‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 7 sur 28 · TOME I. c · texte numérisé non relu

TOME I. c

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— Je t'ai vu. Mon pauvre enfant, tu as donc bien haie de quitter cette maison? Attends au moins que je n'y sois plus.

Je me mis aux genoux de ma mère, je lui jurai qu'elle seule était au fond de lous mes rêves; mais, avec une fermeté que |e ne lui avais jamais trouvée, la pauvre femme résista à mes caresses, et, faisant attendre le pardon que je sollicitais, me répondit :

— Philippe, Philippe, ce jour était prévu; cependant, il est venu trop tôt. J'aurais voulu faire de toi un homme sérieux et austère, craignant Dieu, respectant l'honneur, et ne laissant pas de prise aux tentations du monde. Il me semblait que celte maison, que ce vénérable ami qui t'a instruit, que la honte de ta naissance et les douleurs de ma vie, que tout cela avait dû te fortifier contre les séductions ; mais l'orgueil a été plus fort, nous avons été vaincus. À quelle vie tu cours t Puisses-tu n'y laisser que tes illusions, et me rapporter pur et fier, quand nous nous retrouverons là-haut, ce cœur généreux q ue l'enthousiasm e égare . . . Ton oncle t'a répondu , voici sa lettre; va la lire dans le jardin.

Elle me remit alors une lettre qu'elle avait tenue cachée jusque-là. J'avais une si grande ardeur d'en connaître le contenu, que, sans comprendre par quel sentiment de jalousie pieuse

ma mère ne voulait pas me Fentendïe, ni me la voir lire, je la dévorai d'un coup d'œil, montrant naïvement la joie que cette réponse, si conforme à mes vœux.; faisait naître en moi.

Voici cette lettre :

a Mon neveu , je suis enchanté d'apprendre que le petit enfant tout chétif que j'ai entendu si souvent crier quand il était au maillot, est devenu un beau jeune homme, plein d'espérance et de courage.

» Je me fais une joie de contribuer, pour ma part, à votre fortune. Vous avez raison, mon neveu, l'air de Belle-Assise ne vous convient plus. Quittez ce fumier; vous n'êtes pas un oiseau de basse-cour, mais un aigle, je le devine. D'ailleurs, si vous n'aviez pas l'appétit des grandes choses, vous ne seriez pas mon neveu , et je vous renierais.

» Dès que j'aurai quelque répit d'une goutte qui m'exerce à la patience, j'irai vous voir et vous chercher. Prévenez votre mère de ma visite. Il y a eu un peu de froid entre nous ; mais j'apprends avec plaisir qu'elle m'a écrit, surtout si c'est dans votre style ; sa lettre sera la bienvenue. Adieu, mon neveu. Que je vais être fier de vous ! Quelle belle figure vous ferez à la cour

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si, comme je le présume, vous n'êtes pas trop laid!

» Je vous envoie ma bénédiction; cela me dispensèra de vous la donner la première fois que nous nous verrons. »

Je ne m'arrêtai pas au ton bizarre de cette lettre. Je ne voulus y voir que les offres affectueuses qu'elle renfermait. Ma mère, au contraire, tint peu de compte de l'amitié que cette réponse étalait, et tomba dans une triste rêverie après la lecture de ces lignes.

— Qu'avez-vous , lui dis-je, et comment se fait-il que la protection d'un parent auquel vous vous adressiez vous-même, suscite à ce point vos craintes?

— Plus tard, Philippe, tu me comprendras. Je ne songeais pas, moi , à te confier à Antoine. Dieu m'est témoin que la pensée d'un rapprochement possible entre vous m'épouvantait. J'espérais te cacher toujours l'existence d'un homme que je ne dois pas maudire puisqu'il est mon frère, mais auquel j'ai beaucoup à pardonner. Je voulais faire appel à sa prodigalité ; je voulais lui demander pour toi, mais à ton insu, un peu de cet or qu'il jette à toutes les passions. Dieu m'a punie de cette pensée. C'était une faute que de vouloir acheter du bonheur et de la vertu

pour toi avec l'aumône du vice. Je me résigne à mon châtiment. Je déchirerai la lettre que j'avais écrite à Antoine, et quand il viendra, il ne me trouvera plus à Belle-Assise.

— Quoi ! vous voulez partir?

— Oui, tadis vrai, partir ; car, pour ce voyagelà, il n'est pas de retour.

En parlant ainsi, elle leva les yeux au ciel avec une expression tout à la fois de regret et d'envie. Elle me pleurait, et pourtant elle était jalouse du repos éternel.

— Non, vous ne mourrez pas ! m'écriai-je en embrassant ses genoux. Ma première ambition, c'est vous; mon premier amour, c'est vous. Je renonce à toutes mes folies; je jure de ne plus écrire à mon oncle, je jure de le fuir quand il tiendra, je jure...

— Ne jure pas, Philippe, me dit ma mère en me couvrant les lèvres, tu manquerais à ton serment. Pauvre ami, je ne veux pas que tu sois parjure. C'est la fatalité qui nous poursuit; ou plutôt non, je blasphème, c'est Dieu qui veut me faire boire, jusqu'à la dernière goutte, ce calice au fond duquel il a mis le pardon de ma faute. Ta naissance n'est pas encore expiée, et ma déshonorante maternité doit souffrir encore dans ses espérances.

— Ne dites pas cela, ma> mère; je suis prêt

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à tout sacrifier pour vous ; votre mort serait la mienne.

— Tu es sincère, Philippe; mais je te connais mieux que tu ne te connais toi-même; tu me sacrifierais tout, aujourd'hui, demain ; mais un moment viendrait où tu pourrais regretter ton sacrifice, en calculer, du moins, en mesurer la portée. Va! laisse faire Dieu ; il me frappe, mais en même temps il m'appelle à lui. fl me châtie, mais il me soutient. Que ne puis-je l'emporter avec moi dans le sein de Dieu ! Je souffrais de vivre, mais je souffre bien de te laisser seul.

Se tournant alors vers Simon Benoît, qui assistait avec recueillement à ces douloureuses expansions :

— Je sais que vous serez là, lui dit-elle, quand je n'y serai plus ; mais vous ne le retiendrez pas plus que moi. Ceque j'avais tant redouté arrive avec trop de précision, pour que je ne sois pas convaincue. Depuis le jour où je suis venue vous demander un asile, vous savez, mon ami, mon père, si je n'ai pas demandé chaque soir, à Dieu, de préserver Philippe delMnfluence fatale de son oncle. Vous savez si je ne ^ous ai pas confié souvent, sur ce point, mes craintes, mes terreurs. Eh bien! c'est précisément à Antoine, au mauvais génie de la famille, que Philippe va s'adresser. Toutes mes précautions de vingt ans

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se trouvent illusoires ; il est trop lard pour continuer la lutte; je n'espère plus que dans l'orgueil même qui a perdu Philippe. Cette passion, qui le pousse à monter, l'empêchera peut-être de jamais descendre. Qu'il soit ambitieux ét égoïste, puisque c'est sa destinée ; mais, je vous le demande, o mon Dieu, qu'il ne soit jamais lâche, ni criminel. S'il sort du monde avec des meurtrissures, qu'il ne cherche pas l'oubli dans la honte. J'aime mieux pour lui la souffrance que l'assoupissement dans l'infamie* Souffrir, c'est vivre encore, et vous avez pitié, mon Dieu, de ceux qui acceptent la douleur"!

Ma mère était calme en parlant ainsi; les horizons de la mort dans lesquels elle pénétrait s'éclairaient d'un jour limpide. A mesure qu'elle gravissait son calvaire, comme la mère du Christ, son fardeau devenait moins lourd, et le ciel s'abaissait pour l'aider.

Je sanglotais et je dévorais ses mains de mes baisers. Simon Benoît, habitué au spectacle, toujours sublime, de la mort chrétienne, priait et ne pouvait toutefois s'empêcher d'essuyer des larmes que l'ami disputait afu prêtre.

Peu à peu, la voix de ma mère se troubla, ses lèvres devinrent violettes, elle pencha la tête en arrière ; je crus qu'elle allait mourir, mais ce n'était qu'un évanouissement. Je la posai sur

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son lit, et, pendant qu'on s'empressait autour d'elle, je sortis du presbytère, et je courus chercher le médecin qui demeurait à une lieue de Belle-Assise. Je dévorais l'espace, je sautais les fossés, je brisais les haies, je renversais les clôtures. Quand j'arrivai chez le docteur, je fus quelques secondes sans parler. 11 monta à cheval et me ramena, en croupe, au galop. Pendant la route il m'interrogea, mais je ne savais que dire de cette maladie; chaque fois que j'ouvrais la bouche pour donner quelques renseignements, une pensée m'étreignait, et j'étais tenté de m'écrier: — C'est moi qui l'ai tuée!

Nous trouvâmes ma mère un peu remise : elle sourit au médecin, et comme je me tenais haletant et confus à l'écart, elle m'appela, m'attira à elle, m'embrassa tendrement, et murmura tout bas :

— Je t'aime, mon Philippe, et je te pardonne.

Le médecin lui trouva une fièvre ardente, prescrivit des remèdes insignifiants, et quand nous le reconduisîmes, l'abbé et moi, il nous annonça qu'il n'y avait plus rien à faire, que c'était la une organisation usée, et qu'il ne comprenait pas le miracle qui l'avait soutenue si longtemps.

Je me récriai, je voulais qu'il trouvât un moyen de guérison; mais il tint à me prouver par uu long raisonnement que le cœur ne pou-

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vait plus servir à vivifier le sang; que les poumons ne fonctionnaient plus librement. Je m'enfuis au milieu de la dissertation, et je revins pleurer derrière le lit de celle qui ne mourait que de repentir et d'amour maternel.

Pendant la nuit, le délire s'empara de la malade- J'assistai, pâle et terrifié, à cette agonie. Je me disais que c'était moi qui l'avais bâtée, et je m'enfonçais les ongles dans la poitrine, n'osant me livrer à la douleur furieuse qui me sollicitait. Dans ses transports, ma mère appelait souvent Philippe ; mais quand j'arrivais baigné de larmes pour répondre à ses caresses, elle me repoussait et semblait chercher une autre personne de ce nom. Quelquefois, elle priait sa mère de lui pardonner. Le souvenir de Thérèse se présentait aussi à son esprit; elle lui ordonnait de m'aimer toujours, de ra'empêcher d'aller à Paris.

Vers le malin, le délire cessa; la raison revint entière; ma mère me pria de la laisser seule avec Simon Benoît. Après deux heures qui me parurent bien longues et pendant lesquelles celle sainte repassa sa vie et la fil absoudre, on me rappela.

— Philippe, me dit ma mère, nous allons bientôt nous quitter. Au seuil que je vais franchir, on ne ment pas; crois-moi donc si je te pardonne et si je te bénis. Tu as de grandes

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