‹ L'homme aux cinq louis d'orChapitre 8 sur 28 · l'homme · texte numérisé non relu

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passions dont le monde peut faire des vices, dont tu peux faire des vertus. Pense à moi quelquefois. Ce n'est pas ma faute si tu as de l'orgueil; j'ai pourtant voulu t'élever dans l'Humilité, dans la résignation ; ce n'est pas ma faute si ta as de l'ambition Je ne t'ai jamais rien demandé que de m'aimer et que d'aimer notre père à tous deux, celui qui m'a reçu dans mon abandon et qui a

pris pitié de ta faiblesse .

Quelque chemin que tu suives, sache que de làhaut je te regarderai, je te bénirai encore. J'ai regret de l'amertume que j'ai pu mettre dans mes conseils. Si je meurs, vois-tu, c'est que Dieu le veut. N'aie pas de remords; je souffrirais si je te savais tourmenté sur la terre, et c'est bien assez pour moi d'avoir souffert ici-bas. Ton oncle viendra, je ne t'empêche pas de le suivre, car je ne veux pas que tu sois tenté de désobéir au dernier vœu de ta mère. Prends garde seulement à toi

La route dans laquelle il t'entraînera est séduisante, mais dans ses charmes on trouve souvent la honte. Que ma destinée te serve de leçon ! Tu as un cœur plein de flamme ! Que ce feu monte toujours droit, dût-il ne rien consumer que toimême, plutôt que "de le laisser égarer, à droite ou à gauche, dans d'impurs foyers. Tu as aimé saintement Thérèse; aime toujours ainsi; peut-

être que Dieu t'en récompensera. Si tu ne dois pas rencontrer d'âme qui te comprenne, si ton amour doit se flétrir méconnu, sois fier alors, mon fils, dans les déceptions. Une grande place esl réservée au ciel à ceux qui ont mérité d'être

aimés et qui ne l'ont pas été

J'avais bien des choses à te dire. Je vois si distinctement ton avenir, tes luttes, tes mécomptes, que je voudrais d'avance l'indiquer le baume pour chaque blessure. Mais je sens que mes forces s'épuisent... Écoute, jure-moi de ne pas chercher à connaître le nom de ton père, avant le jour où Simon Benoît viendra te délier de ton serment.

— Je vous le jure, ma mère.

— Tu tiendras ta parole. J'ai laissé à notre ami un papier sur lequel j'ai retracé, ù loisir et depuis longtemps, le récit de mes douleurs et l'histoire de ma vie. Ce testament de ta pauvre mère te sera remis par l'abbé le jour où tu auras vingt ans. J'ai besoin que ton esprit ait déjà jugé le monde avant que je te fasse cette confidence. Dans trois ans, tu auras sans doute déjà souffert, tu me comprendras mieux. Maintenant, mon enfant bien-aimé, du courage, laisse-moi tout le mien. Quand tu iras te promener dans les prés de Belle-Assise, si tu dois y retourner jamais, rappelle-toi nos promenades, et appelle-moi. Je

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redescendrai du ciel pour l'embrasser err passant ; je serai dans la brise qui te caressera. . . On ne meurt pas, mon Philippe, je le sens bien à ce moment suprême. Est-ce que mon cœur ne se briserait pas si je devais le quitter pour toujours? On ne fait que changer de régions. Je veillais ici sur toi, je veillerai maintenant là-hâut, voilù tout. Mon âme était revêtue; je n'aurai fait que laisser sa triste et douloureuse enveloppe. Ne me pleure donc pas comme un enfant vulgaire. Je suis chrétienne; prie pour moi, comme un chrétien. Tu aurais beau m'oublier, je sens, mon fils, que quelque chose de moi te parlerait et te ferait des reproches. Quant à moi, je vais être plus libre de t'aimer. La tombe, en gardant mon corps, gardera les souillures qu'il a reçues; mais l'âme qui t'aime est pure, et c'est mon âme qui va vivre en toute liberté. Adieu, mon Philippe, mon enfant.

Je sanglotais et me jetais comme un insensé sur le lit de ma mère. Je fus surpris de me sentir appelé par la voix de Thérèse. Je me retournai : elle était là avec son père : Simon Benoît avait été la chercher.

— Voisin, dit ma mère qui s'aperçut de la présence du père Brasseur, j'ai voulu vous voir ■ pour vous remercier et vous gronder. Je vous remercie d'avoir été franc avec Philippe, mais je

voulais vous gronder de l'avoir rudoyé. Vous allez faire la paix, n'est-ce pas? Et si quelque jour Philippe vous demandait un conseil ou un service, vous le lui rendriez en souvenir de moi, et par amitié pour lui ; n'est-ce pas, mon voisin ?

Le père Brasseur pleurait; il s'avança, et comme ma mère lui tendait la main, au lieu de la .prendre il la baisa avec religion.

Thérèse se mit à genoux. Par hasard nous nous trouvâmes ainsi à côté l'un de l'autre : ma mère étendit les mains, posa l'une sur mon front, l'autre sur les cheveux noirs de la jeune fille, et dit en soupirant :

— J'aurais voulu vous unir , comme je vous bénis, mes pauvres enfants. Thérèse, vous avez toujours été ma fille dans mon cœur. H vaut mieux sans doute que vous n'épousiez pas mon Philippe; mais aimeî-le comme une sœur. Vous le promettez?

— Je le jure, madame d'Aubigné, répondit Thérèse.

Cette voix, dont le timbre clair et argentin était troublé par les sanglots, me fit presque horreur. N'était-ce pas Thérèse qui m'avait désespéré? N'étaicnt-ce pas les dédains subis à k cause d'elle qui m'avaient contraint à ces démarches dont ma mère avait si cruellement souffert? £t celte Thérèse que j'aimais la veille d'une si

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folle tendresse, celle Thérèse impitoyable et fatale venait unir ses larmes à celles qu'elle faisait verser, et jurer d'être ma sœur quand je me sentais des mouvements de haine contre elle et contre son père.

Injustice ordinaire des passions ! II n'y avait qu'un coupable : c'était moi. Thérèse et ma mère n'étaient que mes victimes. Je croyais haïr, parce que mon orgueil, plutôt que de s'avouer coupable , cherchait des complices parmi des innocents; mais j'essayais de me tromper moi-même, et si le père Brasseur, entraîné par l'émotion de cette scène, avait mis ma main dans la main de Thérèse, toute celte colère se fût changée en adoration. I

Thérèse, bénie par ma mère, se releva ; quant à moi, je gardai les deux mains réunies sur mon front, j'en sentis la sueur me pénétrer. Par une sympathie touchante, tandis que je pensais que la main froide de Louis XIV s'était ainsi posée sur ma tête, ma mère, au même instant, comme si elle eût pu lire en moi, me dit d'une voix affaiblie :

— Ta mère te bénit, Dieu te guérisse !

C'était, vous vous en souvenez, la formule de ta bénédiction royale. La sainte semblait me demander, à son lit de mort, d'oublier les songes qui avaient torturé et abrégé sa vie. Pour la

seconde fois, je voulus répéter le serment de renoncer à mon ambition ; mais déjà l'âme voltigeait sur ses lèvres; son regard se releva pour ue plus descendre sur la terre. On eût dit qu'elle voyait flotter des nuées dans sa chambre; l'extase descendait dans son cœur; elle ne souffrait plus; une béatitude céleste illuminait son visage. Tous les assistants se prosternèrent comme si Dieu allait se rendre visible. Pour moi, la sublimité de ce spectacle mêlait je ne sais quelle sorte de ravissement idéal à ma profonde douleur. Les liras tendus, je regardais, j'écoutais, j'étouffais; j'aurais voulu pénétrer dans ces régions magnifiques qu'entrevoyait ma mère. J'épiais le mouvement de ses lèvres, qu'un léger souffle agitait encore.

Bientôt, ee souffle même s'arrêta; ses paupières s abaissèrent ; je crus que tout était fini, je poussai un cri, ma mère rouvrit les yeux.; son regard, tout brillant du feu de l'éternel amour, s'abaissa sur le mien, sembla m'élreindre et me baiser, puis ou entendit un murmure, quelques prières et ces. deux mots distinctement prononcés ; Salve Regina! puis, tout fut dit, j'étais orphelin.

Vous avez lu sur la tombe, de ma mère les deux dernières paroles qu'elle laissa tomber dans son adieu. Elle saluait la Vierge, la reine des

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deux, et son âme est partie avec le souffle qui emportait ces mots. Si votre ciel n'est pas vide, s'il est vrai que des créatures angéliques veillent sur nous, un de ces anges a dû descendre andevant de cette martyre et la saluer aussi de ces mots : Salve Regina! salut reine; car ma mère fut une reine de douleur et d'amour, une mère douloureuse, dont l'agonie commença à ma naissance, et qui n'eut que des larmes pour mon berceau.

Je ne vous dirai pas mes regrets. Il fallut m'arracher du cadavre que je serrais avec frénésie. Je fus tout un jour fou, hébété. Quand on porta le corps à l'église, je m'échappai et je m'enfuis. J'aurais brisé les planches et retiré ma mère du cercueil. Je courus toute la journée dans les prairies, dans les bois, poussant des gémissements, sans répandre de larmes. On m'a raconté depuis qu'on m'avait suivi, craignant quelque tentative de suicide. Quand je rentrai le soir, j'allai au cimetière, je me couchai sur le sol fraîchement remué, j'embrassai cette terre sanctifiée par ma mère. Les pleurs qui m'étouffaient s'échappèrent alors, et je passai plusieurs heures à les laisser couler.

Simon Benoît, qui me cherchait, me reconduisit ou plutôt m'emporta au presbytère et me mit au lit avec la fièvre. Pendant huit jours, je

fus sérieusement malade. La jeunesse finit par triompher ; je guéris, et ma douleur prit un caractère plus recueilli, plus mélancolique, sans pourtant s'affaiblir.

Ce fut là mon premier malheur; il me trouva - sans défense. Plus tard, je fus armé, et je ne sais pas aujourd'hui ce qui pourrait arracher une larme à mes yeux, une crainte à mon cœur...

A cet endroit, Philippe d'Aubigné s'interrompit, et malgré l'assurance de ses dernières paroles, M. le curé de Belle-Assise remarqua qu'un nuage avait passé sur son visage, et que sa voix n'avait plus la fermeté du début. Philippe trempa ses lèvres dans son verre, jeta un regard sur le presbytère et se prépara à continuer.

Le prêtre voulut le prier d'attendre encore, de prolonger un peu ce repos. Mais le voyageur insista; il se sentait mal à l'aise, et, pressé de s'acquitter de la dette contractée envers son hôte, il reprit donc en ces termes :

Quinze jours après la mort de ma mère,

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