues demoi, je m'étais habitué à n'aimer qu'eux, à ne songer qu'à eux. L'ironie du père de Thérèse avait déchiré un voile. Celte sorte de défi jeté à l'enfant illégitime m'exaspéra, au lieu de me confondre ; puisqu'on avait fait de ma naissance une arme, je voulais aussi m'en servir.
Le croiriez-vous? mon orgueil me persuada bientôt qu'après tout, ce mystère n'était pas si honteux qu'on voulait me le faire croire. Ma mère, pieuse comme elle m'était toujours apparue, noble et fière comme je la voyais, n'avait pas dû céder à une séduction vulgaire. Sa dignité m'était garante de son cœur. Si cet ange avait succombé, c'est qu'aucune mortelle n'eût pu résister. Quel était donc l'homme assez beau, assez noble, assez élevé pour triompher de toute cette beauté, de toute cette noblesse, de toute celte élévation? Si je ressemblais à mon père, mes inslincts me disaient qu'il était d'une race privilégiée, faite pour commander aux autres, et pour avoir