AVIS IMPORTANT
New-York, septembre 1879.
“M. Jonathan, de Cincinnati, informe le publie qu’il est chargé de rechercher l’héritier, jusqu'ici inconnu, d’une succession qui ne représente Pas moins de six millions de francs,
“Lhéritier, que Pon n’a Pu retrouver encore à la date d’aujourd’hui, 1er septembre 1879, devra justifier qu’il
- est né à Cincinnati vers le 20 octobre 1857, c’est-à-dire qu'il est âgé de 22 ans, et produire certains actes établissant qu'ia habité Successivement New-York, Calcutta, Bombaf et Londres.
M. Jonathan partira de New-York pour l’Europe, le ? septembre; il sera à Paris le 15 et descendra au Grand-Hôtel, Où il recevra, de deux à cinq heures, toutes les personnes qui pourront produire les justifications nécessaires,
“Il croit devoir ajouter que les six millions promis au jeune homme qui prouvera qu'il est bien l’héritier re.
nm
“Pareil av
feuilles Publiques de Londres, de Berlin et de Vienne, Les autres journaux sont instamment priés de le repro-
Nos lecteurs comprendront, sm insister, l'effet que dut produire trefilet qui précède,
L'avis fut Commenté dans tous les salons, dans tous les établissements publics, et pendant la journée qui sui. vit on ne s'aborda eur les boulevards que pour parler de Jonathan, de Cincinnati, ,
On n’appelait plus Jonathan, que l'homme aux neuf Millions, et plus d’un qui s’endormit cotte nuit-là, rêva qu'il avait habité ( ‘alcutta, Bombay et Londres, et qu’il remiplissait toutes les conditions imposéos par l’excentrique Américain !.
Tous ceux qui ont vécu à cette époque se rappellent certainement la grante maison de banque de M. Parville et Cie qui était située rue de Trévise, non loin de la rue Bleue: elle occupait entre cour et jardin un h6tel dont on n’apercevait de Ja Tue que le premier étage &t les mansardes,
C'était un des établissements financiers les plus con. sidérables de France; M, Parville, qui le dirigeait, tenaît un grand état à Paris, et sa réputation d’honorabilité allait de pair évee celle des noms les plus respectables de la finance.
Depuis que nous l'avons présenté à nos lecteurs, la nuit de la mort du duc de Kervenny, M. Parville n’a pas changé. C’est la personnification la plas complète de la bourgeoisie moderne : esprit étroit, caractère banai, ne voyant rien au-delà de lhbrizon borné où :l évolue, incapable d’äspirations élevées, mais libéral à sa. maniè-
ns qu’il soit besoin d'y , À Paris surtout, l’en-
re, c’est-à-dire à la condition que son libéralisme ne compromettra pas son intérêt et la sécurité de l’ordre des choses auquel il est attaché.
D'ailleure, bon père, après avoir été bon époux, et rôêvant pour sa fille Edmée un mariage qui lui ouvrirait les portes d’un monde dans lequei il n’a jamais eu ses entrées,
Il y a bien des Parville encore dans 1n société moderne, et tous n’ont pas même les qualités excellentes, quoique négatives de l’honornble banquier qui nous oc- ” cupe.
M. Parville n'avait vieilli ni au physique ni au moral.
Le matin, dès sept heures, ilentrait dans son cabinet, dépouillæit lui-même son courrier, rédigeait sommairement les réponsesà faire, les ordres à donner, et, à partir de neuf heures, quand la besogne était ainsi préparée, qu’il avait distribué à chacun le travail de la journée, il recevait les cliente du dehors, et donnait tous ses
soins aux grandes affaires, pour lesquelles on réclamant quotidiennement le concours de son intelligence et de son esprit pratique.
Dans l'après-midi, il allait aux rendez-vous qu’il avait pris et revenait régulièrement rue de Trévise, vers cinq heures du soir.
A cette heure il trouvait le landau attelé, et ne tardait pas à partir pour le Bois, avec sa fille Edmée.
C'était le moment de la détente! L'homme d’affaires disparaissait brusquement pour faire place au père, et jusqu’à minuit, toute sa pensée, tout son coeur, étaient à l’adorable enfant qui, depuis la mort de sa femm», emplissait la maison de tendresse et de gaieté communicatives.
Le jour où nous retrouvons M. Parville, sa sérénité habituelle paraît s’être un peu altérée: il est descendu à son: bureau et a commencé sa tâche quotidienne à son
. hoüre accoutumée.
Il ne tarda pas à être mis au courant de la nouvelle sensation qui ciroulait déjà dans Paris; il demanda à voir les feuilles publiques qui contenaient l'avis de Jonathan, et pendant que ses commis se répandaient en plaisanteries sur le compte du Yankee qu’ils ne connaissaient pas, M. Parville dut avec une grande attention les journaux que l’on venait de lui apporter.
Quand il eut fini, et comme on riait encore autour de "Jui, il se tourna vers le plus ancien des employés, M. Protat, qui remplissait dans la maison les importantes fonctions de fondé de pouvoirs, et fit un geste qui coupa court aux commentaires dont l’entrefilet était l’objet.
—Vous avez quelque raison ‘le rire, messieurs, dit-il d’un ton d'autorité bienveillante, parce que vous ne connaissez pas ce Jonathan dont il est question? Vous croyez À un canard américain, et je partagerais votre sentiment s’il s'agissait de tout autre personnage. Mais Jonathan, quoique jeune encore, est un homme des plus sérieux ; il a trente-cinq ans à peine; il est très positif, surtout très pratique. Je ne l’ai vu que deux fois dans ma vie: c’est le représentant autorisé de la plus solide compagnie d'assurance de New-York; j’entnetiens avec lui, depuis de longues années, des relations fréquentes dont je n'ai jamais eu &”À me louer. (C’est vous dire que je connais Jonathan sous les meilleurs auspices et je puis affirmer que ce n’est pas lui qui aurait recours à des procédés de banquiste.
M. Protat ébaucha un sourire.
— vendant, dit-il, la nouvelle n’a jusqu'ici rencontré que des incrédules. - —Oh! ce n’est pas que je veuille me porter garant de l'authenticité de l’avis, répliqua M. Parville; peutêtre n’est-ce là que l’oeuvre d’un mystificateur, qui aura pris le nom de Jonathan comme il aurait pu prendre le
vôtre. Mais ai l'avis émane bien véritablement de mon Jonathan à moi, soyez assuré que rien n'est plus sérieux,
Au surplus, ajouta M, Parville en jetant un nouveay regard sur le journal qu'il tenait à da main, nous sommes aujourd'hui le 15 septembre ; c'est la date indiquée pour l’arrivée de maître Jonathan à Paris, et je me tromperais fort 8i je ne recovais pas sa visite dans quelques heures, en admettant qu'il ait conservé ses habitudes de ponetualité rigoureuse,
Comme M, Parville achevait cea paroles, un garçon du bureau entra et lui remit une lettre qu'un chasseur du Grand Hôtel venait d'apporter.
M. Parville n'eut pas plutôt examiné la suscription qu'il échappa un cri de surprise,
—Qu’y at-il? interrogen vivement M. Protat.
M. Parville souriait,
—Pandieu ! répliquat-il, tout en ouvrant la lettre, voici qui arrive à point. pour confirmer mes déclarations. Cette lettre est de Jonathan Ini-même,
—Est-ce possible ?
— 1 est arrivé cette nuit, ot il m’annonce qu’il me viendra voir dans la inatinée ; je ne m’avançais pas trop en disant que c’est un homme exact.
—Mais alos les neuf millions ?
— Vous ;ouvez dire en tou assurance que rien n’est plus réel... et détromper l'opinion publique qui s’égare en croyant à un canard américain.
M. Protat salua sur ces derniers mots, et il allait se retirer quand M, Parville le retint,
—Un mot encore, je vous prie, dit-il, d’un air eouoieux: M. Max est-il arrivé?
—Oh! M. Max est ici tous les jours u ndes premiers, répondit le fondé des pouvoirs ; c’est un: de nos meilleurs employés; assidu, intelligent, toujours prèt au travaii. J’ai eu le plaisir dé le recommander quelquefois à votre bienveillance.
Ni
—Oui, oui, je me souviens, et je suis heureux de l’in-
térêt que vous Ii portez,
“Est-ce que vous désirez lui parler ?
Cost, cola,
Je vais le Ini dire... ot dans un moment il sera’ près de vous,
Cotte fois, M. Protat sortit, pendant queM. Parville so levait et faisait avec agitation quelques tours à travers la ‘hambre,
M anarchait À pas heurtés, le front penché, le geste nerveux, baibutiant de temps à autre quelques paroles incohérentes qui semblaient lui échapper malgré lui.
Enfin, la porte s’ouvrit, et il s'arrêta,
L'employé qu'il avait fait demander venait d'entrer.
—Veuillez vous approcher, monsieur Max, dit M. Parville, d'un ton qu'il cherchait à rendre bref, mais sous la sécheresse duquel on sentait trembler une secrète émotion; voilà plusieurs jours que je voulais vous parler, et #i certaines affaires importantes ne m'avaient détourné. .
L'omployé s'inclinn sains répondre,
C'était un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans: il était grand, élancé, d’une distinction rare,
I avait les yeux profonds et noirs, le front pur et blane, et sous la fine moustache brune qu’il portait, se dessinaient deux lèvres d’un rouge vif et sain.
Son attitude était calme en apparence, mais il était évident qu’une pensée inquiète dominait son esprit, et son rogard n'avait pas sa lumière ordinaire,
M. Parville poursuivit :
—Je n’ignore pas, monsieur Max, dit-il, que vous êtes un commis intelligent et particulièrement assidu, ef, plus d’une fois j'ai même songé À vous faire, dans 1rcs bureaux, une position plus en rapport avec les aptitu-
* dea que l'on a reconnues en vous. J’attendais pour cela une occasion qui ne s’est pas présentée, et je craindrais en vous gardant plus longtemps, dans la position secondaire que vous occupez, de nuire à vos intérêts et de com. proriettre l'avenir qui vous est réservé...
Le jeune homme fit un mouvement ; il allait répondre ; ii s& contint.
—C’est donc bien à regret, poursuivit M. Parville,
que le silence de son interlocuteur enhardissait, c'est done à regret que j'ai pris la résolution de me séparer de vous,
—Vous me renvoyez!.,, fit Max, avec un cri presque douloureux,
—Ce n'est pas le cena d'employer une pareille expression, répliqua M, Parville, car en prenant cette détermi. nation, j'ai tenu à œ que vous fussiez bien persuadé qu'il n’y a de ma part aucun mauvais vouloir, .. d'u de nombreux amis dans la finance... Je leur ai parlé de vous, dans les termes les plus chaleureux, et ile m'ont promis de vous offrir chez eux l'équivalent de ce que j'aurais fait pour vous chez moi... J'ajoute que j'ai donné des ordres à la cmisse pour que vous roceviez, en partant une indemnité représentant trois mois au moins de vos appointements., . . Vous reconnaîtrez qu'en vous trai. tant de la sorte, je fais en votre faveur une distinction qui cest le maillour témoignage de l’estime et Ge la considération que je vous porte... Je veux que vous emportiez de moi un bon souvenir, et vous ne doutez pas. ...
Max avait écouté jusque-là sans interrompre. .. ot bien qu'il fut en proie à une grave émotion, il s'était contenu assez bien,
Mais une pâleur mate avait envahi ses joues ; quelques gouttes de sueur perlaient à ses tempes ; à plusieurs reprises eu poitrine s'était gonflée avec force.
Enfin, il secoua le front, et regardant bien en face M. Parville, qui baissa les yeux sous son regard ardent :
—Je n'ai qu'à me soumettre à ]a résolution que vous a’annoncez, dit-il, d’un ton mal affermi ; j'étais loin de m’attendre À une parcille séparation, et elle me eurprend douloureusement. Jusqu'ici, monsieur, j'avais pu espérer que mon zèle, mon dévouement me seraient comptés, et que je me trouverais chez vous un avenir assuré! Vous en décidez autrement, je n’ai aucune ob-
servation à faire... et je me résigne... Dès demain, ainsi que vous me l’ordonnez, j'aurai quitté vos bureaux.
—Vous n’oublierez pas, monsieur Max... interrom- Pit M. Parville, ce que je vous ai dit, M. Morvand, le Caissier est pré-venu, et...
Le jeune homme redressa la tête avec fierté,
—Pardon, monsieur, dit-il d’une voix tant que j'étais votre employé, je recev des services que je pouv.
plus ferme ; ais le juste prix ais rendre; mais du moment où je deviens étranger À votre maison, je n'ai plus aucune raison d'accepter d’indemnité. Ne croyez pas cependant que ce refus me soit: dicté par un sentiment d’orgueil excessif et déplacé. .. Chacun fait sa vie comme il l’entend... et jentends ne gagner la mienne que par le travail !
M. Parville demeura un moment interdit,
Ce n’était pas un homme méchant ; c'était plutôt un esprit médiocre, et il ne pouvait comprendre facilement quelle fierté légitime se dégageait des dernières paroles du jeune homme. Lui, ne voyait guère dans ce monde autre chose que l'argent, et il nadmettait pas que l’on imanifestât um semblable dédain pour le dieu qu’il avait toujours adoré.
T1 regarda le jeune homme avec une sorte d’étonnement mêlé de pitié sincère, :
—Pourtant, insistat-il, vous n'avez. m'a-t-on dit, aucun moyen d'existence que votre place.
—C’est vrai, monsieur, répondit Max.
—Qu’allez-vous devenir ?
—Je n’ai point encore eu le temps d’y réfléchir.
—Eh bien... en attendant... Jaissez-moi m'occuper de vous, et, avant quelques jours, je vous promets...
Max s’inclina.
—Encore une fois, interrompit-il, je vous remercie,
monsieur; vous n’avez plus besoin de mes services, et le seule chose qu’il me reste à faire, c'est de me résigner
et de partir; dès dem chemin de vos bureau
ain, je le rt: j'aurai oublié le X, et vous n °nendrez
pus parler de moi,
Et comme M. Parville allait ajouter quelques mots encore., .
—0Oh! ne vous inquiétez pas plus qu’il ne continua-t-il; je suis seul au monde, modestes, je n°
convient, et mes goûts sont ai ni parents ni amis : J'ai été habitué de bonne heure à vivre solitaire, et, si je venais à disparaftre, je ne Jaisserais derrière moi Personne qui pût me Pleurer où seulement me regretter. Ta vie est facile quand on l’a acceptée dans ces conditions, et, en m’éloignant, je ne ferai entendre ni plainte ni récrimination !
—Alors, c’est votre dernier mot ?
—Adieu, monsieur, et croyez à
ma reconnaissance Pour toutes les bontés que vous
avez eues pour moi, pendant l’année qui vient de s’écouler.
M. Parville était resté soucieux,
Pendant ce count entretien, il n’avait pas dit à Max la véritable raison pour laquelle il avait résolu de l’éloigner.
Mais Max ne S'y était pas trompé.
Depuis quil appartenait à la maison de banque de la rue de Trévise, il avait été un employé modèle, et ce que
M. Protat, son chef ; mmédiat, avait dit de Jui > était parfaïtement exact,
Pendant les premiers mois surtout, il travaillait avec le zèle ardent d’un homme qui veut arriver, et il est certain qu'il ne se laissait alors détourner par aucune autre pensée,
Mais un jour, sans cesser d’être assidu, sans que l’on pût relever dans son travail aucune négligence, on constata qu’il n’apportait plus la même activité à la besogne qui Ii était dévolue.
Un sentiment tout nouveau s'était emparé de son
coeur et avait distrait son esprit de ce qui, jusqu'alors, senblait être son unique préoccupation.
Il continuait d'arriver à son bureau à la même heure matinale, et ne quittait la rue de Trévise que le dernier.
Mais, pendant la journée, on le trouvait souvent mélancolique et triste, plongé dans des rêveries infinies dont le souvenir ou l'impression le poursuivait jusque dans la réalité des spéculations de finances.
Un incident s’était produit dans sa vie, qui l'avait brusquement troublée, F
La fenêtre près de laquelle il travaillait ouvrait sur une sorte de petit parce, qui occupait les derrières de l'hôtel, et, par une belle après-midi d’été, en plongeant son regard sous l’ombre des vertes allées, il avait aperçu une belle jeune fille, le front caché sous les larges ailes de son chapeau de paille, les cheveux flottant en toute liberté sur ses épaules,
Sa taille était élancée et charmante ; ce n’était plus une'enfant, et ce n’était pas encore une femme... I! s’échappait de ses yeux naïfs et doux des effluves attirants; et dans le frais sourire qui entr’ouvrait par ins- ‘tants sa lèvre rose, il y avait comme une vague expression d’ardeurs inconscientes dont la séduction était pour ainsi dire irrésistible.
C’était Edmée, la fille de M. Parville:
Max avait été ébloui.….
Ce fut pour lui comme une révélation de la beauté <aaste, ou plutôt comme une initiation à l’amour.
Car il se sentit pris aussitôt dans tout son être, et, à partir de ce moment, il ne vit plus que la jolie enfant et ne put plus penser à autre chose.
C’était insensé!... il le savait bien, et il essaya de repousser ce rêve qui s’imposait avec une autorité souveraine, mais il comprit bien vite que de lutte était impossible, et il s’abandonna sans réfléchir, tout entier, à cet
amour auquel désormais sa vie même allait être suspendue.
Après tout il n’était Pas exigeant... la voir seulement, tous les jours, pendant quelques secondes, il ne de. mandait pas davantage.
La charmante jeune fille ne pouvait s’offenser de ce sentiment timide et réservé qu’elle üinspirait, Il ne croyait pas même qu’elle dût jamais s’en apercevoir, et en réalité, il ne sut que fort longtemps après si elle l’avait remarqué, .
Mais si Edméo ne s'était aperçue de rien, ce qui eût été bien invraisemblable, il n’en était pas de même de M. Parville.
Comment avait-il été instruit ?
M. Parville adorait sa fille, et bien qu’il fût absorbé par les soins qu’il donnait à ses U : r?8, il ne cessait de veiller sur son enfant avec la Ph : re sollicitude,
I! était d’ailleurs très perspicac : ; les moindres incidents avaient le don d’éveiller son attention et sa ouriosité,
Il ne fut pas longtemps sanë remarquer certains changements bizarres dans la conduite d’Edmée.
Elle avait tout à coup cessé d’être enjouée; un voile de mélancolie s’était répandu sur son front.
M. Parville chercha la cause de ces changements, et il n’eut pas de peine à la pénétrer.
Edmée n’avait point encore appris à dissimuler ses impressions. Son père lisait dans son coeur aussi Cou-
ramment que dans un livre ouvert.
T1 devina bien vite un secret qu’elle ne s'était pas même avoué à elle-même.
Le mal, du reste, ne pouvait être grand,—il se le persuada facilement,—mais il voulut couper court à une situation qui peut-être allait devenir dangereuse si on la laissait se prolonger.
Le moyen était fort simple et tout: à fait à sa portée.
Il n’hésita pas.
C’est pourquoi il venait d’éloigner Max en se gardant bien de lui faire connaître le véritable motif de sa rigueur.
Cependant, bien qu’il ne conçut aucune crainte sérieuse du départ de Max, il n’était pas tout à fait sans appréhensions.
Pour lui, il ne doutait pas qu'Edmée n'eût prêté quelque attention au jeune commis; ln pauvre enfant nv avait mis aucune coquetterie, assurément ; mais à cet âge d’impressions spontanées, il arrive souvent que le coeur s’éveille avant la raison... et il s’ef frayait à la pensée qu'elle allait éprouver une déception dont elle ne manquerait pas de souffrir.
Il y avait quelques minutes qu’il était seul dans son cabinet, le coude appuyé sur son bureay, le front dans la main, réfléchissant à ce qu’il venait de faire et aux conséquences que cet acte de fermeté pouvait entraîner, quand trois où quatre coups frappés aveu discrétion vinrent l’arracher à sa rêverie.
[ releva le front, tourna son regard vers la porte, et, dès qu’il eut aperçu la personne qui venait d'entrer, une expression de profonde satisfaction se répandit sur ses traits ; il alla vivement à elle.
—Edmée ltoi! fit-il, en l'attirant tendremeut dans ses bras, pendant qu’il oubliait son regard sur la jolie enfant.
Et c’était bien vraiment une fête des yeux, que cebte belle jeune fille, qui se présentait ainsi dans toute la grâce de ses dix-huit ans, l'oeil franc et bien ouvert, ja lèvre souriante et fraîche, le front éclatant et pur auquel son opulente chevelure faisait comme un noir diadème.
Edmée ébaucha une petite moue grondeuse, en s’abandonnant aux caresses de son père.
—C’est Ursule qui m’envoie, dit-elle d’un petit air
Ce
moqueur; elle prétend que depuis quelque temps tu me fais déjeuner trop tard, et elle m'a priée de t’adresser à ce stjet de sévères remontrances,
Cette pauvre Ursule! fit M. Parville, elle se croit toujours chez Je due de Kervenny, où l’on pouvait d’avance fixer invariablement les heures de repas, mais depuis cinq ans que nous l'avons recueillie, elle devrait avoir appris qu’une maison de banque ne ressemble pas à un vieux château, situé à cent cinquante lieues de lu capitale... ici, noùs appartenons aux affaires, et il faut se résigner.
—Je crois qu'elle ne s’y fait pas.
—-Enfin quelle heure est-il donc ?
-—Onze heures vont sonner,
—Eh bien, va lui dire que je ine rends à ses ordres,
que, dans quelques minutes. . .
—-Pourquoi ne viens-tu pas tout de suite ?
—Tu le veux...
—Je t'en prie,
—Eh bien!..,. soit!...
papiers et je te suis!
M. Varville jeta un dernier coup d'oeil sur certains documents qui se trouvaient épars sur son bureau, et après avoir mis un peu d’ordre dan, la correspondance qu'il venait de dépouiller, il allait se lever quand un garçon de bureau entra.
—Qu’y at-il, Joseph ? demanda M. Parville.
—C’est une personne qui demande à parler à monsieur.
Laisse moi ranger quelques
M. Parvilie se tourna vers sa fille.
—Tu le vois! dit-il avec enjouement, les affaires. …. toujours! Mais je t'ai promis, et cette fois. Puis, s’adressant au garcon de bureau :
—Vous direz à cette personn: continua-t-il que je ne puis la recevoir en ce moment; maïs que si elle reuË revenir dans une heure...
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me
Le garçon de bureau hésita.
—C'est que cette personne ina priée de dire à monsieur qu'elle était pressée, objecta-t-il set il paraît que Vous avez dû rvcevoir ce matin l'avis même de son arrivée,
M. Parville” allait se retirer avec Edmée;—sur les derniers mots qu’il venuit d'entendre, il s’arrôêta.
—L'avis de son arrivée, ce matin Prépétat-il; au moins, vous a-t-on remis ea curte ?
—JLa voici,
M. Parille prit des mains du garçon de bureau la carte qu’il lui tendait, et il n’y eut pas plus tôt jeté les yeux qu'il lui échappa un: mouvement, de surprise.
— Qu'est-ce donc, père? demanda Edmée qui l’observait.
Et prenant à son tour la carte remise par le visiteur, elle lui:
Jonathan de Cincinnati
Paris, Grand-Hôtel (de 2à 5h.)
—Quel est œ M. Jonathan, interrogea-t-elle, après ‘ avoir lu, et pourquoi c mouvement qui vous est échappé tout à l'heure?
—Un homme singulier dont tout le monde parle depuis ce matin, à Paris, répondit-il, et celui-là, je ne puis me dispenser de le recevoir.
—Ï arrive d’ Amérique ?
—Cette nuit.
—Et il veut vous voir tout de suite ?
—Ù a vraisemblablement des communications importantes à me faire: c’est un homme pratique, qui connaît la valeur du temps et qui ne comprendrait pas que je puss refuser de l'entendre, sous’ prétexte que cest l'heure de mon déjeuner.
—ÂAlors, je vais vous attendre.
—C’est cela... attends-moi, et, tout à l’heure, je te mconterai peut-être quelque histoire qui t'intérossera.
Edmée s’éloigna, et M. Parville donna l’ordre d’introduire sir Jonathan de Cincinnati.
Un instant après, ce dernier faisait son entrée dans le cabinet particulier du banquier.
Ainsi que l'avait dit M, de Parville, Sir Jonathan était un homme de trente-cinq ans environ.
Il était de haute taille, portait sa barbe rousse à la manière américaine ot sd présentait vêtu comme ces Yankees que New-York nous envoie périodiquement Chaque année, et aue l'on peut voir se promener à travers Paris,
Sir Jonathan n'avait cependant rien de fantastique. C'était l’homme le plus positif qu'eût vu naître la libre Amérique, Depuis sa plus tendre enfance, il était entré dans jes affaires : à dix-huit ans, il avait visité les Etats du Nord et ceux du Sud, et avec l’étonnante faculté d’assimilation dont ia nature l'avait doué, il était revenu à New-York, Tapportant une somme ext ravagante de connaissances et d'observations qu’il ne tarda pas à mettre à profit.
En moins de cinq années, il fit une fortune considérable: découvrant des mines nouvelles ou décuplant le rendement des mines en cours d’exploitation.
Dès que M. Parville le vit contrer, il alla à lui, les mains tendues.
—Ne devez-vous donc pas rester quelque temps à Paris? demanda M. Parville,
l'y resterai juste le temps d'engager ou de terminer les affaires qui m'y amènent répondit Jonathan, Je vais être fort occupé; peut-être serai-je obligé de retourner à New-York dans huit jours; peut-être devraije pousser jusqu'à Calcutta, Cela dépendra des renseignements que je suis venu chercher, —mnis je ne vou. lais pas toucher Paris sans vous serrer Ja main, et je suis heureux que vos occupations vous aient permis de m’accorder quelques minutes d'entretien,
Avez-vous quelque chose de particulier à me deamander ?
—Cela dépendra. ..—Aujourd’hw, je vous prierai de faire établir pour demain notre situation respective pour le compte de la compagnie d'assurances que je représente, et en même temps, je vous demanderai de vouloir bien encaisser, pour moi, une somme assez importante dont je désire que l’on effectue le dépôt à la Banque de France,
M. Parville fit un geste d’acquiescement.
-Vous pourrez, demain matin, dit-il, faire retirer l'état que vous demnandez; il sera prêt dès la première heure.
—Je vous remercie,
—Et quant au dépôt, vous n’avez qu'à m’indiquer le montant de la somme que vous désirez confier à la Banque, et dès aujourd’hui, je ferai faire ce versement par mes bureaux.
Sir Jonathan remua la tête, et sa lèvre dessina un singulier sourire,
—Mille grâces, répondit-il, et en tout autre circonstances je ne déclinerais pas votre offre ; mais il s’agit ici comme je vous l’ai dit, d’une somme importante et malgré le cas que je fais de votre caisse, cher monsieur, je
craindrais en acceptant votre proposition de vous créer quelques difficultés,
—De quelle somme s'agit-il done ?
—De quatre à cinq millions que j'apporte d’ que en un chèque de la maison Thon comprenez. . ,
—Devant 1m pareil chiffre, répliqua M. Parville on souriant à son tour, i] n'y a pas d'humilintion à confesser son impuissnnce,
—{C'est mon avis... Je voue remottrai done, où vous ferez mettre cette après-midi le chèque en question, et je vous serai obligé de faire ‘a nécessaire,
—Comptez sur moi...
11 —C'est dit, | #4) Jonathan se disposait à se lever, M. Parville le retint.
—Un mot encore, je vous prie, dit-il avec une pointe d’enjouemcat : ce que Vous venez de me confier me rappelle toutes les histoires qui courent dans Paris, sur votre compte, depuis ce matin, et je ne sernie pas fâché..
—Quelles histoires ? fit sir Jonathan,
—Eh parbleu! cette fortune de neuf millions que Vous promettez par la voie «les journaux. Ah! çà, ce n’est donc pas un conte de fées ?
—Rien n’y ressemble moins.
—Personne n’y croit .
—On a tort.
—Tout le monde croit qu'il s'agit d’un canard transatlantique.
—Erreur, cher monsieur, erreur ; je sais que quelques uns de mes concitoyens ont un peu abusé parfois de la réclame et que PAmérique passe en Europe pour L terre classique où l’on est disposé à croire qu’il ne pous, que
Barnums... Eh bien! il faudra en rabattre, catte
fois, car cotte fortune que je promets, sera bel et bien
Amérion et fils, et vous
compéée au jeune homme qui s présentera dans les conditions précisées,
— Voilà qui est merveilleux,
—-Bien moins que vous ne le pensez,
— Bt vous n'avez aucun indice 2
—Aucun,
— Mais... ce jeune homme?
—le l'ai cherché partout ct il m'a été impossible de le découvrir... J'ai mis des agents dévoués, sûre, intel. ligents, sur toutes les pistes, ot le soul résultat que j'aie obent jusqu'à ce jour, c'est ln certitude que ce jeune héritier a sucocsivement habits Rio de Janeiro, Caleutta, Bombay, et en dernier lieu, Londres, où l’on a défi. nitivement perdu sn trace, en dépit de toutes les recherches effectuées par los détectives,
—Et c’est pour lui que vous tes à Paris ?
—A peu
— Qui vous sonne lieu de penser qu'il s’y trouve ?
—Tout et rien, Je ne pourrais le dire. Mais un gecret instinct m'assure que je ne me trompe pas,
—Alors, vous allez vous mettre à sa recherche ? —Probablement,
—C’est là une tâche difficile et je crains bien... Sir Jonathan hauesa les épaules,
—Cela, ditsit en souriant, c’est mon affaire. Voyezvous, cher monsieur, noue sommes tous là-bas, aux Etats. Unis, plus ou moins descendants des Bas-de-Cuir, dont vous avez dû entendre parler, et qui s’est immortalieé dans la chasse aux Peaux-Rouges, Certes, je ne prétends pas posséder l'expérience, la perspicacité, le génie de mon aïeul, mais il faut reconnaître qe ous sommes loin ici des forêts vierges hantées par les Delawares, et que nous avons affaire À des ennemis mains rusée que les Peaux- Rouges. La partie est donc égale, et je l'engagerai avec certaine chance de succès. D'ailleurs, je commence à trouver bien vide la vie que je mène depuis quelque
temps, et ce sera un nouvel aliment à donner à mon activité,
—Je désire que vous réussisaiez,
— Vous l'apprendrez prochainement, je l'espère.
—Mais quel intérôt avez-vous dans tout ccci ?
Sir Jonathan fit un geste énigmatique qui lui eût envié son ancôtre Bas-de-Cuir,
—Oh! grosse affaire, réponditi! évasivement, Dans toutes les actions des hommes, même les meilleurs, il y a toujours un intérût, et j'ai le mien, vous pouvez le croi. re. Seulement, je ne le dis à personne, pour conserver, le moment venu, toute ma liberté d'action, C'est pour rester maître de la situation que je n'ai confié à âme qui vive le nom supposé où réel du jeune homme que je veux découvrir : si j'avais agi autrement, je m'exposais à des ennuis, à des dangers dont je ne f'usse peut-être pas sorti facilement, Songez-donc ! on ne remue pas ainsi neuf millions sans éveiller des convoitises et donner naissance à des compétitions. Si ces neuf millions ne vont pas À l'héritier légitime, ils iront forcément à des collatéraux, et vous voyez d'ici la curéc! Jetez un nom à ces affamé d'or, et vous excitez instantanément les plas mauvais sentiments, vous exaltez leurs appétits, et malheur à ve is, si vous leur retirez la proie qu’ils ont, un moment, cru atteindre,
— Vous avez raison, et vous êtes un homme sage.
—Je ne suis qu'un homme pratique, cher monsieur ; de bonne heure, j'ai observé le coeur humain £t chose triste à dire, le mal que j'ai fait m’a plus servi, peuiêtre, que le bien que j'ai voulu faire!
—Voilà une cruelle parole.
—Pardon! je n'étais pas venu pour vous dire ces choses. .. Je vais vous quitter.
—Déjà.
—Time is money, comme nous disons de l’autre côté
de l'Océan. Vous avez vos affaires, j'ai les miennes, et je vous ai pris déjà bien du temps.
—Bonne chance, alors.
—J'accopte votre souhait,
—Mais je vous reverrai ?
—De loin en loin. ., J'aurai l'honneur de revenir ; en tout cas, je vous tiendrai au courant,
Les deux hommes se serrèrent encore une fois la main, et sir Jonathan disparut aussitôt.
Cependant Max était retourné à son bureau après la Conversation qu’il venait d’avoir avec M. Parville, et nous avons À peine besoin de dire avec quel trouble et quelle émotion il avait repris son travail.
Ainsi, tout était fini bien fini!
Le rêve, au milieu duquel il vivait depuis quelques mois, venait de s’évanouir, et il retombait lourdement dans la réalité cruelle.
Tout le jour cette pensée pesa sur son esprit; il demeura taciturne et triste, écoutant d’une oreille indifférente et distraite ce qu’on lui disait, répondant par momosyllabes aux questions qui lui étaient adressées,
Jamais on ne l'avait vu ainsi.
Quand il quitta le bureau, vers six heures, quelquesuns des employés avec lesquels il entretenait des relations moins banales, vinrent lui dire adieu, et lui adresser quelques paroles de condol ;
Le caissier avait parlé, On ‘connaissait la nouvelle, et on cherchait à adoucir par ces témoignages de sympathie la rigueur dont il était l’objet.
Il répondit du mieux qu’il put, se déroba le plus vite possible à cs manifestations, et ayant gagné la rue il se dirigea vers la mansarde qu’il occupait dans un hôtel garni de la rue de Provence.
Quand il eût monté ses six étages et qu’il eut refermé la porte derrière Ini, il se laissa tomber sur sa chaise, et se prit la tête dans ses mains.
Il était accablé; pour un rien, il eût éclaté en sanglots.
Et ce qui provoquait en lui un semblable désordre, ce n’était pas le regret de la place qu’il venait de perdre, non plus que l’épouvante de l’avenir qui lui était réservé... Non!... il n’avait qu’une pensée, qu’un chagrin, c'était d’être séparé d’Edmée.
Désormais, il ne la reverrait plus, et c’est surtout, à l’heure où il la perdait, qu’il sentait combien il aimait !
Qu’allait-il devenir. ..? A quel sentiment se rattacherait-il ?
Sans doute, il comprenait que ce qui lui arrivait, il aurait dû le prévoir. Quelle raison en effet, de croire que la fille de M. Pazville dût faire attention à lui; il fallait être fou pour se bencer d’une pareille illusion tôt ou tard, Edmée se serait mariée ; c'était là le dénouement tragique, fatal, auquel il devait s'attendre, et qu'aucune puissance au monde ne pouvait modifier.
Mais le malheureux était incapable de raisonner. Ceux qui ont aimé une fois en leur vie, savent avec quelle énergie ce sentiment s'empare du coeuX il n’y a plus de distance; toute convenance sociale disparaît... on lui appartient tout entier... L/amour qui se laisserait discuter ne serait plus cette passion exclusive, aveugle, souveraine, qui n’admet aucune objection et ne connaît aucun obstacle. ...
Æt maintenant tout était fini!
Il avait beau se rappeler les paroles de M. Parville, il ne pouvait croire encore à l’affreuse réalité.
Que faire ?
Il n’avait personne à qui confier son désespoir, aucun ami à qui demander un conseil ou une consultation: il était seul au monde, sa mère l'avait quitté pendant qu’il était tout jeune encore; du moins, on le lui avait dit, car il ne se rappelait pas. Quant à son père, du plus loin qu’il se souvenait, à travers l’ombre du passé, il le
HU
voyait assis, pâle et triste, au chevet d’une pauvre femme enveloppée d’un blanc linceuil,
Puis, à partir de ce jour-là, plus rien !.
Son père avait disparu, le confiant à des mains étrangères; on Jui avait donné ce nom de Max qu’il portait, et aucune indiscrétion n’était venue lui apprendre le secret de sa naissance,
Il avait dès lors vécu ai nsi, toujours seul,
Vaguement, cependant, il comprcrait qu'il devait y avoir dans ce passé, qu'on lui cachait, un mystère redoutable, peut-être une honte; mais, par un sentiment Supérieur de pudeur filiale, il s'était gardé de chercher à pénétrer le mot de cette énigme qu’on ne paraissait Pas disposé à lui faire connaître.
Au surplus, il était vaillant —la vie ne l’effrayait Pas—il n'avait pas hésité à demander au travail ses moyens d'existence, \
Pour dire toute la vérité, nous devons ajouter que cette situation ne lui déplaisait pas, et qw’elle répondait même à certaines dispositions natives de son caractère indépendant et fier.
Faire soi-même sa vie, ne relever que de sa conscience, ne devoir rien à personne, c’est Pidéal pour les na-
tures élevées, et Max n’en eût pas voulu d’autre,
Malheureusement, il s'était laissé surprendre et venait de retomber brusquement de toute la hauteur de son rêve.
Pendant une heure, il resta dans sa mansarde, allant et venant, le coeur brisé, l’esprit épouvanté de l’effondrement qui s'était fait autour de lui, se complaisant obstinément aux souvenirs de son amour perdu.
T1 tenta bien, à deux ou trois reprises de réagir contre sa défaillance; mais la réalité terrible était Ià. II ne pouvait plus se tromper: tout son être frémissait à da pensée de l’avenir.
Enfin, au bout d’une heure, il secoua vivement la tête, et parut prendre un parti.
Il étouffait dans cette pièce étroite ; il voulait sortir, se mêler aux bruits et au mou vement de la foule, chercher l'oubli et l’paisement dans le va-et-vient de l'agitation parisienne,
Il marcha d’un pas résolu vers la porte qu’il ouvrit.
Mais, comme il se disposait à gagner l'escalier, une voix jeune et fraîche prononça son nom derrière lui, et lobligea à s'arrêter,
Il réprima un mouvement de contrariété, et se tourna comme à regret, du côté d’où l'appel s’était fait entendre.
I y avait là une belle et chanmante jeune fille qui présentait son minois effronté dans l’entrebâillement d’une porte de mansarde.
Au mouvement qui avait échappé à Max et qui n’était rien moins qu’engageant, la jeune fille jeta un joyeux éclat de rire, en avançant de quelques pas sur le palier.
—Eh bien... ne vous gênez pas, vous savez, dit-elle en même temps, de ce ton intraduisible qui est particulier aux gavroches et aux grisettes de Paris; si ça vous contrarie que je vous appelle par votre petit nom, faudra le dire et on ne recommencera plus.
La mauvaise humeur de Max ne tint pas contre la gaieté communicative de la belle enfant; son visage se dérida tout à fait, et revenant en arrière, il Jui tendit la main de la meilleure grâce du monde.
—Excusez-moi, Laura, dit-il alors. -.. j'étais préoc-
cupé... je pensais à tout autre chose.
—Cela se voit bien ! répliqua la jeune fille, avec une petite moue qui lui seyait à ravir... et il n’y a rien là qui m'étonne; depuis une demi-heure, je vous entends aller et venir dans votre chambre, et je me doutais bien que vous ne deviez pas être dans votre assiette ordinaire ; pour un rien je serais allée y voir moi-même.
— Vous... chez moi! fit Max dont la préoccupation cédait peu à peu sous l'abandon de Ja petite grisette,
—Tiens!. . -.. répartit celleci, avec un mais qui était loin d’être eff nous ne sommes plus li-
, ‘est pas tout ça... et, de- Puis quelques jours déjà je me suis bien aperçu que ça me va plus tont seul chez vous.
—Que voulez-vous dire ?
—Je m’entends.
—Expliquez-vous plus clairement.
—e ne demande pas mieux... mais comme ce carré ne peut pas se d:nner les airs d’un salon de conversation, si vous le vou. bien nous passerons dans le mien...
—Chez vous?
—Pourquoi pas?... nous Y Causerons plus à motre aise... le père est absent. . + et il s’écoulera une bonne heure avant qu’il revienne je le connais! il ne sort Pas souvent... mais quand ça lui prend, il y met le temps !...
Max obéit machinalement, et suivit Laura, qui poussa la porte de sa mansarde, et lui indiqua un siège.
—Asseyez-vous, dit-elle alors de ce même ton insouciant et enjoné Par lequel il était difficile de ne pas se laisser gagner, ça manque un peu de tapis et de tentures, mais le coeur y est, et c’est encore ce qu’il y a de préférable. :
Le jeune homme s’assit, et Par un mouvement presque | inconscient, il prit la main de Laura et la serra avec
| | force.
—À da bonne heure dit Laura à qui cette Pression ne parut pas désagréable; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit... et si je vous ai engagé à venir, cest pour causer de choses plus sérieuses. écoutez-moi donc, monsieur Max, et surtout comprenez bien ce que je vais vous
Laura avait dix-huit ans à peine ; mais elle n’avait pas attendu l’âge pour se développer et c'était, à cette époque, un des plus charmants spécimens de la beauté parisienne,
Toutefois, ce qu’il y avait de remarquable dans cette beauté, ce n’était pas la petitesse de sa main déliée et fine, ni le dessein harmonieux de ses épaules, ni son col blanc avec des tons d’ambre à la naissance des cheveux -..Cétait bien plutôt ce pied mutin, agaçant pied de grisette ou de duchesse qui traversait tous les macadams de la capitale sans se salir ; c'était surtout, cet oeil vif, grand, ouvert, moins effronté que curieux, où les sensations les plus diverses vonaient &e refléter avec une mobilité à donner le vertige.
Elle vivait:là, dans une mansarde, avec son père le vieux Samuel, misérable ivrogne, qu’elle nourrissait de son travail, qui, la plupart du temps lui volait, pour aller boire, l'argent qu’elle rapportait au logis... et naguère encore, la battait comme plâtre, quand venait le temps des mortes saisons, et que l’ouvrage manquait,
Mais, depuis une année ou deux... un grand changement s’était opéré chez la fille du vieux Samuel. . Laura avait fini par réfléchir, et en réfléchissant elle s'était dit que la vie qu’elle menait ne pouvait pas durer longtemps... Jusque-là, elle s'était bien résignée. .. mais un jour, certains instincts de révolte se firent jour sous sa résignation.., et quand son père voulut, comme d'habitude, lever la main sur elle, elle se dressa toute de sa taille, courut à la porte qu’elle ouvrit, et s’arrêtant brusquement sur Je seuil...
—Ecoute!... dit-elle au vieux Samuel; si tu as le” malheur de recommencer ce que tu viens de faire. … je te jure que je sortirai d’ici pour n’y plus rentrer jamais, Ce que je deviendrai, je n’en sais rien... et ça t'est bien égal... mais il y a temps pour tout, et j’en ai assæez de misère et de claques... Donc, n’oublie pas cela.
Téfléchis et à Ja Première menace, je caliers. .. et je vais n'importe où,
C'était la première fois que Laura parlait ainsi ; Je père en demeura tout interdit, et pendant quelque temps la vie fut plus supportable dans la mansarde,
Mais tout n’était pas fini cependant .… Car, en s’ex- Primant comme elle l'avait fait, Laura ne cédait pas uniquement au sentiment de révolte que provoquaient en ellees brutalités du vieux Samuel... I] y avait autre chose... et était plus grave!
Plus d’une fois, depuis qu’elle avait atteint ses seize ans, la jolie enfant avait rencontré, sur le chemin de l’atelier, de beaux jeunes gens qui lui avaient dit qu’elle était belle, et que celui-là serait bien heureux qu’elle voudrait remarquer,
La première fois que l’on entend rougit et on presse le pas.
C’est ce que fit Laura.
Mais quand de semblables Chaqée matin ou chaque soir, Quand après avoir entendu ces paroles Mmurmurées à voix tendre et basse, on rentre dans sa mansarde nue et froide, où l’on rapporte le souvenir obstiné des louanges recueillies en route... il arrive un moment où le coeur s’attendrit, où Pesprit
s'énerve... où l’on se sent prise de vertige et de défaillance.
dégringule les es-
de ces propos, on
rencontres se renouvellent
Et puis Je danger s’accroit souvent des contacts malsains; ce sont des camarades d’atelier qui ont succombé déjà, et qui ne craignent pas d'afficher leur honte... Des patronnes qui, selon l'expression populaire, ne travaillent Pas pour Ja vertu... ou mieux encore, ces femmes interlopes qui rôdent incessamment à la recherche enfants ignorantes à qui une imprudence suffit quel-
quefois pour glisser à tout jamais dans le gouffre de la débauche ou de la honte.
Laura avait, un soir, rencontré une de ces femmes,
mit
et elle l'avait écoutée tout d’abord sans comprendre l’abominable métier qu'elle faisait !
Cette femme était fort connue dans le quartier... on l’appelait la vieille Hortense,
Il y avait longtemps que Laura l'avait remarquée. . .
Cela commença d’abord par quelques propos insignifiants: la vicille Hortense y mit de la discrétion, mais, an bout d'un mois, elle se laissa aller à certaines ineinuations qui éveillèrent la curiosité de Laura.
Elle lui dit qu'elle connaissait un jeune homme qui était amoureux fou d'elle, que ce jeune homme était fort riche, et que si elle voulait, avant une semaine elle aurait un appartement somptueux, avec des domestiques et un équipage.
Laura se prit à rire, et erut sincèrement que l’on se moquait d'elle,
La vieille Hortense répliqua que rien n’était plus sérieux; mais elle n'insista point.
Toutefois elle revint à la charge, le lendemain et les jours suivants, si bien que Laura finit par s’habituer à cette perspective, et que même, elle s’y complut, quoique jusqu'alors, elle n’en eût pas été autrement troublée.
Elle savait seulement que le jeune homme s'appelait Anatole de Blangy ; qu’il était vicomte, et que son père ne jui refusait rien pour la satisfaction de ses caprices.
Une fois même Hortense le lui montra sur de trottoir.
C'était un de ces jeunes hellâtres comme il yen a tant à Paris, qui doivent la meilleure part de leur élégance et de leur distinction à leur tailleur, et qui n’ont esprit que juste ce qu’ils recueillent chaque matin dans les journaux du boulevard.
Laura le trouva fort bien,—et à la manière dont Anatole la regarda, elle ne put douter que la vieille Hortense ne lui eût dit la vérité.
Dès lors elle devint plus songeuse, et l’image du jeune gandin se présenta de temps à autre à sa pensée.
Elle était donc sur une pente dangereuse, et peutêtre s’y serait-alle abandonnée, comme tant d’autres avant elle, si un sentiment supérieur ne l'avait retenue !
Ce sentiment, c'était l'amour qu’elle éprouvait pour Max.
Car, il faut tout dire, ce qui l'avait préservée jusqu’à : ce jour, en dépit des excitatio:.s de l'extérieur, malgré les mauvais traitements auxquels elle était exposée de la part de son père : c'était ce jeune homme pauvre qui, depuis un an, habitait à côté d’elle, menait une vie réservée et solitaire, sombre, un peu farouche même, et avec lequel elle échangent parfois quelques paroles, dans l'escalier ou sur le palier des mansardes,
Elle ne le connaissait pas autrement, et jamais elle n'avait surpris dans son regard autre chose que l’ex- Pression d’une politesse banale. Mais elle sentait qu’il Y avait un mystère, une douleur dans la vie de cet homme, et l'intérêt avait éveillé son coeur que rien n’avait fait battre encore. ‘
Quand elle voyait. Max, elle ne songeait plus guère À Anatole de Blangy : pius d’une fois même, dans le secret de sa pensée, avec cette franchise d’allure et de résolution qui était le caractère dominant de sa nature, elle s'était dit que, si jamais elle devait succomber, la chute lui semblerait moins coupable, si elle était déterminée par l'amour qu’elle éprouvait !
Seulement. ce qui la dépitait un peu, c'était l’indifférence que lui témoignait Max. Il était poli, affectueux même : i] l’écoutait toujours avec une grande bien veïllance, paraissait prendre un réel intérêt À sa situation. Mais jamais un mot ne lui était échappé qui eût trahi un sentiment plus personnel ou plus tendre, et Laura se demandait avec découragement à quoi servait d’être belle, comme on Ini disait qu'elle l'était, puisque cette beauté n’exerçait aucune influence sur Je seul homme auquel elle eût voulu plaire.
nt
Ce soir done, Laura étaif”rentrée un peu plus tard que de coutume,
Au sortir de l’atetier, et comme elle pressait le pas Pour regagner sa mansarde, elle avait entendu quelqu'un oui la suivait,
Il ne lui fallait pas faire de grands efforts d’imagination pour deviner qui ce pouvait être,
Au bout de quelques minutes, bien qu'elle ne se fût ni arrêtée ni retournée, elle savait que l’homme qui s’attachait à ses pas s'appelait Anatole "de Blangy.
Son coeur battit violemment,
Elle hâta sa marche, Mais comme elle allait tourner l'angle de da Chaussée-d'Antin, elle s’entondit appeler.
—Mademoiselle. .. de grâce... un mot seulement, disait une voix émue à son orville.
Elle sentit ses joues se couvrir de rougeur, et, sans que sa volonté y fût pour rien, elle s'arrêta.
—Ah ! enfin, que vous êtes bonne, dit Anatole. . sx y a si longtemps que je voulais vous parler...
—Mais, monsieur, balbutia Laura.
—Ne vous effrayez pas, Ce que j'ai à vous dire...
Mais déjà la grisette avait repris possession d’ellemême, ét une partie de sa présence d'esprit lui revenait :
Elle regarda Anatole de Blangy :
-—Ce que vous avez à me dire, monsieur, répliquatelle, il ne me convient nullement de l'entendre. J’espère que j'ai affaire à un homme bien élevé, et que vous n'avez pas eu l'intention de m’insulter. .. Passez donc votre chemin, monsieur, et laissez-4moi continuer le mien. C'est ce que nous avons de mieux à faire l’un et l’autre.
Et, sur ces mots, elle tourna les talons et s’éloigna, laissant le jeune Anatole un peu déconfit de ce brusque départ.
Dix minutes après, Laura rentrait dans sa mansarde, encore un peu effarouchée de la rencontre,
Max était venu à point pour la distraire de son émotion.
Cependant Max s'était assis comme l'y avait invité
la jeune fille, et il n’avait pu réprimer un geste d'étonnement, en entendant les dernières paroles qu'elle avait prononcées,
—Voilà un singulier préambule, dit-il avec un triste sourire, et pourquoi prendre ce ton ?
—Ïl vous étonne, fit Laura, parce que vous avez été habitué À me voir, la plupart du temps enjouée et rieuse ...il ne faut pas s’y fier, car c’est souvent une feixte! Et puis ca dépend: Quand il s’agit de personnes auxquelles on s’intéresse, on sait devenir sérieuse À l’occasion.
—De qui voulez-vous parler ?
—De vous, monsieur Max.
—Vous vous intéressez donc à moi ?
—Beaucoup.
—Je n'ai cependant rien fait pour cela.
Laura eut un mouvement ironique des lèvres.
—C’est souvent comme Ça que Ça arrive, répondit-elle et le plus fin ne pourrait pas en dire la raison : tout de même, il n’y a pas À faire le malin! Ce qui est certain, c’est que depuis le jour où voue êtes venu habiter la mansarde d’à côté, je ne sais Pourquoi, vous avez été pour quelque chose dans ma vie. Je vous entendais aller, ve-
re, y rester de longues heures À t pas tant! Cela m'a intrigué, A j'ai compris que vous n°6.
les autres, et qu'il y avait De mystérieuse, un gros chaet ma foi j'ai été snisie du désir de
nir, ouvrir votre fonêt rôvasser, et il n'en fau force d'écouter, de regarder, tiez pas un homme comme très près de moi une existenc
grin, que sais-je? , vous connaître,
Max se prit à sourire, ot enveloppa la jolie grisette d'un regard reconnaissant et doux.
—J’étais loin de me douter... balbutia-t-i],
—C’est justement ce qui m'a permis de vous observer À mon aise, et je m'en suis donné, vous pouvez le croire.
— Pourtant vous n’avez rien découvert,
—C'est vrai.., à peu près,
—C'omment ?
—Car, s j'ignore qui vous êtes, d’où vous venez, où vous allez, j'ai acquis du moins la conviction que vous
n'êtes pas heureux, que quelque chose vous tourmente, qu'enfin.
—Enfin?...
* —Depuis quelque temps surtout...
—Achevez,
—Eh bien, il doit s'être produit un événement qui a profondémeut modifié votre existence, Vous rentrez de meilleure heure, vous veillez font tard, et, plus d’une fois, je vous ai entendu marcher dans votre mansanrde jusqu’à une heure avancée de la nuit, Est-ce vrai?
Max ne répondit pas tout de suite,
Il était touché de l'intérêt que lui témoignait la char. mante enfant et admirait avec quelle perspicacité elle avait nénétrée dans sa vie, jusqw”À en deviner presque les plus intimes secrets,
T1 lui serra de nouveau la main, avec un abandon qui amena une vive Jueur dans Îles yeux de Laura,
—Oui, c’est vrai, ma chère enfant, ditil au bout de quelques secondes ; et pour reconnaître tant de bienveil-
lance, je n'ai qu’une chose à faire, c'est de vous dire toute la vérité, 11 n'y à d’ailleurs dans mn vie rien que je ne puisse AVouer, 1 cola est plus simple que vous ne vous l'imaginez, —Alors vous êtes malheureux ?
—Autant qu'une créature —Et vos parents ?
—Mon père e monde, —Mais vous avez une place.
—A partir d'aujourd'hui, —Que dites vous ?
—Tout à l'heure, 11, Parville ié mon congé, —Mon n:
—Je ne :8, — 1 faut chercher du rait vous arriver même,
humaine peut l'être,
t ma mère sont mor je suis seul au
+. des rossources, je n'ai plus rien!
* MON patron, m'a signi.
+ et qu'allez-vous devenir ?
1 travail, La pire chase qui pour- , © serait de vous abandoïner vous.
Je connais Ga, moi
15 Voyez-vous,—In misère, Passe encore, —on s'y fait
à la longue... Muis quan!
le découragement vous prend,—brr!.,, le croque-mor!
m'est pas loin... et il n'est que temps de soigner ça... Mais nous n’en sonmes pas À ce point, Dieu merci. # Et si vous avez quelque défaillance de ce genre, je serai là... pour vous soutenir,
Max remua tristement la tête,
—Je ne demanderais pas mieux, dit-
il, seulement, ;l Y a cela un obstacle des plus sérieux,
—Eh! c’est bien clair pourtant ! quoique le prix de location de ma mansarde ne soit pas bien élevé, cependant il va dépasser désormais les réssources de mon budget, et dans quinze jours, je me verrai contraint de déménager.
Laura eut, à ces paroles, un léger tressaillement qui
Contracta s8 lèvres, pendant qu'un corole blanc se dessinait auvur des ailes de son nes,
—Déménager ! répéta-t-elle, comme gi elle eût cru avoir mal entendu ; Y #0hgez-vous? à quoi bon précipiter les chosos,,, n'avez-vous pas le temps, ,, et puis, Où iriez-vous pour être mieux qu'ici ?
—Sans doute,
—D'ailleurs, si abandonné que l’on soit, on à toujours quelques amis ; et si vous n'avez pas pu jusqu’à présent, faire des économies qui vous permettent d'attendre, je connais quelqu'un. , . moi...
Max releva vivement le front,
—Que voulez-vous dire? interrompit-il étonné,
Laura haussa los épaules,
. Allons, quel mal Y at-il à cela ? répondit.elle. Ce sont des services que l’on PEUT bien ss sendre nantes vote sins. D'eilleurs, en acceptant vous m'obligeriez plus que vous ne muriez croire, J'y ai pensé plus d’une fois depuis quelque temps, et si je ne vous ai Pas encore fait la proposition, c'est que l’occasion ne s'est pas présentée,
—Mais, je vous jure, dix Max.
—Laissez-moi m'expliquer, Vous ignorez peut-être la vie que je mène ici, et Pourtant vous n'êtes pas sans avoir entendu le train que fait le père quand il rentre pochard ce qui lui arrive plus souvent qu’à son tour; maintenant jy suis faite; mais Ça n’a pas toujours été comme ça, et il y a eu du tirage. Autrefois, quand je revenais de l'atelier, à la fin de la semaine, il me retour. nait toutes mes poches, à seule fin de voir ce que je rapportais, et il ne me laissait pas un sou pour m'acheter mes gants et mes bottines, Si ça avait continué je serais allée pieds nus, quoi! Heureusement j'ai mis ordre à cela... depuis un an je ne lui donne plus que ce que je Feux ct je garde ie reste, C’est ainsi que vingt sous Par vingt sous j'ai pu iettre une Céhtaine de francs de
côté. Toutefois, vous comprenez, je ne suis pas tranquille, j'ai toujours peur qu'il ne découvre la cachette, et si cela arrivait, adieu Je petit magot. Donc, si vous voulez être bien gentil, vous acccpterez de me garder mes économies et vous vous en servirez jusqu'à ce que j'en aie besoin, ou, que vous puissiez me les rendre. J’espère qu'il n’y a rien là qui puisse vous offenser, et au moins il ne sera Pas nécessaire que vous cherchiez un autre logement. Voyons, est-ce dit 2
Max avait écouté avec une émotion sincère ; et quoi qu'il en eût, peu à peu l’attendrissoment l’avait gagné et ses yeux s'étaient remplis de larmes, I] n’y a pas de fierté qui tienne devant de telles paroles, et il s’abandonna jusqu'à prendre la jolie enfant dans ses bras, et l’embrasser de tout son coeur.
— Von: êtes un eveur d'or, Laura, dit-il profondément troublé; il ne fallait rien moins que çe témoignage de sympathie, Pour Me rappeler à la réalité et m’arracher au découragement, Ah! croyez-le, mon enfant, ja- Mais je n’oublierai cette preuve d'affection et de dévouement,
— Alors, vous acceptez? dit Laura, qui ne songeait pas à se dégager de l'étreinte du jeune homme.
—-Laissez-moi réfléchir. …
— Vous me rendriez si heureuse !
—Dès demain, je vais me mettre en campagne, je trouverai peut-être avant Peu une occupation, et, si je réussis come je l'espère, je n’aurai garde de quitter cette mansarde, ...
—Bien vrai ?
—À demain.
—Vous sortez? *
—J’ai besoin de respirer. ... de me distraire un peu Ne m'en veuillez pas de vous quitter. S
—Je vous en veux d’autant moins que j'entends monter l'escalier, C’est le père!... et rien qu’à son pas, je
devine qu’il n’est pas dans son bon sens... 11 va encore y avoir du grabuge.., Ah! tenez, si vous saviez comme...
—Laura !
—\on... Ne me dites plus rien. Partez, ce n'est pas déjà un si beau spectacle à voir... même quand on y est habitué!
Max n'insista pas et disparut aussitôt dans l'escalier.
Dès le lendemain, comme il l'avait annoncé à Laura, il se mit résolument en campagne ; il se rendit à toutes les agences ct s’adressa à quelques négociants qu'il avait un peu connus chez M. Parville. On lui fit les plus belles promesses; on lui dit mîme que l’on appréciait son caractère, son zèle, son iutelligence des affaires. Mais il fallait attendre des vacances, et l''nalement on l’engagea à laisser son adresse, et en tout cas, à revenir de temps à autre prendre des nouvelles,
Quinze jours se passèrent de la sorte, sans amener un résultat... la petité somme qu’il avait touchée en quittant les bureaux de M. Parville, diminuait à vue d'oeil. bien qu'il veillât sur ses dépenses avec l’âpreté inquiète d'un avare, et il voyait ses ressources s'épuiser inexorablement, et devait bient‘t se trouver dans le dénuement le plus complet.
Doux jours encore et il serait contraint de quitter sa mansarde, puisqu'il ne pourrait plus conformément à l'usage, payer d'avance le mois dans lequel il allait entrer.
IT ne songeait qu’en frémissant à cette terrible échéance,
[ ÿ avait bien, il est vrai, la proposition de Laura... Seulement pour rien au monde, il n’eût voulu Vaccepter, la petite gnisette qu’il avait revue souvent depuis, lui avait plusieurs fois renouvelé son offre. Mais H Pavait toujours décliné, alléguant qu’il n’en était pas encore réduit là et qu’au surplus, le moment venu, il se réservait de lui en parler lui-même.
Cependant, à mesure qu’il approchait du terme fatal, il redoublait d'efforts et battait pavé du matin au soir, sans se laisser abattre, apportant même dans ses recherches une sorte dénergic l'aroucke. C'était comme une lutte acharnée contre la imalechance, et dans laquelle le malheureux me voulait pas être vaineu !
Hélas! tant de courage devait être pourtant dépensé en pure perte, car, lorsque vint Ja fin du dernier jour, et qwil rentra le soir, vers dix heures, harassé de fatigue, L’esprit accablé, mourant de faim, il n'avait rien trouvé encore, et ne voyait plus le moindre espoir auquel il pût se rattacher.
Il se laissa tomber sur son lit, et se mit à dévorer 'e pain qu’il venait d'acheter chez un boulanger voisin.
Ses yeux étaient secs et son coeur battait à rompre ; il secouait parfois son f ront avec des mouvements heurtés et comme égarés,
On eut dit qu’il ne voyait plus et n’entendait plus rien.
Quelque chose comme un commencement de folie.
Cela dura une bonne demi-heure, au milieu du silence qui régnait au dehors et sur Île palier des mansardes, et nui ne pourrait dire quelles pensées affolées traversèrent alors son cerveau surexcité.
Tout à coup, cependant, il eut un geste brusque, et prêta l’orcille,
Des pas précipités venaient de se faire entendre dans l’escalier ; Presque aussitôt la porte de la mansarde voisine s’ouvrit avec fracas, et peu après les mêmes pas saccadés, résonnèrent sur le plancher,
C'était Laura sans doute !—Que s’était-1l passé, et doù venait cette agitation à laquelle elle s’abandonnait ?
T1 n’attendit pas longtemps.
Quelques secondes plus tard, en effet, au moment où Vinquiétude commençait à le gagner, un cri strident partit de la mansarde ; il entendit la porte s'ouvrir de
nouveau avec violence -et instantanément Laura apparut et fit irruption chez lui,
Rien ne saurait donner une idée du désordre auquel elle était en proie; une pâleur livide avait envahi ses traits; son oeil était farouche et sombre, sa lèvre tordue et convulsée,
Max eut la pensée d’un malheur. Il s’imagina que le vieux Samuel était mort. Il se précipita au-devant de Penfant, et lui prit les deux mains avec une tendre autorité.
—Laura !dit-il, qu'avez-vous? Est-ce qu’un malheur serait arrivé à votre père ?
Laura répondit par un éclat de rire nerveux.
—Luil... balbutia-t-elle.., Lui! ah! il se porte bien, allez, il v + deux nuits quil n’est pas rentré—cela devait arriver.—J’en avais le pressentiment, je vous l’avais dit. Voyez-vous, c’est fini, en voilà assez, et maintenant...
—Expliquez-vous, de grâce.
—Vous ne devinez pas ?
—Parlez.
—Eh bien! voilà... Hier done. il n’est pas rentré de la nuit, et comme je euis habituée :. ça depuis longtemps moi, je ne me suis pas inquiétée; j'ai pensé qu'il avait rencontré quelques camarades, et je me suis dit qu’ils avaient passé la nuit sous la table de quelque cabaret. Il paraît que ça se fait quelquefois dans le monde! Ce matin, cependant, jai cru que j'allais le voir reparattre; mais rien! La débauche continuait. Cela m’étonnait tout de même, mais je n’avais encore aucun SOupçon.
—Des soupçons? répéta vaguement Max.
—Attendez, vous allez voir! je suis donc allée à mon atelier, et Yui travaillé tant bien que mal, jusqu’à six heures; toutefois, ça m’inquiétait; j'avais hâte de revenir à la mensarde; Cest le père, après tout, n'est-ce
EN
Pas... et il a beau faire... alors; madame me donna une commission pressée, et je me suis sauvée... mais voilà que chemin faisant, je rencontre un ami,—un Compagnon du père —un bon zigue, comme ils disent. il m'aperçoit, fait mine de n'éviter, et paraît contrarié, quand je cours après lui et que je le rattrape... je lui demande des nouvelles de mon père... il balbutie... je le presse, enfin, il finit par n'avouer que, depuis Ja veille, cet excellent Samuel régale tous les camaraux pe
—Cela n’explique pas
—Ah! moi,
+ il n'a pas fallu me presser sur le pied davantage, J'ai pris Ma course comme une folle... j'ai monté mes étages. et unè fois ln porte enfoncée, je n’ai fait qu’un bond jusqu'à ma cachette !.
—Le malheureux !
—Plus rien... Volée! j'étais volée! …. . Comprenezvous, maintenant ? Ah !tenez, s’il s'était présenté à ce moment-là devant moi... vrai lje n’ose penser à ce que j'aurais fait !
En-prononçant ces derniers mots, la pauvre enfant se laissa tomber sur une chaise, passa ses deux mains dans ses beaux cheveux qui se dénouèrent pour aller rouler sur ses épaules, et pendant quelques minutes, elle donna un libre cours à ses larmes ot à sos sanglots,
Max la regardait profondément ému : jamais il ne l’avait vue ainsi, et jamais il ne l'avait trouvée si belle.
Déjà, du reste, la réaction s'opérait ; l’incarnat était revenu à ses joues : son visage avait presque repris son calme habituel: son regard seul conservait encore une lueur de résolution et d'énergie.
—Ce qui arrive est un grand malheur, dit enfin Max, dun accent pénétré : surtout c’est une menace pour l’avenir. Mais il ne faut pas voue laisser abattre ainsi... Dorénavant, vous prendrez vos mesures, et votre père lui-même, quand il reviendra à Ja raison comprendra, j'en suis sûr, tout l’odieux de conduite.
—Lui!.., fit Laura avec un soubresant. Vous croyez que je vais continuer cette vie-là,... ah! plutôt me jeter à la Seine, par exemple,
— Que voulezwous done faire ?
st-ce que je sais ?
—Prenez garde d'écouter trop facilement l’ir, ion très légitime où je vous vois, et craignez de vous repen= tir un jour, d'avoir agi sans réfléchir. Voyons, écoutez-moi, mon enfant, voulez-vous ?
En parlant de la sorte, Max prenait ses mains dans les siennes, et s'assevait en face d'elle,
Laura se laissait faire docilement, avec une soumission heureuse, regardant le jeune homme de ses grands yeux noirs et doux.
—Je veux tout ce que vous voudrez, répondit-elle, sans savoir précisément ce qu'elle disait.
— 1 faut que je vous parle raison.
—Quoique vous me disiez, je vous écouterai...
—Et vous mn’obéirez.
—Peut-être... nous verrons... dites toujours.
—Eh bien... reprit Max: vous exprimiez fut à l'heure l’intention de quitter votre père,
—0h! pour ça oui! répondit Laura.
—Que deviendrez-vous, cependant, au lendemain de cette séparation ?...
—Cela m'est égal! Est-ce qu’il s’inquiète, lui ; est-ce qu'il ne m'a pas tout fait pour me pousser À bout ?
—Vous ne réfléchissez pas. ….
—Tenez, dit-elle, tout à coup; depuis un an, j'ai bien pensé à tout cela, allez... et ce qui m'a passé par la tête pendant le jour, ce que j'ai fait de rêves pendant la nuit, ça n'est pas à dire, voyez-vous: et il y a longtemps déjà que j'aurais déserté la maison. si quelque chose ne nravait retenue.
—Quoi donc ?
Oh! je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis.
Je suis comme les autres, voilà tout ; et celles qui résistent ont un rude courage, vous pouvez m’en croire! Moi, on m'a dit souvent que je n'étais pas mal, et je n’aurais eu qu’à faire un signe.
—Mais vous ne l'avez pas fait,
—Non.
—Vous voyez bien! vous vous calomniez,
—Pas tant que cela, parce que ce qui m’a retenue ne vaut peut-être pas mieux.
—Comment
—Depuis que j'ai atteint l’âge de raison, que je vais et viens dans la circulation parisienne, si vous saviez ce que j'ai éprouvé de déception, ce que j'étais découragée, quand, le soir venu, je: rentrais dans ma mansarde, sans feu et même sans pain: plus d’une fois, j'ai été bien près de m’abandonner à toutes les séductions dont j'étais entourée, mais quand ces idées me prenaient, j’éprouvais comme un frisson qui me glaçait tout le corps, et je m’arrêtais en songeant que je ferais de la peine à quelqu’un. :
Qui cela ?
Laura baisea les yeux, pendant qu’une vive rougeur montait à ses joues.
—Ah! celui-là, continua--elle, d’un ton de tendre mélancolie, celui-là n’aurait eu qu’un mot à dire, qu’un geste à faire, car ma vie était suspendue à la sienne, et je l’aimais comme on n’aime probablement qu’une fois en ce monde! Seulement, lui, ne se doutait de rien; il passait indifférent auprès de moi, et jamais un mot ne lui est échappé, qui ait pu me donner quelque espoir. Pourtant, il me semble que s’il voulait, lui seul pourrait me sauver.
Et sous l'empire d’un sentiment qui semblait plus puissant que sa valonté même, la jolie enfant alla çacher sa tête rougissante sur la poitrine de Max.
À travers le trouble de Laure, sous la transparence
des paroles qu’elle venait de prononcer, il avait enfin ert le secret qu’elle avait laissé échapper.
Seulement Max aimait! il aimait Edmée, comme la jolie grisette l’aimait lui-même, et, bien qu’il n’attendit plus rien de ce rêve insensé auquel il appartenait tout entier, au prix de sa vie même, il ne pouvait s’oublier dans un autre amour.
—Ah! celui-là sera bien heureux, que vous aimerez et qui pourra vous aimer, dit-il d’une voix tremblante d’une émotion mal contenue. Mais je ne vous ai pas dit, mon enfant, et j'ai peut-être eu tort, que j'aime moimême, sans espoir, une jeune fille dont l’amour est le seul bien que j’envie,
—Est-ce possible ? fit Laura ;en devenant subitement pâle.
—C’est par elle et pour elle que je souffre,
—Et moi qui n’avais rien deviné! Quelle est done cette jeune fille ?
—Permettez-moi de taire «on nom,
Laura mordit ses lèvres jusqu’au sang.
—Au fait vous avez raison, dit-elle, et à quoi bon? cela ne m’apprendrait rien, puisque vous l’aimez.
—Plus que ma vie. :
—C’est bien!... je sais ce qu’il me reste à faire.
Et après s'être levée et avoir fait déjà quelques pas vers la porte:
— Adieu ladieu dit-elle avec un sanglot déchirant.
— Laura fit Max inquiet, où allez-vous ?
—Où je vais?... Adieu! adieu!
—Laura! s’écria Mäx, courant après elle...
Maïs Laura était déjà loin.
Le lendemain, Max quittait sa mansarde pour n’y plus revenir,
Qu’allait-il devenir ? 11 n'en savait rien,
Il lui restait de quoi vivre un mois, et pendant se délai, le hasard pouvait le favoriser et lui faire trouver un emploi. Ù
Quelques-uns de ses camarades qu’il afait connus chez M. Parville, venaient encore le voir de temps à autre, et cherchaient, de Jeur côté, à le tirer de la mauvaise passe qu'il traversait,
Mais jusqu'alors, rien n'avait réussi,
Le matin, quand il descendit de son sixième étage, Max échangen quelques mots avec le maître de l'hôtel garni.
I lui dit qu’il laissait dans sa mansarde quelques menus objets de toilette que l’on viendrait prendre dans la journée; puis il paya ce qu’il devait et allait s’éloi- &ner quand le propriétaire le rappela.
—Monsieur ne me laisse pas son adresse ? demandatil sur un ton de surprise,
—Je vous la ferai donner par le,commissionnaire qui viendra prendre mes c!‘ots, répondit Max. D'ailleurs, mes amis savent où je vais demeurer, et je n’attends aucune lettre, Toutefois, je vous aviserai de mon nouveau domicile,
Et il partit.
En réalité c'était uniquement par un sentiment de pudeur, qu’il ne voulait pas donner son adresse. Il
= Es
allait habiter un quartier excentrique confinant aux faubourgs, seul endroit où il pourrait dissimuler sa misère à tous les yeux et vivre sans avoir à craindre d’être reconnu,
[tenait à ce que nul ne pôt le venir chercher là 1...
Et, de fait, le secret fut bien gardé, car, à partir du jour où il disparut, nul n'entendit plus parler de lui, et il fut impossible de savoir quel endroit de Paris il 8’6 tait réfugié,
Un où deux de ses amis y mirent cependant une certaine obstination, et revinrent plusieurs fois à la charge ; mais sans succès. =
Il advint même pendant le mois qui s’écoula un fait bizarre qu'il n’est pas inutile de faire connaître au lecteur, car il a une certaine importance, surtout au point de vue de ce qui va suivre,
C'était vers la fin du mois qui suivit le départ de Max.
On ne parlait plus guère de lui, que pour s'étonner de ne d'avoir plus revu. Les uns disaient qu'il avait dû quitter Paris. Certains prétendaient qu'il s'était embarqué pour l'Amérique: deux ou trois seulement asstiraient qu'on l'avait rencontré un soir, du côté de Vaugirard, sortant d’un cabaret.
[l'était dans n nétat pitoyable, ses vêtements étaient râpés, quoique témoignant encore, par leur coupe, d'une origine élégante : il avait des souliers un peu éculés, et son linge commençait à s’effiloquer
L'avait rabattu n chapeau aur sos veux, pour ne pas être reconnu.
Voilà ce que l’on disait, ot l'an ne savæit rien plus.
Or, à quelque temps de là, un des employés de ln maison Parville, passant devant l'hâtel garni où Max demeurait naguère, s'arrôta par nequis (ù conscience, et entra dans le bureau où &e tenait d'habitude Le maître de l’établissement,
Celui-ci le connaisenit ? I sourit dès qu’il le vit,
—Et pns de nouvelles ? demanda le jeune homme avec intérêt,
L'autre remua la tête,
—kRien.. , toujours, répondit-il,., faut qu'il ne soit plus à Paris,
— C'est étrange... Après les témoignages d'intérêt que nous lui avons tous donnés, il aurait dû nous prévenir,
—1Ù n'avait pas l'air heureux quand il nous a quit-
—Enfin, je vois qu'il faut y renoncer. . Adieu, mon. sieur, et merci !
Le jeune homme allait se retirer, quand la porte du bureau s'ouvrit pour livrer passage à un nouveau personnage; un grand diable à Ja barbe rousse, qui avait des jambes et des bras d'une longueur démésurée,
Il salua le maître du lieu, sans ôter son chapeau.
—Pardon, monsieur, dit-il avec un fort accent américain, et veuillez, je vous prie, excuser mon importunité; mais on m'a awuré que vous pourriez me donner quelques renseignements dont j'ai besoin sur un jeune homme qui, m’a-t-on dit, a habité cet hôtel,
—De qui monsieur veut-il parler ?
—De M. Max.
L’employé de la maison Parville et le maître de l’établissement échangèrent un regard rapide à ce nom inattendu, et l'Américain qui surprit ce regard, laissa échapper un geste d’étonnement.
—Qu'y at-il done ?demanda-t-il, et Pourquoi cette question si simple paraît-elle vous étonner si fort ?
Ve vais vous'dire, répondit lhôtelier, c’est que précisément au moment où vous entriez, monsieur que voici m'adressait la même question,
—Ah !fit l'inconnu,
Et son petit oeil sombla vouloir percer de part en part le jeune homme qu'on bui indiquait,
- Voilà qui est particulier en effet, reprit-il atitôt ...Une cofncidence, comme vous dites, de ce côté de l'Océan, .. Monsieur connaît done M, Max ?
T'étuis employé avec lui, répondit le jeune homme,
Chez M. Parville?
—Précisément,
-Et vous veniez le voir?
le vernis Cemander si l'on n'avait pas eu de 808 nouvelles,
1 n'habite done plus cet hôtel ?
— Depuis un mois,
Bt où est-il allé demeurer ?
—On n'en sait rien,
—C'est singulier,
L'étranger réfléchit quelques secondes; mais c'était une nature exceptionnellement mobile, et les impressions &e suecédaient avec une rapidité vertigineuse.
— Voyons! voyons... reprit-il après, sans cesser de regarder le maître d'hôtel garni. Vous avez eu M. Max pour locataire pour quelque temps ?
—Pendant un an.
—Et il vous a quitté, il y a nn mois sans vous laisser son adresse ?
—('est cela.
— Et depuis, il n’a pas donné signe de vie! Aumoins savez-vous pourquoi il est parti ?
—Daine ! je n’er. sais rien au juste, mais il paraît qu’il venait d’être renvoyé, et il est probable qu’il n’a pas von. lu garder une mansarde dont le prix allait dépasser désormais les ressources de son budget.
—Bien! bien... approuva l'étranger... cela témoigne d’un esprit honnête et pratique en même temps... je ne suis pas fâché de l’apprendre.
Puis, se retournant vers l'employé:
— Vous venez de dire, ajouta-t-il, que vous 4 vez conni M, Max chez M, Parville ; vous devez savoir, dès lors Pourquoi il a été remercié, M, Parville, que je connais, est un homme juste; ce n'est pas pour une bagntelle Qu'il aurait mis sur le pave un jeune homme, dont on m'a dit Le plum grand bien.
—Vous nvez raison, monsieur,
—Fnit-il devenu négligent, irrégulier? enfin, a-t-on rolevé dans a conduite quelque faute grave ?
L'employé hésitait à répondre, l'étranger coupa court à l'interrogntoire,
— Pardon, monsieur, dit-il, d'un ton net et presque impérieux, N’alliez-vous pas sortir quand je suis arrivé?
—En effet,
Eh bien, je sais ce que je voulais savoir. ct rien ne me retient plus; si vous le voulez, nous allons sortir ensemble,
—le suis À vos ordres,
—Fort bien! Sortons, Je vous accompagnerai un bout de « hemin, et en route, nous Pourrons causer plus utilemen:,
Les deux hommes s’éoignèrent, l'étranger offrit un cigare à son compagnon: il en prit un lui-même et quand ils furent allumés, ils se mirent à marcher lun à côté de l’autre,
—Vous connaissez done Max? dit le jeune employé.
—le ne l'ai jamais vu, répondit son interlocuteur,
—Mais vous vous intéressez à lui?
— Beaucoup.
—Eh bien! vous n’avez pas tort, car c'est bien le plus aimable et le plus honnête garçon que j'aie rencontré encore,
— Vous ne pouvez rien dire qui me soit plus agréable à entendre. Copendent, permettez-moi ülie Observa-
tion. Il y a dans l’histoire de M. Max, vn point noir
qui fette un peu d'ombre sur la sympathie qne je lui porte, {juel point noir?
Son renvoi de chez M, Parville et son étrange dis. parition,
Oh! quant à ça, dit l'employé en baisennt ins tinctivement ln voix, je crois qu'il est facile de l'expliquer,
—Vrniment,
—Vovezvous, dans les bureaux... On ne travaille pas toujours,
Parbleu !
—#Æt dans les intervalles... on catx Où. q on a appris, tout d'un coup, que Max ébnit serve comme personne n'a pu dire quelle pouvait bi cause de ce brusque renvoi, on à fait des supposition on s'est creusé la tôte, et on a fini par se rappeler...
—(juoi ? quoi ?
Seulement, il ne faudrait pas rapporter cela à M. Parville,
—Je vous jure,
—Eh bien, on s'est rappelé que le bureau de Max donnait sur le petit pare de l'hôtel, et que tous les jours entre deux et quatre heures, quelqu'un venait se promener sous les arbres de ce pare.
—Quelqu'un! Qui cela? fit l'étranger.
—Mademoiselle Edmre,
{a fille de M. Parville?
—Comprenez-vous ?
—Parfaitement, parfaitement.
L'Américain esquissa un sourire, qui rappelait celui de Basé-de-Cuir, son ancûtre.
—Tuutefois, reprit-il presque aussitôt, la présence de mademoiselle Parville dans le pare à cette heure du jour ne prouve pas... absolument.
Sans doute, monsieur; mais depuis...
—Depuis?..,
—Le soleil a beau être invitant, l'air tiède doux, le Parc reste désert, et jamais mademoiselle Edmée n'ya remis les pieds,
L’Américain approuva du geste.
—AU right!... condlut-il ; il n’y a rien à reprendre à cela... et je crois qu’en effet, ceci peut être rete:u comme la véritable cause du renvoi de ce pauvre jeune homme. Reste à «voi r maintenant, ce qu’il est devenu ! Car ce mystère, dont il enveloppe son existence, témoigne d’une résolution bien arrêtée de ne pa: se laisser découvrir et je ne vois guère de moyens...
—’étais un des meilleurs amis de Max, monsieur: j'espère encore qu’il se rappellera l'amitié que je lui portais, et qu’il me fera connaître q telque jour...
—S$oit! soit! fit l'Américain... En attendant, je continuerai mes recherches, et si je Paivions à recueiilir quelque indice... je vous ferai prévenir... donnezmoi votre nom, je vous prie.
—Albert Dupré.
—Che: M. Parville?
—Tous Jes jours de neuf à six.
—C’est à merveille,
Et tendant la main au jeune homme :
—A bientôt, monsieur Dupré, ajouta-t-il, ct croyez que j'aurai un vif plaisir À vous revoir,
Mais à partir de cette rencontre, Albert Dupré n’entendit plus parler de PAméricain, et encore moins de
ax.
Plusieurs mois se passèrent de la sorte ; peu à peu, on cessa de s’en occuper, et bientôt, il n’en fut plus question dans les bureaux de M. Parville,
Et cependant, ceux qui, durant les premiers mois, auraient exercé une surveillance dans les environs de la maison de banque de la rue de Trévise, auraient pu voir, Presque tous les soirs, une ombre se glisser le long de la
grille d’entrée, et rester là des heures entières, se dissimulant de son mieux, et cherchant à distinguer, à travers la nuit, la fenêtre de la chambre cxupée par Edmée.
Une lumière y paraissait régulièrement entre dix et onz heures, et jusqu'à minuit on la voyait scintiller, perçant l'ombre de ses vifs rayons. De temps à autre, les rideaux de mousseline se soulevaient doucement ; une silhouette furtive apparaissait; celle d’Edmée, alle jetait quelques regards craintifs dans la rue; puis comme effrayée elle-même de son audace, elle se retirait vivement et laissait retomber le rideau.
C'était tout !
Max allait et vezait, indifférent au froià et à la pluie, il ne se résignait à s'éloigner que longtemps après, quand la lumière s'était éteinte; et alors, il reprenait, mélancolique et triste, le chemin du misérable logis où il cachait sa misère.
Puis, un jour, on ne le vit plus reparaître.
La dernière fois qu’on aurait pu le voir il était dans un état de dénuement absolu. Il ne sortait plus que la nuit, quand il sortait ; et n’osait plus se présenter nulle part, ne voulant pas avoir à rougir de son délabrement,
Il se sentait glisser sur une pente sinistre... chaque jour le rapprochait davantage de l’abîme vers lequel il roulait. Plus d’une fois même en regardant son geletas, grelottant dc froid, mourant de faim, le malheureux s’était arrêté sur les ponts, et sondant l’eau de la Seine qui coulait rapide et noire au-dessous de lui, il avait eu des idées de suicide !
Qu’'advint-il cependant ?
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il ne reparut plus dans les environs de la rue de Trévise, et nul n’eût pu dire alors sil était vivant ou mort.
Il existe, boulevard de Vaugirard, n° 14, un établis. sement qui n'est fondé que depuis quelques années à peine, et qui a pour objet d'offrir, pendant la nuit, un abri gratis ot temporaire à tous les malheureux sans distinction d'âge, de nationalité ou de religion.
C’est un lieu de refuge où l’homme. dénué de ressources, cs toujours assuré de trouver un lit, et où il peut dormir et se réeonforter le corps en attendant qu'une occasion se présente et l'arrache à une misère Souvent imméritée,
Paris n’a pas eu l’initiative de cette généreuse institution ; depuis quelque temps déja, il existait des établ sement similaires à Londres, New-York, Rome, Berlin. Genève, Madrid: et, en F rance, c’est Marswille qui peut revendiquer l'honneur d'avoir. l3 première, suivi l’exemple donné par l'étra nger,
L'établissement est d’ailleurs des plus sinples; il se Compose de quatre grandes salles, Chauffées par d’énormes poêles en fonte, dont les tuyaux vont se perdre dans la charpente élevée du toit. L'asile est précédé d’une Cour spacieuse où s'élèvent le séchoir, le magasin d’habillement et la salle d'entrée, où les clients trouvent à toute heure, de l’eau chaude préparé pour leurs ablutions.
On accède à l’asile Par un couloir étroit terminé par un guichet derrière lequel se tient l'employé chargé de prendre les noms des arrivants Si ceux-ci ne possèdent pas de papier établissant leur identité, on les ac-
cueille sans rien exiger d'eux, Tous. indistinctement, reçoivent un numéro correspondant au lit qu'ils doivent occuper pendant la nuit.
En attendant l'heure du coucher, les uns vont s'asscoir sur les bancs de la première grande salle: les autres s'approchent du poêle qui en occupe le centre, Des surveillants vont et viennent incessamment, faisant observer le silence, et préparant les immenses dortoirs que l’on aperçoit à droite, à gauche et au fond.
De temps à autre, assez fréquemment même, des étrangers se présentent pour visiter l'établissement: Jamais l'autorisation ne leur est refusée, Et c’est, je vous assure, un spéctacle bien fait pour éveiller la curiosité et la sympathie !
Huit heures venaient de sonner; il faisait au dehors un froid des plus vifs; ln bise soufflait avoc violence aux angles des rues. La nuit s’annonçait comme devant être rigoureuse,
L’asile commençait à s’emplir.
Un grand nombre de vagabonds étaient déjà entrés, cf, après avoir, en passant devant le guichet, donné un nom réel ou supposé, chacun était allé s'asseoir, avec son numéro, sur les banes placés au milieu de la salle d'attente.
Le silence le plus profond régnnit de tous côtés, troublé seulement de temps à autre, par l’arrivée de nouveaux clients.
Comme d'ordinaire, c'étaient des types variés, empruntés à tous les rangs, mais plus particulièrement, bien entendu, aux bas-fonde sociaux.
Quelques misérables sortant de prison... d’autres sortant de hôpital ; par ci, par là, des hommes en blouse, avec un bissac sur le dos, et un bâton à la main... Ceux-ci debarquaient de province et venaient à Pari chercher de l’ouvrage... Tous se regardaient avec une
sorte de défiance, Certains, plus familiers, échangenient quelques mots avec leurs voisins, À voix basse,
La plupart étaient groupés au centre de ln salle ; trois Où quatre seulement se tenaient à l'écart, le eoude sur les genoux, la Casquette où le chapeau enfoncé sur les Yeux, sombres, taciturnes, évidemment en proie à d'inquiètes pensées. . .
Parmi ceux-là il Y en avait deux dont l'attitude tranchait manifestement sur celle de leurs compagnons,
L'un était un homme de trente-cinq à quarante ane environ, le visage ravagé, l'oeil oblique, les lèvres sensuelles. 11 ne bougeait pas. Son ruard s'était attaché au couloir d'entrée, ct depuis qu'il était assis, il ne cessait d'observer cvux qui paraissaient, comme s'il eut attendu quelqu'un qui devait, venir et qui était en retard.
A un moment, il se découvrit pour s’éponger les tempes, et laissa voir un front fuyant et une mine de fouine qui ne disaient rien de bon.
T1 portait des vêtements relativement. propres: une longue redingote, une cravate noire, de gros souliers à double semelle,
L'autre était plus jeune; mais le soin avec lequel il avait ramené son chapeau sur son front rendait impossible un examen approfondi.
Toutefois, ce que l’on voyait de sa personne suffisait Pour justifier l'étonnement que l’on éprouvait à première vue, et par le seul aspect de ses vêtements,
Il portait un veston de velours usé jusqu’à la corde, mais dont la coupe s'était conservée pure; des souliers vernis fortement éculés, sous lesquels on devinait un pied petit et délié: enfin, dernier indice eurioux, la main sur laquelle il appuyait son menton était blanche et fine, comme une main de femme qui ne fait rien.
Le premier avait déclaré, en entrant qu’il se nommait Renardin.
Le second avait répondu qu’il s'appelait Robert.
Cependant l'heure avançait et la défilée continuait toujours, de nouveaux arrivants venaient prendre place dans ln salle, dont les banes étaient maintenant presque tous occupés.
L'ocil de Renardin ne quittait pas l'entrée, tandis que son voisin Robert, indifférent à tout, la tête plongée dans ses deux mains, paraissait s’absorber dans une pensée unique,
Ace moment, un mouvement s'opéra aux alentours du £‘ichet, et un jeune homme entra accompagné du gardien chef et suivi d’un valet en livrée,
Ce jeune homme ne venait évidemment pas au boulevard de Vaugirard, pour chercher un abri, Il était mis avec une grande recherche, s’envaloppait dans un chaud pardessus de fourrures, et ses bottes vernies, vierges de toutes taches de boue attestaient qu'il avait quitté sa voiture au seuil même de l'asile,
Du reste, le spectacle de Ja salle parut évidemment l’intéresser dès qu’!1 y eut pénétré, et son regard éveillé se mit à en fouiller avec indiserétion tous les recoins sans se préoccuper autrement de l'effet que cette indiscrétion pouvait prodnire sur les pauvres diables qui étaient là,
Après tout, ceux-ci avaient bien autre chose en tête. et un seul d’entre eux voulut bien remarquer la présence de l’élégant visiteur.
C'était Renardin.
Dès qu’il avait vu déboucher, dès qu’il eut jeté surtout un coup d'oeil sur la livrée du valet qui le suivait, un sourire d’une étrange expression vint plisser ses lèvres minces, et il contint mal un grognement de satisfaction. Puis, sans faire de bruit, à pas lents et cauteleux, il alla s’asscoir dans un coin reculé de la salle, où il n’y avait que quelques rares vagabonds.
Cependant, le jeune homme continuait æ promenade en compagnie du chef surveillant.
—Je suis très heureux d’être venu, disait-il, en dissimulant mal le dégoût qu'il éprouvait ; et tout ceci est assurément digne du plus sérieux intérêt ; mon père, le comte de Blangy, me l'avait bien dit; le comte est un des bienfaiteurs de l'oeuvre: il a fondé plusieurs lits, rue de Tocqueville, et je ne quitterai pas moi-même l’établissement sans vous laisser un témoignage utile de ma sympathie ! Vous avez toujours une nombreuse clientèle ?
—En été nous recevons moins de monde; mais dès que la saison devient rude, vous voyez !
——Et ces infortunés? d’où viennent-ils ? où vont-ils ?
—Si vous désirez en interroger quelques-uns...
—Mais, très volontiers. Cela doit tre curieux... Voyons...
Anatole de Blangy atteignait en ce moment l'endroit de la salle où se trouvait le jeune homme qui s'était fait inscrire sous le nom de Robert.
Il se rapprocha, et déjà il se disposait à lui adresser quelques questions, quand ce dernier relevant brusquement le front, l'enveloppa d’un regard sous l’éclat dr quel il resta interdit,
Robert s'était dressé à demi: son oeil s'était injecté de haine sauva:.. et ses doigts crispés grinçaient sur la table où ils s'appr aient.
Anatole fit un mouvement instinetif de recul; il se pencha vers le gardien-chef,
—Quel est cet homme? demanda-t-il en s’éloignant.
—Je l’ignore... C’est Ja première fois qu'il vient à l'asile; l’auriez-vous déjà vu vous-même quelque part ?
——Je ne sais... peut-être bien==mais où,—et dans quelle circonstance... je ne saurais le dire... en tout cas, il a une mauvaise figure.
—11 y en a quelques-uns comme cela. mais pardon ! Il nous reste À visiter les dortoirs, et si vous le voulez bien...
—Je vous suis! ,
Machinalement, tout en marchant, Anatole se rtourna plusieurs fois du côté de Robert,
Et chaque fois, il revit ce regard persistant, dont las éclairs semblaient vouloir le poursuivre jusque dans sa retraite.
Enfin, il disparut; mais l’invpression resta, et, jusqu'à son départ, c'est en vain qu'il chercha en quel endroit il avait déjà rencontré cet homme,
En réalité, il lui eut été bien difficile de le reconnaitre, car il ne l'avait vu qu'une fois, et alors, il ne s'appelait pas Robert.
C'était chez M. Parville, où il n'était connu que sous le nom de Max.
Car c'était bien Max.
Comment ee malheureux en était-il arrivé à cette extrémité ?
Il avait frappé à toutes les portes, essayé un peu de tous les métiers, et il n'avait pu remonter de l’abîme où il roulait.
Un jour, il s'était trouvé épuisé, misérable, n'ayant plus que quelques sous dans sa poche,
A peine de quoi manger pour quelques heures
Et le désespoir, qui le guettait depuis iongtemps, l’avait saisi sous ses griffes de vautour.. .
Il avait vu autour de lui des regards effarés, et n’avait plus rien vu!
L'ombre partout ; sous ses pieds, un gouffre insondable, d’où s'élevaient des voix attirantes qui l’appelaient dans la mort.
Pourquoi lutter davantage? [1 n’en pouvait plus... il était à bout de forces et de courage... mieux valait en finir.
T1 pensa bien encore à Edmée.
Vaguement, il se sentait aimé!... Mais que pouvaitil espérer ?..
at
La mort seule s’offrait à lui comme un refuge assuré où il trouverait le repos.
Et pourtant, il se raccrochait de toutes ses aspirations folles à ce sentiment auquel il devait ses plus pures juies.
Mais un soir le vertige le saisit! et il prit une résolution,
Résolution sombre... fatale... ; rrévocable,
11 passa plusieurs heures, ‘+ front dans ses mains, lee Yeux baignés de larmes, adressant un dernier appel à cette Providence à laquelle il ne croyait plus,
Quand il se releva, son front était blème, son regard farouche : il ne tremblait pas.
C’en était fait!
Il quitta son gatelas, descendit d’un pas fiévreux jusque vers les berges de la Seine et s’assit sur les bords enténébrés.
Deux ou trois fois encore, ses lèvres murmurèrent le nom d’Edmée... puis il fit quelques pas vers l’eau profonde,
Qu’advint-il à ce moment, eñt-il pu le dire lui-même ?
Comme il allait accomplir son sinistre projet, il fut pris par la lâcheté de l’heure suprême, La mystérieuse épouvante des affres de la mort s’empara de lui et il se rejeta-en arrière, avec un geste d’horreur !
Il faisait un froid glacial, une pluie fine tombait, sous laquelle il grelottait, Ses de: ts claquaient comme remuées par la fièvre,
Il abandonna les quais, se sauva vers les hauteurs de boulevard de Vaugirard, et, tout à coup, s'arrêta à la porte même de l’asile,
Il y entra, sans bien précisément savoir ce qu’il faisait, mais quand il fut assis, il se sentit comme soulagé...
Deux idées surtout dominaient son esprit.
La ferme résolution d’en finir le lendemain et le regret amer de quitter cette vie que l’amour aurait pu faire ai heureuse.
Que lui importait le reste ?
Mais il ne s'attendait guère à l'incident qui allait se produire,
L'arrivée d’Anatole de Blangy.
Ce jeune homme, il le connaissait à peine... nne fois ou deux seulement, il l'avait vu traverser les bureaux de la maison Parville; mais il savait qu'il était le file du comte de Blangy, et que son père avait demandé pour lui la main d'Edmée !
Il n’en fallait pas davantage pour expliquer la haine qu'il lui portait, et justifier l'attitude qu'il avait prise, quand le jeune home avait fait mine de vouloir l'in: terroger,
Toutefois, ce n'avait été qu’une colère passagère. . , un instant, il avait bien été sur le point de lui sauter À la gorge et de lui faire payer cher son impertinence... mais, Anatole disparu, il s'était remis aussitôt et était retombé dans ses rêverics. . .
Cependant le valet qui était entré avec Anatole de Blangy, avait laissé son maître s'éloigner en compagnie du gardien chef, et après avoir, un moment, promené un regard investigateur eur les divers groupes de vagabonds, il avait fini par s'adresser À un surveillant qui passait.
—Pardon, monsieur, lui dit-il d’un ton obséquieux, j'aurais un renseignement à vous demander ?
—Je suis À vos ordres, monsieur, répondit le surveillant... De quoi s'agit-il ?
—D’un homme qui doit, m’a-t-on dit, avoir cherché ici un refuge pour cette nuit.
—Vous le connaissez ?
—Je sais qu’il s'appelle Renardin et voilà tout ……
Le surveillant chercha à se rappeler.
—Renardin! répéta-t-il: en effet, attendez donc... Je me trouvais au guichet, tout à l’heure, qaund il s’y est présenté... Je me souviens même que je l’ai revu il n’y a qu’un instant: je sais où il est, Venez.
En entraînant le valot, il le conduisait vers l'endroit de la salle où s'était réfugié celui qu'il cherchait.
Quelques secondes plus tard, Renardin et le valet du comte de Blangy se trouvaient en présence,
Renardin l'avait vu venir,—on eût dit qu'il s'attendait à cette visite, car il l'accueillit d’un sourire presque ironique,
Les deux hommes s'étaient mix un peu à l'écart ; ce fut le valet qui prit le premier lu parole,
— C'est vous qui êtes M. Renardin ? demanda#-il, en cherchant à voir les traits de celui à qui il parlait,
—M, Renardin.., c’est bien moi, répondit ce dernier, en enfonçant son chapeau mou sur ses yeux... aussi vrai que vous êtes, vous, Monsieur Langlois,
Le valet laissn échapper à cette réponse un geste de stupéfaction,
—Vous me connaissez! .. fit-il en redoublant d'attention.
—Parbleu... vous le voyez bien, continua Renard'i en haussant les épaules, Vous êtes Langlois, je suis Renardin... et j'ajoute que je vous attends depuis le moment où je vous ai vu entrer dans la salle.
Le valet tira de sa poche un papier qu’il montra à son interlocuteur,
—En ce cas, dit-il, c'est vous qui avez écrit, ce matin la lettre que voici à M. le comte de Blangy ?
—Si vous en doutez, cher monsieur, répliqua Renardin, veuillez ouvrir cette lettre et contrôler si j'en connais bien les termes :
“ Monsieur le conte,
“Un homme qui a fréquenté, il y a cinq ans, le château de Trémor, sur la côte de Bretagne, aurait à vous confier des choses du plus haut intérêt. Malheureusement, pour des motifs divers, cet homme ne peut se pré-
senter à votre hôtel sans étre nssuré que vous voudrez bien l'y acoueillir; mais il sera ce soie à l'asile di boulevard de Vaugirard, 14, seul lieu de rendez-vous qu'il puisse indiquer, par la bonne raison que pour L: moment I n'a pus d'autre domicile, .. Ni donc vous consentez à lui cuvoyer M, Langlois, qui est votre homme de confinance, il se fera un plaisir de l'édifier sur ce qu'il attend de vous,
“Croyez bien, monsieur le comte, à mes sentiments les plus respoctueux,
“Renardin,”
— Est-ce bien cela fit Renardio dis qu'il eut fini — Parfaitement, répondit M, Langlois qui avait suivi sur la lettre,
— Alors, nous pouvons causer,
—de ne suis pas venu our autre chose, et si tous voulez bien me faire connaître ce que vous avez à dire au comte,
Un rire nerveux et sec fut la réponse de Renardin.
— Ca, répliquat-il vivement, ce ne serait pas à faire, cher monsieur Langlois, et vous le comprenez bien n’estce pas.—Ce que j'ai à dire au comte, c'est le comte seul qui doit l'entendre, Seulement, comme il importe de lui prouver qu'il n'a pas affaire à un imbécile, dites-lui je vous prie, que l’homme qui lui a écrit, pour solliciter un entretien, est celui-là même qu'il a vu il y a ein ans, au château de Tiémor, la nuit où est mort le due de Kervenny !
Langlois se prit à trussaillir sur ces derniers mots, et son regard s'éclaira d'une lueur subite.
—Et quoi! s'écriat-il, vous ecriez?..
—Lui-même! répondit Renardin, d’un ton gôguenard.
Le comte vous croyait mort.
— Il avait tort.
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—Depuis cinq ans, vous n’avez pas donné signe de vie.
Renardin fit entendre un petit ricanement.
—J’espère que le comte appréciera ma discrétion comme il convient, dit-il, toujours sur le même tou railleur, On avait été très généreux envers moi!... et tant que Ça a duré, je n’aurais pas voulu me montrer importun; mais la faim fait sortir le loup du boia, et, ma foi, comme il n’y a que M. le comte de Blangy qui Puisse me tirer de la triste position où je suis, je n’ai pas hésité,
Langlois fronçait les sourcils.
— N'est-ce pas une somme de deux cent mille francs dit-il, qui vous fut comptée, quelques mois après la mort du duc?..,
—Vous avez la mémoire excellente, monsieur Langlois, répondit Renardin ; c’est bien, en effet, deux cent mille francs que je reçus à mon retour d'Amérique... Mais quoi! on était jeune, on n’avait pas vécu... A Paris, il y a mille manières de dépenser deux cent mille francs... Vous ne savez pas cela, vous, parce que vous êtes honnête...
—Mais.….…
—Je ne crois pas vous offenser en faisant léloge de votre honnêteté. Mais moi, voyez-vous, cher monsieur, j'ai toujours eu les passions vives, et je ne sais pas calculer. Je croyais-que je ne verrais jamais le fond de ce sac, où j'avais mis la grosse somme! Ah bien... oui... le jeu... les femmes. Que sais-je... si bien, qu’un jour, je me suis trouvé à sec! Voilà mon histoire -.et je compte bien qu’elle intéresse M. le comte.
—Cependant...
—Oh! nous causerons. . . Je m’adresserai à son coeur. Je lui raconterai certaines choses qu’il n’a pu oublier... je ne lui ai pas tout dit sur mon voyage d'Amérique, et je ne doute pas qu’il ne prenne plaisir au récit complé-
mentaire que j'ai à lui faire: dites-lui... monsieur Langlois, et ajoutez, si vous le voulez bien, que j'ai reçu de Cincinnati des nouvelles récentes qui sont de nature à changer singulièrement l'état des choses,
—Que voulez-vous dire ?
—Je n'entends,
—Pourjoui ne pas vous expliquer plus clairement ?
—Parce que je désire voir M. le comte de Blangy, et que je veux savoir de lui-même ce qu’il compte faire pour le passé et l'avenir.
al. Langlois n’insista pas; Renardin avait prononcé ces derniers mots sur un ton qui n’admettait pas de réplique. .. il se contenta de s’incliner en signe d’acquiescement et allait s'éloigner, quand une pensée nouvelle le retint.
—Mais j'y songe, dit-il, si le comte consent à vous recevoir, à quelle adresse vous ferai-je prévenir ?
—Dites à M, le comte, répondit Renardin, que je serai demain à son hôtel entre dix heures et onze heures : j'espère qu’il donnera l’ordre de m’introduire dès que je me présenterai.
Et, du geste, il congédia M. Langlois.
Or, pendant que ceci se passait dans cette partie de l'asile, un colloque non moins singulier s’engageait dans le coin opposé où Max s'était assis.
Depuis qu'Anatole de Blangy avait disparu, Max était retombé dans son amère tristesse ; son esprit était redevenu plus calme, et, sans se laisser détourner par le mouvement incessant qui se faisait à ses côtés, il évoquait une fois encore ce passé qui, un moment, avait été si heureux.
Un quart d'heure s'écoula de l sorte: neuf heures allaient bientôt sonner, et chacun attendait le signal du coucher.
C'était l'instant cruel... Max ne songeait pas sans amertume, à cette promiseuité du sommeil, en commun, dans le grand dortoir sombre, avec ses contingents des bas-fonds les plus suspects.
Cent fois il avait regretté d’avoir fui devant la mort... tout serait fini depuis longtemps... tandis que mé nant, il fallait attendre au lendemain.
Vingt-quatre heures !—un siècle de misère, de torture et de honte.
Tout à coup il frissonna..….
Au milieu de ses rêveries, il Ini sembla qu’on l'avait touché à l’épaule, et qu'une voix avait murmuré son nom à son oreille.
Tout son sang afflua à son coeur qui se mit à battre violemment, et il retourna la tête, comme s’il avait senti un fer rouge lui brûler la chair.
Ce n’était pas le jeune Blangy.
Il n’y avait, à côté de lui, qu’un homme à la figure
ouverte et franche dans les deux yeux vifs le re, daient avec intérêr.
—Monsieur... commença Max.
—Ne vous offensez pas... interrompit son voisin, je n'ai que des intentions avouables, et ne demande qu'à vous Ôtre utile,
—Mais je ne vous connais pas.
— Qu'importe, Est-il bien nécessaire que deux hommes se connaissent pour se rendre service ? Je ne le crois pas. D'ailleurs, il suffit que je sous connaisse, moi, pour que ma conduite trouve sa justification,
—Cependant...
—C'est la première fois que vous venez à l’asile ?
—En effet...
—Vous avez déclaré en entrant, que vous vous nommiez Robert: en réalité, vous vous appelez Max.
—D'où savez-vous ?
— Oh! je sais bien d’autres choses : laissez-moi continuer: Vous étiez, il y a quelques mois, employé chez M. Parville, vous avez été remercié pour des raisons que je passe sous silence, et vous avez disparu de l'hôtel garni que vous habitiez, juste au moment où j'allais vous demander,
—Vous, monsieur.
—Ï] n’y a rien d'étonnant à cela, j'avais le plus vif ‘sir de vous voir, et comme vous étiez parti sans laisser votre adresse, j'ai dû me mettre à votre recherche, ce qui m'a donné beaucoup de mal. Paris est plus grand que New-York et la police y est encore moins bien faite. Ce qui explique le temps que j'ai perdu. s
—Mais dans quel but ?
—J’en avais un... soyez-en sûr. Donc, ce n’est qu'au bout de plusieurs mois que j'ai enfin été mis sur votre piste. Dans l'intervalle, j’avais interrogé M. Parville qui m'avait donné sur vous les meilleurs renseignements.
—M. Parville est bien bon, fit Max, avec amertume.
—M. Parville est ès bon, riposta son interlocuteur, mais il a ses idées, et tout en me faisant votre éloge, il y mettait certaines réticences qui m’inquiétèrent et me firent désirer de recourir à une autre source.
—l'aquelle.
—Les choses que l’on fait le mieux sont celles que l'on fait soi-même; c’est du moine ce que nous pensons en Amérique. Je suis Américain... je ne vous l'ai pas dit, j'ai eu tort ; Américain, c’est-à-dire pratique, positif, infatigable..,. M. Parville faisait des réserves; j'ai résolu de n'avoir plus recours qu'à moi-même... Alors, j'ai remué:ciel et terre; bien des fois, j'ai eru que j'allais atteindre le but... mais, quand je retronvais votre piste, c’était pour la repérdre aussitôt ; enfin, ce soir, je vous ai suivi... vous êtes allé sur les bords de la Seine... j'étais derrière vous; si vous vous étiez jeté à l’eau, © vous aurais sauvé... je nage comme un poisson, Si je portais toutes les médailles de sauvetage que l’on m'a déceruées, les deux côtés de ma poitrine n’y suffiraient pas. Vous m'avez épargné le désagrément de me mouiller, et je vous suis reconnaissant d’être venu vous réfugier en cet asile.
Pendant que l’inconnu parlait, Max avait laissé échapper quelques marques d’impatience ; maïs son interloeuteur ne paraissant pas y prendre garde, il s'était résigné à l’écouter jusqu’au bout.
Cet homme n’était point d’ailleurs, un client de l’asile, et ce n’était pas la misère qui l’y amenaït.
Max crut qu’il avait affaire à quelqu?s philanthrope monomane à la recherche de documents humains, et fouillant tous les mystères de la Babylone moderne, avec l'espoir d’y rencontrer quelque sujet d’étude...
Ce qu’il allait ajouter ne devait pas tarder à provoquer chez Max bien d’autres étonnements!
Ne
L'Américain reprit après un court silence :
© —J’arrive à la partie vraiment intéressante des propositions que j'ai à vous faire, dit-il d’un ton qui devenait plus net et plus précis. Ainsi que je vous l'ai prouvé, je vous observe depuis longtemps... Vous allez souvent rue de Trévise,—ne niez pas, j'étais près de vous, — et pendant bien des semaines, je me suis demandé ce que vous y alliez faire, 3i vous aviez été un homme suspect, j'aurais pu pense: que vous vous rendiez rue de Trévise pour étudier les lieux. Les Parville sont riches; il y a là une cuisse bien garnie... un coup à faire; et l'état de dénuement où vous étiez réduit autorisait bien des suppositions.
—-Monsieur!...
—Vous êtes jeune... vous avez l'air honnête... à votre âge, on est amoureux et non cupide... et le trésor qui vous attirait M... c'était une belle fille qui s’appelle mademoiselle Edmée Parville,
À ce nom, Max fit mine de se lever et de ne pas vouloir en entendre davantage; l'Américain le retint.
—Malheureusement, continua-t-il, vous êtes pauvre, sans parents, sans amis, ct vous devez vous contenter d'aller sous la fenêtre de la belle enfant, pour essayer de voir son ombre sur le rideau de sa chambre, comme ces pauvres affamés qui vont s’accroupir aux soupiraux de Véfour pour y resnirer l’odeur des préparations excitantes qu'exhalent les fameux souterrains! N’est-ce pas cela ?
—AÀ peu près, répondit vaguement Max.
—Eh bien, vous êtes dans le rêve! je veux vous donner la réalité. Vous êtes misérable et je puis vous faire plus riche dix fois que le père de mademoiselle Edmée. Voyons, répondez, le voulez-vous ?
Max demeura quelques secondes comme ébloui et fasciné par les perspectives inattendues que l’on ouvrait
devant «s regards... Mais bientôt il se sentit repris violemment par la réalité poignante, et sa lèvre, se crispa.
—Ah Evous êtes bien cruel, monsieur, répondit-il.. , et ce que vous faites n'est guère généreux. Pourquoi abuser un pauvre diable, tromper un malheureux, qui, il y a deux heures ne songenit qu'à en finir avec la vie... Mais voyez done où nous sommes, ct songez que je ne sortirai d'ici que pour aller, résolument cette fois, chercher un dernier refuge dans la mort.
L'Américain haussa légèrement les (paules.
—C'est là, dit-il, un parti désespéré auquel il vous sera toujours loisible de recourir : voyons ! qui vous empêche d'accepter la chance de salut que je vous offre ?
—Eh! juis-je croire! à autre chose qu'à une mystification? repartit Max, ébranlé malgré lui.
Son interlocuteur tira de sa poche un portefeuille qu'il ouvrit lentement, et d'où il tira quelques banknotes,
—De l'autre côté de l'Océan, dit-il, nous n’avons pas pour habitude de plaisanter avec les choses sérieuses. Voilà plusieurs petits papiers qui représenten: une somme d'environ dix mille francs de votre monnaie, Je Je les dépose entre vos mains à titre d’arrhes.., Vous en ferez dès demain l'usage qu'il vous plaira, mais je vous connais assez déjà, pour être certain que vous consacrerez une partie de cette somme à remonter un peu votre garde-robe qui doit être en bien mauvais état. Quand vous aurez pris ce soin, et s’il vous plaît d’en apprendre plus long, vous vicndrez me voir, et demain, ou dans huit jours, à votre convenance, je vous réitérerai les offres de cette nuit.
—Mais quelle condition mettez-vous à mon acquiescement ?
—Je n’en mets aucune,
—Cependant, vous avez un but.
—Parbleu ! bien malheureux serait celui qui n’en au-
rait pas un, dans la vie; mais que vous importe? Ne serez-vous pa libre toujours de rompre le pacte, s'il vous déplaît? Je ne vous demande aucun engagement,
et
—Ah! vous me tentez!
—J'y comptais bien,
—Et quand pourrui-je vous voir ?
—Demain, si vous voulez,
—Noit ! soit! je ne veux pas, je ne puis plus réfléchir, vous m'assurez. . .
—Nous causerons de tout cela, demain.
—Mais qui me donnera votre adresse ?
—Moi-même : la voici !
En parlant de la sorte, l'Américain lui remit sa carte, s'étant levé, il se dirigea vers la porte de sortie.
Dès qu'il eut disparu, Max jeta un coup d'oeil rapide
sur la carte qu'il venait de recevoir et il lui :
Jonathan de Cincinnati
Grand-Hôtel— De deux * cinq
Quelques semaines vennient de s'écouler depuis que s'étaient accomp'is les faits que nous venons de raconter,
Un matin, vers onze heures, l'avenue des Champs- Elysées était sillonnée, de nombreux équipoges, et, sur la piste du Cité droit, des cavaliers et des amazones allaient au galop de leurs montures, se dirigeant vers le Bois, sous les allées duquef ils ne tardaient pas à disparaître.
[1 faisait une matinée tiède et douce... la brise était molle et tendre, CE
C'était plaisir de voir défilé incessant où passaient tour à tour lex jeunes hommes et les jeunes femmes bien connues autou: du lac,
Cest surtou! à cette heure qu? le bois de Boulogne est charmant à fréquenter,
Le feuillage des arbras n’a pas encore reçu la poussière du jour; il plane eur les profondeurs humides de verdure, une buée transparente, qui, peu à peu, se déchire sous les rayons indiserets du soleil levant.
Du reste, dans cette cohue élégante presque tout le monde se connaît. On s’est vu la veille, on doit se revoir le soir ou le lendemain, On y commence ou l’on y continue mille intrigues mystérieuses ou avouces, et le temps se passe, pour ainsi dire, à échans des salnts ou des sourires.
La niure est invitante; il y a des parfums ménétrante dans lair, il semble qu’il se dégage de toutes cho-
## une sorte de griseric qui vous prend inconsciemment pir les sons les plus subtil,
Au nombre des voitures qui avaient le don d'éveiller plus particulièrement l'attention des jeunes gens et la curiosité des jeunes femmes, il y en avait une vers laquelle tous les regards porinient à l'envi, et qe l’on suivait avec un intérêt tout spécial,
C'était une victoria... tout à fait élégante, sortant évidemment des ateliers du meilleur faiseur, et dont l’attelage était hors de pair, su dire des connaisseurs, ,.,
Il y avait dans la victoria deux personnes
L'homme, tout. le monde le connaissai’ ; c'était Anatole de Blangy,
Mais la femme? C'était ln seconde fois que le fils Gu comte la produisait autour du L +, et à part quelques rares initiés, nul n'eût pu dire d'où elle venait, ni comment elle s'appelait,
Elle n’oppartenait à aucun théâtre; on ne l'avait pas vue encore aux courses, et les mieux renseignés affirmaient que c'était une petite perle que d: Slangy avait découverte dans vn quartier excertrique, et dont il avai! fait sa maîtresse,
Ce qu’il ; a de bien certain, c’est qu’elle était fort
jolie,
Avait-elle dix-huit ans ? c’est tout au plus.
Elle avait des cheveux opulents qui étaient bien à elle; des dents d'u, merveilleux éclat; de grands yeux profonds à vous donner le vertige...
De plus, adorablement faite: la main fine, le pied petit, la poitrine & les épaules rappelant, pour les faire oublier, les chefs-d’oeuvre de la statnaire antique.
Tl y a encore de ces trésors-là dans Paris! seulemeni, il faut les trouver.
Ce ne fut qu’un cri d’admiration.
Anatole, rejeté en arrière, devinant l'envie €ans les regards de ses anis de cercle, jouissait naïvement de son
triomphe, et souriait d'un air discret, aux gostes qu'il recueillnit aur ln route,
— Vous voyez! dit la jeune femme, nonchalumment allongée dans le fond de la voiture, et constatant, avec de délicieuses sensations, le succès qu'elle obtenait, vous voyez que #i j'avais raison de ne pas rester cloîtré dans mon appartement du boulevard Haussmann, quelque somptueux qu'il soit; je crois que, pour un peu, vous m'auriez obligée à y prononcer des voeux éternels!
Anatole se prit à rire,
—Allons, tu exagères... wépliqua-t-il, ave: enjouement ; seulement, tu sais que j'ai des ménagomonts à garder, Je ne t'ai rien caché de ma position. Je suis à la veille de faire une mariage très-riche,.. Et si l'on apprend que j'ai été vu au Bois, souvent, on compagnie d'une jolie femme. . ,
—Æh bien, qu'est-ce que çn ‘ne fait à moi ?
—Songe done... ce mariage, c'est une fortune considérahta
—.i'êtes-vous pas riche ?
—le veux l'être plus encore, pour ne rien refuser à tes caprices. C’est un peu de patience à avoir... et après ! La jeune femme fit une petite moue ravissante,
—Ah çà!... C'est gentil, répondit-elle, tu as bon coeur toi, et la femme que tu épouscras sera heureuse. si elle n'est pas difficile!
Anatole ne releva pas l'observation, où perçait manifestement une intention d’ironie..
La victoria venait de prendre une des contre-allées les moins fréquentées, et pendant un quart d’heure ils avancèrent au pas, fans rencontrer le moindre cavalier.
Anatole s'était emparé de la main de la jeune femme et la tenait tendrement entre les siennes.
—TLaura chère Laura, dit-il à voix éme ot basse: si tu savais comme je suis heureux : comme toi, jai constaté ce matin de quels regards d’envie on m’accueillait ;
mes amis en crèvent de jalousie, et le fait est que l’on 4 Farement promené autour du Fac une femme plus char sante et mieux faite pour l'amour,
La jeune femme ferma los Yeux comme si elle eût poursuivi un rêve dont elle ne vontnis pas s0 laisser disraire,
—Oui, oui, dit-elle, d'un te: some: il v a dans tout cela une fatalité... et j'ai bien nésité avant de me laisser aller! Mais cest ln vie, et vous avez profité de co que lui, ne voulait pas,
—{jui ça... lui? interrogea Anatole, devenu subitement attentif, Éd
Laura remua doucement la tôte, ;
—0Oh! vous n'avez pas à vous inquiéter... répliqua-
[le avec un mouvement d'épaules,.. c'est déjà de . histoire ancienne... mais tout de même. s'il l’avait vouln...
—Tu ne m''vais jamais parlé ainsi,
— Tiens ! es qu'on dit ces choses-là à première vue ; et puis, je vor .e répète, et vous savez si je suis franche, et si on peut me croire... il aimait une autre femme, et ne pensait guère à moi... pauvre garcon! Ah! on passe souvent comme ça à côté du bouheur!
—Et c'est fini?
—Sans avoir commencé. . ,
—{ju’est-il devenu ?
—Je ne sais pas,
—Tu ne l'as pas revu ?
—Jamais !
—Et si tu le rencontrais ?
La jeune femme eut un frisson, et une lueur rapide traversa son regard.
—Ne parlons pas de cela, dit-elle en secouant vivement le front, comme pour chasser une vision importu- Ré; Maintenant, ii y a un abime entre lui et moi! et sil me voyait là, à vos côtés, promenant tranquillement m.
honte au Bois, ce n’est plus de l'indifférence, mais du dégoût qu’il éprouverait,
—Oh! oh! fit Anatole; il est bien difficile, ce monsieur.
—C’est un honnôte homme, tout simplement, riposta
3 et comme il muer la pelle par le temps qui court, j un il faut s’empresser de le saluer.
Mais tenez, ajouta-t-elle, en voilà assez sur ce sujet, et je n’ai pas l’habitude de faire une conférence sur la vertu... Cette promenade m'a crousée. ., Si vous voulez nous allons rentrer.
—#Comme tu voudras.
Anatole dit quelques mots à Bastien son cocher, qui se mit en devoir de tourner.
Mais comme la voiture débouchait dans un carrefour où aboutissaient plusieurs allées, ils virent venir à eux un cavalier, monté sur un cheval anglais pur sang, d’une rare perfection de formes et d’une grande élégance d’allure. 5
Le cavalier s’inclina en Passant devant la victoria ot continua sa route au Pas tranquille et lent de sa mon-
un regard sur Anatole et Laura.
à sa vue, porté ses deux mains à ces lèvres pour étouffer un cri, et elle s’était tournée vers le jeune Blangy.
—Eh bien... qu’as-tu donc? interrogea celui-ci,
—Rien Irien! fit la jeune femme; mais ce cavalier
assant ; est-ce que vous le connaissez ?
—Je ne l'ai jamais vu.
—Mais son cheval... Vous m'avez dit que vous connaissiez tous les chevaux de Paris, du moins tous ceux qui méritent de fixer Vattention des connaisseurs; or celui-ci me semble une bête magnifique.
—Tu as raison,
—À qui appartient-il ?
—Je l’ignore, —Eh bien, c’est ce que je veux savoir!... dit Laura, d’un ton résolu, Et, s'adressant au cocher :
—Bastien!.., ajouta<-elle, ne perdez pas de vue le
et suivez-le
Cavalier qui nous à croisés tout à l’heure, jusqu’à son domicile : vous entendez ?
—Oui, madame.
—En ce cas, allez-y!.., dont vous êtes @pable.
et avec toute la discrétion
—Voilà notre homme, fit An ra... êtes-vous satisfaite ?
La jeune femme n
atole en se penchant vers
—Ah! çà, reprit-il, au bout 4’ tu vas m'expliquer...
La jeune femme eut un &ste d’indifférence marquée.
— Et que voulez-vous t-elle du bo
un instant ; j'espère que
que je vous explique, répliqua- ; @ cavalier, j’ai cru le recon- Savoir si je me suis trompée... voilà Par hasard vous me feriez Fhonneur
—Ce serait la preuve de mon amour. :
—Ne dites donc pas de bêtises, mon bon; vous êtes un garçon charmant ; toutes les femmes le disent. Vous êtes riche et vous mettez le prix à vos caprices... Mais, quant à prétendre éprouver de l’amour.... vous Jamais!
—Cependant...
—I1 n’y a pas de cependant. Nous ne nous sommes liés par devant aucun magistrat municipal. Nous nous sommes réhcontrés hier, et si nous pgus quit.ons demain, ni vous ni moi, n’en aurions désespoir ; comprenez-vous?...
Puis, s'adressant au cocher, de nouveau :
—Bastien, dit-elle d’un ton impérieux et bref, faites ce que je vous ai dit, n’est-ce pas, et suivez à distance le cavalier que je vous ai indiqué. :
Pendant ce rapide colloque, le cavalier qui en était lobjet, continuait de caracoler à la portière du landau et échangeait de temps à autre quelques motwavec le grand diable qui l’occupait.
Ils arrivèrent ainsi jusqu’à l’arc de triomphe de V’Etoile, qu’ils tournèrent pour entrer dans la grande avenue des Champs-Elysées...
Une fois-là, ils prirent une allure plus vive, et ce fut au trot allongé des deux chevaux du landau qu’ils descendirent vers Paris,—mais ils n’allèrent pas loin...
La victoria de Laura les serrait de près, et quand ils s’arrêtèrent à quelques mètres du carré Marigny, le jeune femme vit un des deux laquais qui se tenaient derrière le landau, aller prendre la bête du cavalier, et ce dernier, suivant son ami qui avait sauté de la voiture, se diriger vers un charmant petit hôtel, dont on apercevait la silhouette derrière un épais rideau d’arbres séculaires.
Laura jeta un cri de surprise.
—Eh! mais... c’est l'hôtel de Brimborion... ditelle en se tournant vers Anatole qui boudait.
—Sans doute.
—Il est à vendre, je crois.
—Depuis plusieurs mois,
—On assure quil est charmant.
—Auriez-vous l'intention de l'acheter? On n’en demande qu’un million, mobilier compris...
Laura eut un froncement irrité des sourcils.
—Ce n’est pas bien malin, ce que vous dites-là, mon cher, ripostat-elle, avec vivacité... moi, je séfliborner mes caprices, selon le budget que je recois, et, quand la fantaisie me prendra d’acheter cet autel où un autre, ce n'est pas à vous que je demanderai le million dont j'aurai besoin ; mais si je ne songe pas à devenir propriétaire d’un pareil immeuble... je puis, du moins, me donner le plaisir platonique de le visiter. On ma dit des merveilles de l’intérieur de cette pauvre Brimborion, et, puisque la vue n’en coûte rien, je ne vois pas ce qui pourrait me retenir. Venez-vous ?
Et sans attendre de réponse, elle sauta lestement à terre, marcha résolument vers la grille, et posa le bout de son doigt ganté sur le bouton de sonnerie.
Anatole était sur ses pas... Laura éclata de rire.
—Ah! vous vous êtes ravisé! dit-elle avec un regard de dédain... Ce n’est pas malheureux... venez donc... puisque vous voilà... et surtout quittez cet air maussade qui vous va peut-être très bien, mais qui ne me va pas du tout à moi!
La grille s'était ouverte, et un valet s’était présenté.
—Cet hôtel... est bien à vendre, n’est-ce pas, mon ami? demanda Laura.
—Oui, madame, répondit le valet,
—Et peut-on le visiter ?...
—L’entrée est libre; madame n’a qu’à prendre cette allée. Au bout, elle trouvera escalier d'entrée.
Brimborion était une de ces belles pécheresses dont la chronique scandaleuse s’occupe tant à Paris, aux-
quelles certains écrivains s’évertuent à faire une notoriété tapageuse et qui, le plus souvent, disparaissent au bout de quelques années, pour retomber dans les basfonds d’où elles sont sorties, ou pour aller mourir sur un lit d'hôpital et glisser finalement sur une table d’amphithéâtre.
Celle-ci n’avait pas échappé à la loi fatale et à la destinée commune.
On l'avait vu éblouir, de sa beauté et du luxe qu’elle lui rapportait une capitale qui ne s’étonne cependant pas de grand chose. Elle avait eu vingt laquais galonnés à son service, dix chevaux pur sang dans ses écuries; ses épaules, ses bras, ses oreilles étincelaient sous la flamme des diamants. Son hôtel resplendissait des merveilles les plus coûteuses... et Paris, un moment, s’occupa delle, comme il s’est occupé de Léotard, de Gladiateur, etc.; on allait l’applaudir au théâtre, on l’acclamait quand elle paraissait aux courses, et je ne sais s’il y a lieu de s'en étonner beaucoup, car il paraît que cela se
pratiquait ainsi dans l'antiquité pour les hétaïres de lu Grèce,
Brimborion avait vécu, et, plus heureuse que ses pareilles, elle était morte en pleine prospérité,
C’avait été un deuil public... et la spéculation qui l'avait entretenue pendant sa vie, ne l'avait pas Jâchée après sa mort,
Un industriel fameux avait compris qu’il restait quelque chose à faire!
Il avait acheté l’hôtel avec tous ses meubles et les bi. belots qui appartenaient à Brimborion.
Puis, profitant du bruit que soulevait cette mort inattendue et navrante, répandant des réclames habilement rédigées dans tous les joumaux autorisés, il avait chauffé la curiosité publique, laissant entrevoir que l’hôtel allait être mis en vente, et que déjà des offres éblouissantes se produisuient.
Le succès fut complet,
Le funèbre Barnum connaissait bien son siècle. En moins d’une semaine, tout Paris défila dans l'hôtel de Brimborion, et l’on assure que certains Anglais y mirent un prix fabuleux.
On y allait le matin, l’après-midi - suelques raffinées s’y faisaient conduire le soir.
On eût dit quil restait sous les la.bris dorés de ce temple de l'amour moderne comme un parfum pénétrant de l’encens que l’'ox y avait brûlé naguère! On en sortait énervé, comme imprégné de l'atmosphère capiteuèe qui vous y avait enveloppé un moment.
Tout cela était admirablement mis en scène, et nous le répétons, le succès fut complet.
Quand Laura et Anatole y furent introduits par un laquais en livrée, qui les conduisit immédiatement au premier étage, ils trouvèrent plusieurs personnes qui les Y avaient précédés.
Mais ce n’était ni le cavalier mystérieux que Laura
voulait voir de plus près, ni le compagnon avec lequel il était entré.
Les personnes qui se trouvaient là, leur étaient tout à fait inconnues. . . il y avait doux ou trois étrangers. À une ou deux pécheresses qui avaient connu Brimborion, et un singulier personnage qui allait et venait, les mains derrière le dos, regardant et écoutant tout, sans donner une attention spéciale aux bibelots, non plus qu'aux visiteurs.
C'était un petit homme, au regard obiique, au front fuyant, sur les lèvres duquel errait incessamment un rictus ironique ou sensuel. . .
IL n'accordait, disions-nous, aucune attention particulière aux visiteurs... et cela était vrai, avant l’arrivée d’Anatole de Blangy. Mais dès que ce dernier eut fait son entrée, il ne le quitta plus des yeux.
Ni Anatole ni Laura ne prenaient garde à lui.
Laura était, en ce moment, tout entière À l’admiration que la vue de ces merveilles provoquaient en elle, et Anatole, qui était connaisseur, du moins en ces sortes de choses, s’absorbait, de son côté, dans le dénombrement de ces mille riens qui coûtent si cher, qui durent si peu et auxquels les femmes attachent tant de prix.
Cependant Laura commençait à s’impatienter de ne point voir arriver celui qu’elle cherchait... elle pensa que, puisqu'il n’était pas au premier étâge, c'était sans doute au rez-de-chaussée qu'il s’attardait, et, prenant le bras d’Anatole, elle se disposait à l’entraîner vers l’escalier, quand un incident singulier se produisit,
Au moment où Anatole se dirigeait vers la porte, il crut entendre prononcer son nom derrière lui, et se retourna avec étonnement.
Mais il ne vit que l'étrange personnage dont nous avons parlé, qui le regardait de son oeil oblique, pendant que sa lèvre ébauchait un sourire énigmatique,
Anatole sentit une sourde irritation lui monter au coeur,
—Pardon, monsieur, dit-il, d’un ton hautain... n'est-ce pas vous qui venez de prononcer mon nom ?
—Moi-même, monsieur... répondit son interlocuteur,
—{jue me voulez-vous ?
—Je désirerais vous dire deux mots.
—Mais je ne vous connais pas!..,
—Je m'appelle Renardin et j'ai été fort lié avec M. le comte de Blangy, votre père,
—Cela ne m'explique pas...
—Accordez-moi deux minutes: tirons un peu de ce côté, ct j'espère qu'il ne me faudra pas longtemps pour vous faire comprendre l'intérêt supérieur qu’il y a pour vous à écouter un homme qui peut, à son gré, faire rompre Votre mariage avec mademoiselle Edmée Parville ES
Anatole fit un mouvement et regarda plus attentivement l'homme qui lui parlait.
Et tout d’abord, il lui dé-'nt.
Cette tête de fouine, ces 3 1X troublants, ce rire gardonique, tout cela le mettait en défiance, et quoi qu’il en eût pourtant, il sentait vaguement qu'il y avait un danger dans cet homme,
Il se tourna vivement vers Laura.
—Je te rejoins, dit-il d’un ton rapide... Continue ton examen sans moi, et avant dix minutes.
Laura séloigna.
En réalité, quoique Anatole ne dût pas la gêner beaucoup, elle n’était pas fâchée d’être seule... elle continua done son chemin, et, peu après, elle descendait lentement les marches de l'escalier.
Anatole sétait rapproché de Renardin.
—Et maintenant... lui dit-il, faisons vite, je vous prie... parlez; qu'avez-vous à me dire?
Renardin l’entraîna dans l’embrasure d’une fenêtre,
et ile passèrent derrière deux grands rideaux de velours ui les masquaient tout à fait,
—Là! dit-il d’un ton satisfait ; de cette fugon nous sommes chez nous, et nul ne pourra dire que vous avez échangé quelques paroles avec Me Renardin,
—Quel inconvénient voye vous done à ce qu’on me voit avec vous ?
—Aucun pour moi, che, monsieur, je vous prie de le croire,
—Voyons donc... et apprenez-moi. . .
Renardin réfléchit une seconde, comme pour bien peser ce qu'il allait dire.
Puis il reprit :
—Voici, dit-il; l’autre soir, j'ai causé quelques instants avec M. Langlois qui est l’homme de confiance de M. le comte, et je l'avais prié de dire à M. votre père que je désirais être reçu par lui, le lendemain matin, entre dix et onze heures... .
—Eh bien ?
—Æh bien... quand je me suis présenté à l’hôtel, il ma été impossible de pénétrer jusqu’à M. le comte, ct c'est M. Langlois qui m’a reçu.
—Que puis-je faire à cela ?
—Rien assurément. Laissez-moi continuer; M. le comte m'a donc fait dire qu’il ne pouvait me voir, qu’il le regrettait beaucoup ot qu'il jugeait inutile que je me présentasse de nouveau. . C’était un congé, dont la rigueur était à peine atténuée par quelques billets de mille qu’il me faisait remettre.
—Et que vous avez pris.
—Pardieu! Il y avait quelque temps que je n’en avais touché... et ces petits fafiots-là ça fait toujours plaisir à voir... seulement, à la réflexion, je vis bien vite que ce n’était pas mon compte !
—Votre compte! fit Anatole étonné... est-ce que
per hasard, M, de Blangy anrait contracté quelque dette envers vous ?
Renardin s’inelina avee humilité,
—Une dette de reconnaissance, répondit-il, une simple dette de reconnaissance. . et celles-'à. .. on ne s’en acquitte jamais :omplètement.
—Comment ?
—11 y a Ces choses que je ne puis vous confier, monsieur. mais...
— Enfin, qu'atterdez-vous de moi ?
—VPresque rien. Vous allez voir: fout à l'heure, ou ce soir, ou demain, sous peu enfin, vous vous trouverez en présence de M. le comte... ch bien, ce que je vous demande, c’est de lui raconter que vous m'avez rene u= tré... et que je me suis montré un peu mécontent... pas irrité... mécontent-—surtout ! que je désire l’entretenir quelques minutes... et engagez-le, cryoez-moi, À maccorder l’honneur de cette entrevue! car voyez-vous, cher monsieur, il ne faut pas jouer avec les choses s6rieuses.
Je ne suis pas méchant, mais j'aime les égards... Quand on est humble et petit... c’est naturel. Eh bien, que le comte, encore une fois, consente à m’entendre. et, si vous le voyez hésiter, dites-lui qu’il y va peut-être de sa fortune... de la vôtre... et que votre union avec mademoiselle de Parville dépend de la résolution qu'il prendra.
—Vous me donnez là une sinulière commission... fit Anatole tout hésitant.
—Enfin vous voulez bien vous en charger? insista Renardin. *
Le jeune homme se dressa à cette question, faite d’une voix presque impérieuse, et soulevant le rideau d’un geste vif et prompt:
—Quant à cela, monsieur, je me consulterai, répon-
dit-il avec hauteur, et je verrai ce qu'il me conviendra de faire,
Puis saluant de la main, il traversa la ch tmbre et dis. parut,
Renardin réprima un mouvement de vive irritation.
-Le fils vaut le père! . balbutia-t-il dès qu’il eut vu s'éloigner le jeune homme, mais qu’ils prennent garde l’un et l’autre, car, si le comte se montre récalcitrant.…
Et, pesant à un autre ordre d'idées, il ajonta avec un frisson: :
—Ah!... pourquoi me tient-il avec ce document redoutable! être riche! être riche! et n'avoir plus cette rouge perspective devant les yeux ! seulement, pour cela êl faxdrait...
À son tour, il écarta lentement rideau et se disposa à rentrer dans la chambre,
Mais presque aussitôt il s'arrêta, inquiet et soupconneux.
Il ÿ avait appuyé contre la patère de la fenêtre un homme qui laceueil!it quand il parut, par un geste d’intelligence et un salut mystérieux.
Renardin était de nature résolue. I] dimait les situations nettes et franches ct allait droit au danger avant que le danger ne vint à lui.
Evidemment, et homme avait entendu la conversation qu’il venait d’avoir avec Anatole de Blangy.
Quel mal y avait-il à cela? Il n’en voyait aucun. Il voulut apprendre tout de suite s’il se trompait.
Et il marcha à l’inconnu,
Mais au moment où il allait l’interroger, ce dernier le prévint, de la façon la plis courtois, en lui épargnant la moitié du chemin,
—Ne vous creusez pus l'esprit, che, .onsienr, dit-il en même temps; je devine que vous êtes intrigué, et je viens tout de suite mettre fin à votre emberras... Oui,
oui, c'est bien À vous que s'adresait mon salut de tout à l'heure, et si je me auix permis cet acte de politesse, avant d'être connu de vous, c'est qu'il n'y avait ici personne qui put nous présenter l'un à l'autre, Or, comme j'avais à vous parler, j'ai passé par-dessus les formalités d'usage, et vous voudrez bien me pardonner,
Pendant que l'inconnu parlait, Renardin l'avait examiné avec intérêt et du premier coup d'oeil, il conçut de lui une haute opinion,
Physionomie intelligente et vive, lèvres railleuses, ot deux yeux dont la flamme aveuglait.
—{Celui-ci ner pas un st, pensa Renardin, que peut-il me vouloir ?
Et revenant à son interlocuteur :
—le vous pardonne très volontiers, dit-il, et j'avoue que je suis curieux de savoir à quel propos...
—Ne cherchez pas, je vais vous le dire, monsieur Renardin...
—Vous connaissez mon nom ?
—Vous avez pris soin de me l’apprendre, en k donnant tout à l'heure au fils de M. le comte de Blangy.
*—Oh! oh! vous écoutiez aux portes!... voilà une singulière habitude de la part d’un homme bien élevé.
—Je n'ai pas la prétention, non plus que vous, cher monsieur, de passer pour un parfait gentleman... Maie j'ai coutume d'observer tout ce que je vois, et de retenir tout ce que j'eatends, C'est à cela que j'ai dû de faire mon chemin dans le monde,
— Il est des personnes qui pourraient trouver excesaif et déplacé ce soin que vous prenez de surprendre des
qui ne vous appartiennent pas.
inconnu eut un rire silencieux, pendant que ses sourcils se rapprochaient pour donner à sa physionomie une expression presque farouche,
—Voilà qui m’a toujours fort peu inquiété, répliquat-il d’une voix nette et ferme; j: tue v : colibri à deux
cents mètres, un homme à huit cents, . . ot Je Pis aussi pou de cas do la vie des autres que de la mienne, . ,
—Ce n'est pas une raison...
C'en est une pour moi!,,, Mais ho nous égarons Pus, voulez-vous? Depuis que je me connais bien, — ji] y a de gr bonnes années, — j'ai perdu le moins de temps pôssible en bavardages, et ce n'est pas en vieillisant que je comamencerni, Nous causons là tous les deux de choses indiffén ntes, comme si nous n'avions rien de mieux à faire. Redevenons pratiques; je crois que nous nous en trouvorons bien, l’un et l'autre n'est-ce pas votre avis ?
—“{Comme vous voudrez,
—L'entrotien ner : ra que plus utile pour vous Comme pour moi.,, ne si tout à l'heure j'ai surpris votre conversation ave M, Anatole de Blangy, ce n'était pas dans le but de s isfaire une curiosité banale... Non!... S$ alement, depuis quelque temps, je vous observe. Vous m'inténesez, Et je n'étais pas fâché de savoir sur vous quelque chose de plus personnel que ce jue j'avais appris jusqu'à ce Jour,
- Ah! çà... mais... fit Renandin avec un rire contraint, c’est de l’inquisition ?
—En Amérique, nous n'avons pas d’inquisitiou, mais nous sommes positifs, et si on nous l'a reproché quelquefois, nous ne nous en sommes jamais mal trouvés.
—Au moins, me direz-vous Pourquois je suis devenu l'objet de vos obse“vations ?
—Je n’y vois point d'inconvénient, Du premier jour où je vous ai vu, vos traits m’ont frappé, le souvenir de votre personne s'est attaché À moi avec une persistance des plus étranges, ot il m’a semblé que ce n’était pas la premièn: fois que je vous voyais.
—Vri ment !
— Ok! comme vous dites en F: ince, j'ai l'oeil américain, et je me trompe rarement.
—{0ù m'avez-vous done rencontré? fit Renardin, en soutenant avec audace le regard pergant de son interlocuteur,
Celui-ci dessina pou la seconde fois ce rire silencieux qui lui était familier,
—N'aves-vous jamais été on Amérique, cher monsieur? demanda-t-il brusquement, d'un ton qui affirmait bien plus qu'il n'intorrogeait,
Renardin se raidit violemment contre le trouble qui menaça de l'envahir à cette question inattendue,
—Moi! répliqua-t-il... êtes-vous fou?... et qu'aurais-je élé faire en Amérique ?
—On ne sait pas... répondit | inconnu,
—Jamais !
—Je me serai trompé alors, et il existe, en ce cas, de par le monde, un homme qui vous ressemble d'une façon invraisemblable, — Je me suis trop hâté d'écrire à Cincinnati,
—-Cincinnati! répeta Renardin, malgré lui.
—Connnitriez-vous ce pays?
—Nullement,
—J'ai fait fausse route! D'ailleurs, à vous l'avouer franchement, je n'étais pas bien sûr de mon fait : l’homme À qui vous ressemblez, ne s'appelait pas Renardin.
—Vraiment! Comment s'appelait-il ?
—Attendez! un nom vulgaire... Ah! Durandeau !.… C’est bien cela. . Durandeau!
Renardin ne broncha pas, et son interlocuteur s’'inolina.
—I1 me reste, monsieur dit-il, À vous prier de vouloir bien agréer mes excuses... et je ne puis mieux faire, en vous quittant, que de vous laisser ma carte, pour le cas où vous auriez besoin de mes services... Croyez que si l’occasion s’en présente jamais, je serai trop heureux de vous êüre utile ou seulement agréable...
Et ayant salué de nouveau, il s’éloigna, après avoir
remis sa carte à Renardin qui était resté soucieux et préoccupé.
—Singulier homme! balbutia-t-il... il me connaît... C'est sûr:.. Mais quel est-il... que veut-1?.., Qui ine dira ?...
Renardin avait, en parlant de la sorte fivissé entre ses doigts nerveux, la carte qu'on venait de lui remettre; il y jeta un coup d'oeil, et l'effet fut instantané et foudroyant,
—Lui! Lui! s'écria-t-il avec un mélange d’étonnement et d'inquiétude,
TL est à peine besoin de dire que le nom gravé sur cette carte était celui de Jonathan de Cincinnati!
Cependant ce dernier n’était pas allé loin.
Il avait descendu l'escalier, s'était arrêté un moment au rez-de-chaussée, .et après s'être assuré que son jeune codpagnon ne s’y trouvait pas, il avait gagné le vestibule.
Là il rencontra un homme qui paraissait attendre, assis sur une banquette.
Un homme de quarante-cinq ans environ, type américain dans toute sa pureté, les cheveux roux, taillés en brosse ,la barbiche iongue de même couleur et la lèvre rasée.
Quant à l'oeil, on eût pu dire que c'était tout un monde ! ,
Petit, vif, mobile, d’un gris bleu clair qui tirait parfois sur le rouge, et dont la flamme intense scintillait incessamment sans, pour ainsi dire, se fixer sur aucun objet.
Il ne fallait pas e’y fier. Cet oeil-là était bien connu et bien apprécié de l’autre côté de l'Océan, et il n’y avait guère que celui de Jonathan qu’on pût lui opposer.
Pour le moment, il tenait dans sa main gauche un petit morceau de bois qu’il taillait avec un canif dont sa main droite était armée.
Jonathan alla à lui et lui toucha légèrement l'épaule.
—Monsieur Cox, demanda-t-il, d’un ton rapide, qu'est devenu le jeune gentleman qui m’accompagnait ?
— Il y a quelques minutes. qu’il est parti... ; ré. pondit M. Cox.
—A-t-il vu la jeune femme qui nous suivait au Bois ? ; —Je ne pense pas...
arrivait, —-Quelle est cette jeune femme. e —La maîtresse de M. Anatole de —Et elle s’appelle?. . .- —Laura...
Jonathan approuva du gest.
—Bien, dit-il, mais ce n’est Pas pour vous parler de cette femme que je viens à vous.
—Je m’en doute bien.
— Avez-vous remarqué l’homme à museau de renard,
qui se promenait tout à l'heure dans les appartements du premier étage ?
—Parfaitement ,sir Jonathan.
— Vous savez qui il est ?
—I se fait appeler Ren--lin, mais il fut un temps où il portait un autre nom.
—Durandeau ?
—Précisément.
—C'est affaire à vous, dit-il avec une satisfaction non
équivoque; je vois que mon ami le chef de la détective de New-York ne m'avait pa ‘“ompé
m'envoyait un auxiliaire précieux. “perdu votre temps.
— Il faut en perdre le moins possible.
-—C’est mon avis. Aussi j'espère que nous nous entendrons.
—Je travaillerai de mon mieux.
—A la bonne heure... Mais poursuivons. Ce Renardin, conservonslui son nouveau nom, puisqu’i pa- “raît lui plaire plus que Pautre qui lui rappelle proba-
car il e’éloignait comme elle
Blangy.
en m'assurant qu’il Vous n’avez pas
ET, ve
blement de dé-sagréables souvenirs... Ce Renandin, je veux avoir sur lui les renseignements les plus complets,
—De quelle nature ?
—Mais... Son domicile d’abord,
— 11 demeure rue du Helder, 14.
—Ah ! ah!
—Depuis quinze jours seulement; car auparavant il habitait une mauvaise chambre garnie, rue Saint-Louis: enb’Ile,
— Diable! ceci indique qu’il s'est opéré un changement intéressant dans sa fortune.
—Ù paraît qu'il aurait reçu récemment quelques banknotes de la générosité de M. le comte de Blangy.
Jonathan jeta à son interlocuteur un regard où perçait une pointe d’admiration.
—Et comment, depuis une semaine seulement que vous êtes à Paris, pouvez-vous avoir été si exactement renseigné ? demanda-t-il, surpris et charmé,
—Oh! ‘le la manière la plus simple, répondit modestement M. Cox. C’est moi qui ai succédé à M. Renardin, dans l'hôtel de la rue Saint-Louis-en’Ile.
—Parfait ! parfait ! je comprends... Eh bien! il faut continuer.
—C’est ce que je ferai.
—Je désire notamment connaître sa vie publique et privée. .. savoir ses habitudes... ses fréquentations et pénétrer, surtout, le mystère de ses relations avec le comte de Blangy...
—Je m'en occupe.
— Et avez-vous quelque espoir de réussir ?
—J’en suis certain,
Jonathan fit un geste d'approbation.
—AÀ la bonne heure, répondit-il, et je n’ai rien à relever à iout ceci. Toutefois, avant de mvéloigner, j’ai une dernière observation à vous adresser.
— Laquelle ?
—Le chef de la détective, en vous adressant à moi, ne m'a point fait connaître le prix qu’il attachait à vos services... ne vous êtes-vous pas entendu avec lui, sur le chiffre des honoraires que vous attendez de moi?
M. Cox remua humblement la tête.
—QOh! c’est inutile, répondit-il d’une voix plus calme; sir Jonathan est connu à New-York; on sait qu’il est généreux pour ceux qui le servent bien, et je ne demande que la rétribution légitime des services que j’aurai pu lui rendre.
—Vous êtes un homme ; ratique, M. Cox... fit Jonathan, décidément enchanté; et je puis voas assurer d'avance que vous serez content de moi.
Cette fois, il traversa le vestibule, gagna le pare, et remonta peu après dans son landau.
M. Cox n'avait pas bougé; assis sur su banquette, il s'était remis à tailler son petit morceau de bois, et parut s’absorber uniquement dans cette distraction essentiellement américaine.
Toutefois, en dépit de l'attention qu’il y donnait, son regard se dirigeait de temps à autre vers l’escalier et il suivait les visiteurs qui montaient au premier étage ou en descendaient.
Et d’abord, il vit passer Laura, rejointe bientôt par Anatole de Blangy.
La jeune femme paraissait maussade: elle n'avait pas rencontré celui qu’elle cherchait, et elle faisait retomber sur son compagnon, la mauvaise humeur qu’elle en éprouvait.
Mais Anatole n’y prenait pas garde.
Il semblait lui-même préoccupé et soucieux, et c’est évidemment à sa conversation avec Renardin, qu’il fallait attribuer cet état de son esprit,
M. Cox, du reste, ne s’y attacha pas.
Renardin venait d’apparaître, suivant Laura (An-
ce, et l’enveloppant d’un regard où il y avait plus qu’une curiosité banale,
M. Cox se leva, et par un mouvement qui pouvait n'être que très naturel, il alla s'appuyer contre un des côtés de la porte de sortie, l'oeil fixé sur la jeune femme qui allait disparaître,
Et quand Renardin passa près de lui:
— Charmante femme! murnura-t-il, assez haut pour que ce dernier l’entendît,
Renardin se retourna vivement, et, chose bizarre, dès qu'il aperçut M. Cox, son regard ne put plus s'en détacher,
On eût dit que le visage de l'Américain avait tout à coup éveillé en lui un souvenir intéressant, quoique vague encore.
M. Cox se laissa complaisamment regarder, puis, au bout de quelques secondes, il se prit à rire bruyamment.
Renardin redoubla d'attention.
—Ah! ah! fit M. Cox, je vois qu vous me reconnais. sez.
—Moi!... vous!... balbutia Renardin, au comble de la sunprise. |
—KEh, pardieu! il n’y aurait là rien de bien étonnant.
—Je ne sais ce que vous voulez dire,
— Regardez-moi bien! Rappelez-vous! il y à cino ans à peu près, à Cincinnati...
—Hein..…
—Je vais vous aider... Ah! il faisait nuit... mais tout de même on garde longtemps le souvenir de pareils incidents... C'était au presbytère. .… il y avait là deux hommes qui ne se connaissaient pas auparavant, mais qui s’étaient entendus tout de suite; l’un de ces deux hommes avait offert à l’autre une certaine quantité de banknotes, et l’autre les avait reçues... I] s’agissait.
Renardin prit brusquement le bras de son interlocuteur.
—Silence ! taisez-vous, lui dit-il à voix basse.
—Je vois avec plaisir que la mémoire vous revient, fit M. Cox.
—C'est done vous...
— C'est moi qui ai reçu les banknotes, .. et vous qui les avez données, Voyons, vous voilà tout interdit, estce que je suis si changé que cela?... Moi, je vous ai reconnu tout de suite,
—Qu'êtes-vous done venu faire à Paris ?
M. Cox cligna de l'oeil.
—Ca, c'est toute une affaire ,dit-il, et nous en causerons tout à notre aise, si vous voulez bien me jpermettre de vous revoir; je sais bien des choses que vous ignorez... vous en connaissez que je serais heureux d'apprendre. A nous deux, nous pouvons faire quelque chose d’utile. Quand pourrez-vous m'accorder quelques «minutes d'audience ?
—Mais... je ne sais...
—Oh ! ne vous gênez pas pour moi! protesta M. Cox: je serais désolé de vous causer le moindre embarras, j'attendrai votre bon plaisir! Mais quand vous aurez vu M. le comte de Blangy, et que vous aurez pris ses instructions, j'espère que vous ne refuserez pas de m’écouter à mon tour.
Renardin était fort perplexe... Sans se rendre un compte bien net de ce qu’il éprouvait, il lui semblait que Ja présence de cet homme était un danger, et il se demandait comment il parviendrait à le conjurer.
Après tout, le plus prudent était encore de ne rien brusquer et de voir venir, en gagnant du temps.
—Je serai certainement heureux de vous revoir, répondit-il aussitôt, et si vos voulez me laissez votre adresse... | ns
—C’est inutile, puisque je connais la vôtre, répliqua
M. Cox; dans quelques jours, je déposerai, rue du Helder, 14, un mot qui vous indiquera le jour et l'heure où *e serai libre, et je ne doute Pas que vous ne vous arsangiez de manière à m ‘éviter de revenir une seconde fois,
Renardin s'étonna bien un peu du ton presque comminatoire dont ces derniers mots furent prononcés, mais il ne vit aucun intérêt à se montrer susceptible, et remettant à faire ses réserves, il fit un geste d’acquiescement.
—Soit, répondit-il : soit ! je vous attendrai donc rue du Helder; et croyez au vif plaisir que j'aurai à vous recevoir, quand il vous plaira de vous y présenter,
Les ‘eux hommes se saluèrent alors avec toutes les marques d'une politesse exquise, et pendant que M. Cox reprenait son canif et son morceau de bois, maître Renardin s'empressait de gagner les Champs-Elysées.
Dès q\’il eut fait une centaine de pas, il héla un reimise qui passait, et monta rapidement à l’intérieur.
—Rue de Varennes, 24, cria-t-iLau cocher.
Et la voiture partit aussitôt.
Le comte de Blangy était dans 4on cabinet, attendant l'heure du déjeuner, I était rentré de son cercle fort tard dans Ja nuit, et s'était levé de bonne heure,
Le comte avait été un grand joueur autrefois; mais, depuis cinq années, il semblait s'être sérieuxement amendé, 11 menait bien toujours In vie à grandes guides, mais la mort du due qui l'avait fait riche et lui avait donné l'administration d'une immense fortune, devait l’amener, en Ini inspirant des devoirs nouveaux, sur la pente d'idées d'ordre et de tenue, et il est certain que depuis ces cinq années écoulées, on eût trouvé peu à reprendre dans sa conduite.
Etait-ce l'âge qui était venu? était-ce la pensée d? son fils qui grandissait et avait besoin d’un eyemple ? n’était-ce pas plutôt d'autres soucis? Toujours est-il que peu à peu il s'était transformé, et qu" maintenant il ne songeait qu'à la situation qu'allaient sui faire ces trois millions laissés par le due et dont personne désormais ne pouvait lui disputer la possession.
Et puis, il y avait ce mariage d’Anatole avec Edmée qui le préoccupait de. ‘+ longtemps.
M. Parville était le pius riche et le plus solide banquier de Paris: sa fille était une charmante enfant: il y avait là une dot qui ne s'élevait pas à moins d’un million; c'était l’avenir d’Anatole assuré, ei ia sécurité pour lui-même, de quelque catastrophe qu'il pêt être menacé,
Car, bien que le comte ne crût pas qu’une revendi-
cation pt jamais s produire à propos de l'héritage du due; bien que, en dépit des démarches faites en France et à l'étranger, on n'eût pas trouvé trace de l'enfant de Roger, ceepndant, il était certain que cet enfant avait existé, et tant que la preuve de sa mort ne serait pus fait», on pouvait toujours craindre quelque incident inattendu, provoqué par l'envie ou la cupidité,
Le mariage d'Anatole s'inposait done comme le meilleur môyen de parer à toute éventualité, et M. de Blangy ne négligeait rien pour en hâter la conclusion.
Du rest, M, Parville avait toujours paru accueillir la recherche du comte avec une faveur marquée ; si cela n'avait dépendu que de Jui ,les deux jeunes gens eussent été unis depuis plusieurs mois, et mademoiselle Edmée Parville se fût appelée vicomtesse de Blangy.
C'est à ce qui chatouillaît particulièrement Ja vanité du banquier; il ne pouvait borner son ambition à faire partie des classes dirigeantes... et il se fût incliné volontiers devant un blason, un titre où mâme une simple particule !
Seulement, il y avait un obstacle!.., un grave obstacle, ;
M. Parville n'en avait pas parlé au comte, mais il s'était vu, bien malgré lui, contraint de traiter les choses avec plus de circonspection.
Cet obstacle... c'était Edmée!..,
Après tout, n'est-ce pas de son bonheur qu’il s’agissait, et le bonheur, À dix-huit ans, ce n’est pas à un titre qu’on de demande !
Edmée n'avait rien dit pourtant !
Quand son père lui avait parlé de ce mariage, elle s’était contentée de pleurer, et toutes les paroles qu’elle eût pu dire, n’eussent pas valu ses larmes,
M. Parville n’insista pas ce jour-là, mais il revint à ka charge, à quelques semaines de distance, et, comme
Edmée ne fit plus alors entendre aucune plainte, qu'elle ne versa plus aucune larme, il crut qu'il l'avait gagnée.
Il n'en était rien! F
Sa résignation n'était qu'apparente, .. Cer, à partir de ce jour, ses joues, se prirent à pâlir, un voile de mélancolie #2 répandit sur son front, et la vicille Uraule ne put s'empêcher d'adresser à ce sujet des remontrunces bien senties au malheureux banquier,
M. Parville l'envoya promener... mais, le lendemain, il avait ave: M, le somte de Blangy un entretion sérieux à la suite duquel ii fut convenu que, tout en maintenant l'engagement qu'ii avait pris, M, Pa obtiendrait un délai qui permit à Edmée de mieux connaître Anatole, et de se faire àl'idée de quitter son père, et la vie calme et douce qu'elle menait auprès de lui,
L'ntrevue avait été trop cordiale, et M. Parville s'etait exprimé en termes trop chaleureux, pour que le comte conçut la moindre inquiétude, — Néanmoins, ce retard le désobligeait, et sa crainte venait surtout de la conduite de son fils, qui, depuis quelque temps, selon ce qu'on lui avait dit, s'affichait beaucoup dans les petits théâtres, et mème au Bois, en compagnie de demimondaines,
Ce n’était pas là, assurément, une chose bien condamnable aux yeux du comte, mais Edmée n'avait pas les mêmes raisons d’indulgence; elle avait été élevée en petite bourgeoise ignorante des coutumes du grand monde, et c'était un danger sur lequel il fallait veiller,
M. de Blangy songeait donc à toutes ces choses, et il
“allait et venait à travers son cabinet, se creusant l’esprit pour trouver un moyen de vairsre les hésitations d'Edmée.
De loin en loin aussi, le souvenir de Renardin ge présentait à lui, et un nuag: passait rapide eur son front, dont il n’altérait pas du reste la géré it.
En c moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Anatole entra ; le comte s'arrêta au milieu de la chambre,
—Ah! c'est toi! dit-il visiblement satisfait, tu arrivos du Bois ?
Oui, mon père, répondit le jeune homme,
Déjeunes-tu avec moi?
Je vous remercie, J'ai un rendez-vous ct je suis même un peu en retard,
Est-ce que mademoiselle Laura n'aime pas à attendre ?
Anatole regarda son père avec un sourire,
Tiens !on vous a parlé d'elle, dit-il, auns Je moindre embarras,
Parbleu ! on ana nasuré même qu'elle était très jolie, et qu'elle te coûtait fort cher,
— Vous ne m'avez pas encore {axé mes caprices, objecta le jeune homme avec enjouement,
Et je ne commencerai pas aujourd’hui, répliqua le comte; seulement, j'aurai peut-être quelques obser. vations à te faire à ce sujet,
— C'est que j'ai si peu de lemps de les écouter,
-Ce ne sera pas long; au surplus, ce n'est pas à cause des dépenses auxquelles tu peux te livrer que je voulais t'adresser des observations, c'est bien plutôt sûr le sans-gêne avec lequel tu te conduis! T1 n'est pas adroit de s'afficher comme tu le fais quand on est, comme toi, à la veille de se marier. |
Oh! je ne suis pas pressé,
Cest possible, mais moi, je tiens à ne pas perdre de temps.
Mademoiselle Edmée ne paraît pas non plus en avoir une forte envie.
“Tu ne fais rien pour cela, et plus d'une à sa place, Y aurait pont-ôtre renone4
—Où serait le mal
—Le mal serait de laisser échapper une fille unique dans la main de laquelle on mettra un million le jour
de son anariage, sans que la fortune du père s'en trouve notablement diminute,
- Ne sommes-nous pas riches aussi ?
Nous le serons, je l'espère, un jour... Mais en attendant, qui sait ce qui peut arriver?
Auriesvous quelque sujet de crainte ?
—Je n'en ai aucun... Cependant...
—'ependunt ?
—Non!... pus aujourd'hui... tu n'as pus le temps, et cela nous entraînerait trop lein... Mais, crois-moi, use de ménagements, Ne te montre pas trop au Bois et au théâtre avec des femmes qui pourraient nuire à ta considération, et quand tu verras mademoiselle Parville au bal que son père donne c soir, rue de Trévise, traite-la avec l'attention que sa beauté mérite: je suis assuré quel Le aura gré de l'empressement que tu lui témoigneras. Ce que je te demande n'est pus difficile... et tu je forns ?
—Je vous le promets,
—Bien! j'y compte, et maintenant va à tes plaisirs, et doûne un bijou de plus à mademoiselle Laura.
Anatole se disposait à s'éloigner, quand un valet entra qui remit une carte au comte,
Pendant que ce dernier lisait, Anatole était revenu sur 48 pas.
—À propos, dit-il vivement, jai fait tout à l'heure, une rencontre assez bizarre dont je m'étais bien promis de vous parler, et que j'allais oublier,
— Qu'est-ce done? fit le comte,
—Un homme qui m'a arrêté chez Brimborion, dont j'étais allé visiter l'hôtel, en revenant du Bois, et qui ma prié de vous demander pour lui, quelques minutes d'audience.
—Quel est cet homme ?
Je ne le connais pas,
Enfin... il a un nom...
— 1 s'appelle Renardin,
Le comte fronça les sourcils,
Pindieu! dit-il avec une colère mal contenue, Voilà un coquin qui devient bien importun, .. il ose s'adresser à toi quarl il te rencontre, Son audace ne connattra bientôt plus de bornes, . , et il faut en finir avec lui, au plus tôt!,,,
Puis, se tournant vers de valet :
—Faites entror la personne qui vous à remis cette carte, ajouta-t-il d'un ton bref,
Quelques secondes plus tant, Renardin pénétrait dans le cabinet du comte de Blangv,
Renardin en se rendant chez le comte, avait obéi à un sentiment qu'il n'avait pas pris la peine d'analyser, La rencontre qu'il venait de faire de l'étrange M, Cox, les quelques paroles qu'il avait recuoillies au cours de In conversation, mille autres choses encore inwppréciables l'avaient mis sur la pente de pensées nouvelles, et instinctivement, il avait jugé prudent de faire une dernière tentative auprès de M, de Blangy, et de prendre avec Jui certaines dispositions qui lui paraissaient urgentes,
Si M. de Blangy le repoussait, — et il s'y attendait bien, — il irait trouver M, Cox ot verrait quels projets celui-ci apportait de New-York, Dans le cas contraire, c'est-à-dire, si le comte se montrait de bonne composition il couperait court une bonne fois à toutes ses appréhensions en liquidant sa situation à l'aide d'une transaction honorable !
A son grand étonnem: il n'eut pas plus tôt fait passer sa carte que le comte donna l’ordre de l’introduire,
— Tiens! pensait en gagnant ke cubinet de M. de Blangy ; est-ce que je serais arrivé au bon moment.
Mais dès qu'il fut entré, il ‘it tout de suite qu'il se
trompait et remarqua bien vite l'expression irritée répandue sur les traits du comte,
Cela le dérouta un peu sans lui faire perdre co; &nance et il s'inclina avec humilité, sans rien laisser nv raître de son trouble.
Du reste, le comte commencer aussitôt et sans préambule :
—Ainsi, c'est encore vous, dit-il d’un ton saceadé et violent ,sans même jeter un regard sur le malheureux Renardin; je vous avais cependant fait dire par Langlois que j'espérais bien ne plus vous revoir... Vous vous êtes obstiné; vous avez poussé l'audace jusqu’à
vous adresser à mon fils, et si je vous reçois en ce moment, c’est uniquement pour vous dire que votre importunité m'obsède, et que si vous me poussez à bout, je pourrais bien user des moyens que je possède, pour éloigner à jamais un personnage trop imdiscret et l'envoyer au bagne où il devrait être depuis longtemps.
Renardin s> gurda de protester, et courba Le front sous cette terrible menace.
— Monsieur le comte est bien dur pour moi! murmura-t-il, dans une attitude humilite.
—N’ai-je pas assez fait, jusqu'a présent ?
—Dieu me garde de proférer la moindre plainte...
—Que voulez-vous alors ?... Que demandez-vous ?... Est-ce encore de l'argent? toujours !... Croyez-vous qu'une pareille situation puisse se prolonger davantage... et n'avez-vous pas été assez pavé, pour le service que vous m'avez rendu ?
Renardin ne répondit pas inunédiatement.
Seulement, pendant le silence qui succéda aux paroles du comte, il releva lentement le front, si bien qu'au bout d’un moment, on le vit droit, ie regand brillant el la lèvre raïlleuse.
—Monsieur ie comte est bien bon de rappeler le service que j’ai eu le bonheur de lui rendre, répondit-il à
voix cauteleus; moi, je n'aurais jamais osé invoquer ce souvenir; mais, puisque vous y faites allusion, je me permettrai d'ajouter que je n’ai point cessé un jour d'être dévoué à vos intérêts, et que même, si j'ai tant insisté pour être roçu, c’est que, en ce moment, une occasion va probablement se présenter où mon zèle pourrait encore une fois être utilement employé.
Sur ces derniers mots, le comte fit un brusque mouvement, et se mit à observer plus attentivement l’ancien notaire.
—Qu'est-ce à dire? fit-il avec hauteur; et de quelle occasion parlez-vous ?
— Oh! ce n'est encore qu'une hypothèse, repartit Ronardin, mais si j'en crois mon flair qui est assez subtil... je ne serais pas étonné qu'il ne se préparât à cette heure quelque machination.….
— Une machination, dans quel but?
Renardin allait répondre... un valet entra qui annonça au comte que le déjeuner était servi.
Le comte fit un geste de vive contrariété, pendant que Renardin simulait un commencement de retraite.
—Dites que je déjeunerai plus tard, fit M. de Blan- £y au valet.
Et dès que ce dernier se fut retiré, #l se tourna vers Renardin qui revint sur ses pas.
—Une machination ! répéta-t-il d’un ton rapide... à quel propos... dans quel but... contre qui?... Répondez...
Renardin haussa les épaules.
—Mon Dieu! on ne sait jamais au juste, dit-il; vous comprenez! depuis la mort du duc de Kervenny, moi, par intérêt pour monsieut le comte, je suis toujours ar le qui-vive. Or, la vie est pleine de surprises de ce genre, et il se pourrait faire qu’au moment où l’on y penserait le moins, quand on se croirait sûr de tou-
LT
th
cher enfin aux trois millions, un incident vint à se produire, qui remît tout en question.
—Quel incident? — interrogea le comte, que les réticences calculées de Renardin irritaient sourdement.
—Vous savez quelque chose ?
—Presque rien.
——Quoi!... encore ?
— Voici... c'est à ce qu'il paraît le jour aux rencontres, et dans ce même hôtel où j'ai eu l'honneur dé changer quelques mots avec M. Anatole, je me suis trouvé, tout d’abord, en présence d'un homme dont M, le comte doit avoir beaucoup entendu parler depuis quelque temps.
—Qui cela ? i
—Sir Jonathan, de Cincinnati.
— Précisément,
—I1 vous a parlé ?
—Oh! il n'est pas fier...
—Que vous a-t-il dit?
—Des choses bizarres, sur lesquelles äl y a à réfléchir... et qui n’ont tout de suite donne l’idée qu’il en savait sur mon compte plus long qu’il n’en voulait dire.
—En quoi cela peut-il m’intéresser ?
—Je ne l’ai pas pénétré encore; et si cette rencontre n'avait été qu'un fait isolé, je d’aurais considéerée comme fort insignifiante ; mais, comme j'allais quitter l’hôtel, j'ai été accosté par un second personnage qui, celuilà, a été un peu plus explicite.
—Et ce personnage ?
—Un ‘Américain...
—Encore.
—Il semble que toute l'Amérique se soit donné ren- dez-vous à Paris. C’est une coïncidence, et je n’aime pas beaucoup cela.
—Enfin...
—J’abrège. Ce second personnage s appelle Cox, et c’est lui qui m'a aidé à me procurer des actes de naissance et de légitimité du petit-fils du duc! Cela ne s’est pas fait tout seul, comme vous vous le rappelez peutêtre, car il nous a fallu, les arracher aux flammes qui dévoraient le presbytère où ils étaient déposés, l'affaire a fait quelque bruit, à l'époque, et l'on a été jusqu'à me soupçonner, moi, d'avoir allumé l'incendie que nous avons pourtant contribué à éteindre. Enfin, quoi qu’il en soit de ces calomnies, les papiers sont restés en ma possession, et nul n’en connaît l'existence, si ce n’est vous, monsieur ie comte et mon copain de Cincinnati, qui est M. Cox.
La communication était grave et valait qu'on en tint un compte sérieux.
— Et ce Cox! dit le comte, que vient-il faire à Paris ?
—I] ne me l’a point confié, répondit Renardin ; mais j'ai quelque raison de croire qu’il n’a pas fait le voyage d'Europe uuiquement pour se promener ou venir étudier les moeurs françaises: c’est un malin.
D’après le peu qu'il m'a dit, je suis certain qu’il me file; et qui sait, s’il n’a pas recu mission de me dérober les documents qui serviraient si bien au fils du duc Roger, si, par impossible ,il était vivant!
M. de Blangy avait quitté la place qu'il occupait, et parcourait le cabinet à pas rapides et heurtés.
Le sang affluait à son coeur qui battait violemment. Sa poitrine se gonflait avec force, ec? de rouges lueurs éclairaient par instants son regard troublé.
—Oui, oui! murmura-t-il... J’y ai pensé souvent! Tout est possible!... et si cela arrivait...
Tout à coup, il s'arrêta au milieu de la chambre, et prit le bras de Renardin qui sentit ses cinq doigts mordre sa chair.
—Répondez-moi, monsieur, dit-il d’un ‘ton résolu ;
Wu b
vous avez toujours, je suppose, en votre possession ces documen's dont vous parliez tout à l'heure ?
Renariin fit entendre ur petit gloussemeut sensuel.
—Si je les ai répliqua-t-il, et quelle idée de croire que j'aurais pu m'en séparer. C’est ma seule défense, et je ne les échangerai que contre e* reçu de cent mille francs que j'ai eu l’imprudence de falsifier, en un jour de malheur! Ah! vous n'avez pas oublié, monsieur le comte, que je vous ai offert plusieurs fois cet échange... Mais vous pensiez alors qu'il vous était plus profitable de me tenir par cette menace de bagne éternellement suspendue sur ma tête! pourtant, songez-y un accident est bien vite arrivé, je puis mourir!... je puis être volé, et dans ce cas réflédhisses,
—J’ai réfléchi
— Ah! voilà qui est bien.
—Et dès demain, si vous voulez m'apporter vous-même les actes relatifs au fils du due Roger, je vous rendrai, moi, ce faux, dont la production nuirait quelque peu à votre considération,
Le visage de Renardin rayonna, et c’est à peine il prit garde à l'ironie des dernières paroles du comte.
—Demain ,dit-M, vous aurez ce que vous désirez.
—AÀ la bonne heure.
——$Seulement.
—Quoi ?
—Une simple observation.
—Laquelle? faites vite.
— Ne croyez-vous pas qu’il serait opportun de dét2rminer, dès à présent, le prix que vous attachez à cette petite ‘ransaction.
Le comte regarda Renardin avec surprise.
—Ah! ah! dit-il, il ne vons suffit pas que l’on vous sauve du bagne?
—Au bagne, monsieur le comte, je serais nourri ?
—Vous devenez exigeant.
—La misère !
— N'oubliez pas que je puis vous perdre.
—Je ne l’oublie pas! Je tiens seulement à vous faire remarquer que c’est la possession de trois millions que je vous assure.
—Allons, soit!... J'ajouterai quelques billets de mille francs à la pièce que je vous rendrai,
Renardin salua.
—Monsieur le comte est vraiment bon, dit-il, mais il ne me paraît pas apprécier la situation avec cet esprit de justice dont il m'a donné tant de témoignages.
-— Qu'est-ce à dire? fit M. de Blangy.
—Cest-à-dire, qu’il ne s’agit plus aujourd’hui de ces parchemins stériles, dont vous n’aviez pas à redouter beaucoup la production: il n’y avait naguère aucun héritier qui pût venir vous disputer Jes trois millions du due, tandis que si, par impossible... aujourd’hui... le fils de Roger.
—Il est mort!
—Je le souhaite pour monsieur le comte : mais dans l'hypothèse contraire, avouez que l’on me payerait bien cher les actes que je suis parvenu, au péril de ma vie, À arracher au presbytère de Cincinnati!
Le comte réprima un geste de colère.
—Bien! bien! dit-il, d’une voix vibrante, dont il
cherchuit vainement à étouffer les éclats, vous faites les progrès, maître Durandeau., et je vois que la perspective du bagne n’a plus le don de vous effrayer. Soit! nous verrons jusqu'où vous aurez l'audace de pousser vos prétentions. — Demain, je vous attendrai, et j’espère encore que vous voudrez bien me traiter avec quelque ménagement.
Sur ces mots, il sonna.
—Veuillez reconduire monsieur, dit-il au valet qui parut aussitôt.
Et quittant le cabinet, sans même répondre aux sa-
luts obséquieux de M. Renardin, il gagna la salle à manger.
Le soir avant de se rendre au bal de M. Parville, le comte fit appeler son fils qui donnait ses derniers soins à sa toilette.
Anatole ne tarda pas à venir trouver son père, et quelque légèreté qu’il apportât d'habitude dans toutes les actions de sa vie, il ne put s'empêcher de remarquer l’altération des traits du comte.
—Eh! mon Dieu, qu’avez-vous donc? demanda-t-il en serrant la main que lui tendait son père.
—N’'y prends pas garde, répondit le comte. Seulement, avant de nous rendre à ce bal de M. Parville, je désirais te dire quelques mots.
—AÀ quel propos ?
—C’est la suite logique de notre entretien de ce matin.
—Vous dites cela d’un ton.
—Je ne puis en prendre d’autre, mon cher enfant; parce que la circonstance est grave, et que j’ai bien réfléchi depuis que tu m'as quitté.
—Mais que 3e passe-t-il ? insista Anatole, décidément intrigué.
—Ce n’est rien peut-être, répondit M. de Blangy ; mais peut-être aussi, est-ce la ruine de toutes nos espéœances, l'effondrement de toute notre fortune ?
—Que dites-vous ?
—Je ne puis être plus expiicite, en ce inoment, L'heure est déjà avancée, et il faut que nous nous rendions rue de Trévise, Mais écoute-moi bien, mon enfant : je ne suis ni pusillanime ni lâche; j'ai, plus d'une fois, fait preuve de fermeté, dans le cours de mon existence et je sais, au besoin, regarder bien en face les choses et les hommes: crois-moi donc; nous touchons à une heure solennelle ;joù tout notre avenir est en jeu! où est le danger, d'où et quand viendra-t-il? Je l'ignore encore: mais il existe, je t'en réponds, ct nous devons nous tenir prêts à toute éventualité!
— Et que dois-je faire ?
—Pour le moment, une chose fort simple, que je te recommandais ce matin.
—Me faire aimer de mademoiselle Parville ?
—Le salut est à ce prix.
—Vous m'effrayez.
—Nous n’en sommes pas là! mais n'oublie pas, cette nuit, que tu tiens ta fortune entre tes mains, et que si, par légèreté et indifférence, tu laissais échapper cette occasion... l'héritage du duc serait perdu pour nous à tout jamais!
—Ne pouvez-vous au moins m'en dire plus long ?
—Demain, nous causerons ; dix heures sont sonnées.. la voiture nous attend, partons, et rappelle-toi bien toutes mes recommandations. ;
Quand le comte et son fils arrivèrent rue Trévise, les salons étaient déjà encombrés.
Tout le Paris de la finance s'était donné rendez-vous chez le banquier.
On y voyait également des journalistes, des députés des industriels fameux, un peu de tous les mondes enfin ct cette diversité de contingents contribuait à donner à la fête un aspect particulier et tout à fait spécial.
Les femmes étaient admirablement belles: elles al-
laient et venaient, les épaules nues, ébloufssantes de diamants et de fleurs, causant, riant, préludant mar des caquetages étourdissants, au plaisir de la danse,
On parlait de tout avec la même gaieté insouciante : de la pièce nouvelle, de l'actrice en vogue, du dernier discours politique. .. du plus récent scandale de la cour d'assises. .
Mais ce qui revenait le plus souvent dans les racontars, c'était, d'une part, l'uotel de Brimborion qu ies plus curieuses étaient alles visiter, et, de l'autre, l’énigme que l’homme aux neuf millions avait proposée depuis quelques mois à la pénétration ues sphinx parisiens!..,
— Vous savez, disait la jeune femme d’un des gros bonnets de la Bourse, à une de ses amies ; l’autre aprèsmidi, en allant au Bois, j'y suis entrée,
—Chez Brimborion ?
—4’en mourais d'envie, ma chère, et mon médecin m'avait assuré que c'était dangereux,
—Vraiment!... et est-ce aussi bien qu'on le dit ?
—Ï1 n’y a que ces créatures-là pour être gâtées à ce point!... un rêve... quoi!... Cela a dû coûter Jes yeux de la tête...
—Et combien vend-on ce rêve ?
—Un million, je crois.
—Quelle folie !
—Ce n’est pas mon mari qui me ferait de pareils cadeaux !
Les denx amies marchaient en se donnant le bras . elles furent rejointes par d’autres femmes, et la conversation devint plus animée.
—Ah çà! fit l’une, est-ce donc vrai, ce qu’on dit?
—Quoi donc ?
—Le mariage de la petite Edmée, avec Anatole de Blangy.
—Nous le saurons ce soir.
—Alors c'est une surprise que l’on nous mé Et ce ne sera pas ln seule, mesdames jeune attaché d'ambassade, qui revenait
nage, , intervint un de Constantinôple, où l'on prétendait qu'il avait eu quelques bonnes fortunes, jusque dans le sérail.
Monsieur de Borny ! fit une des jeu une surprise ,dites-vous!...
quoi s'agit-il ?
Et on l’entoura à l'envi.
Oh! M. de Borny est très discret, par état, dit madame de Gavontré. — Il n'est point question répondit le jeune attaché, —(ju'est-ce alors ? parlez, vous nous faites mourir d'impatience,
nes femmes, — Voyons... voyens,., de
ici de secret diplomatique,
Eh bien, vous savez, mesdumes, que depuis plusieurs mois, il ÿ a à Paris, un homme dont tout le monde parle, et que bien pru de personnes ont eu la chance de voir!
—Sir Jonathan ?,..
—Précisément,
—On le disait reparti pour l'Amérique,
—C'était vrai, il y a deux mois, mais il est revenu.
— Et vous croyez que nous le verrons, ce soir ?
—J'en suis sûr! car c'est à M. Parville lui-même, que je l'ai entendu annoncer tout à l'heure.
Pour une nouvelle à sensation, c'était là assurément, une vraie nouvelle à sensation, et le bruit ne tarda pas à s’en répandre dans tous les salons où il devint le sujet de toutes les conversations,
M. Parvil'e fut assailli de questions.
Il: s'était tenu jusqu'alors dans la piece d’entrée du premier étage, avant à son hras sa filla Edmée, et secueillant chaque invité, dans l'attitude banale mais cordiale d’un bon bourgeois du Marais.
L'heure s'écoulait avec rapidité, et à un moment, mademoiselle Yseult de Cerny vint lui prendre le bras pour lentrainer quelques secondes à l'écart,
Mademoiselle de Cerny était ai meilleure amie, ln seule du moins, dont elle eût gardé le souvenir, depuis su sortie «lu couvent,
Mulemoiselle Yseuilt était, du reste june délicieuse enfant que le monde n'avait pas encore gâtée ; elle avañt dix-sept ans au plus, et son coeur était à peu près aussi naïf qu'aux temps heureux de sa première enfance,
—h bien... Eh bien! fit Edimée avec enjouement... Qu'y a-t-il done, et quel est ce mystère ?
—Ah çà! répliqua ln jolie entant, en regandant son amie de ses deux yeux pleins de malice... tu as done juré de nous faire mourir,
Moi! se récrin Edmée, —Comment!... Voilà que onze heures vont sonner,
et je n'ai pas en 'endu encore le moindre prélude! Ah! certes, je ne veux pas dire qu'il ne soit pas interessant de voir défiler tous cos crânes chauves, tous ces habits noirs, ornés de plaques, ete, ete, ! Mais je connañs, moi, quelque chose qui est plus amusant, et on m'envoie te sommer de donner des ordres que la fête com-
mence !
Edmée se prit à rire.
——Et si je me suis chargée de la commission, ajouta mademoiselle Yscult de Cerny, avec un regard pétillant d’innocente malice, c’est que je suis une amie véritable, et que j'ai voulu éviter qu'on se livrât à des commentuires qui ne seraient pas de ton goût.
Le sourire d'Edmée s'éteignit comme par enchantement.
—De quels commentaires veux-tu parler? interrogea-t-elie.
—Oh! presque rien; seulement, sais-tu ce que l’on dit ?
— (ue dit-on ?
— Que tu attends, pour donner le signal, que l'absent soit arrivé,
—dmée eut comme un frisson,
Quel absent? balbutia-t-lle,
Yseult se pencha à son orcille,
Anatole !... ajoutu-t-elle à voix basse comme un souffle,
Mais presque aussitôt celle se rodrossn effrayée, en voyant que la pâleur avait subitement envahi les joues de son amie,
Qu'as-tu?,.. continuu-t-elle interdite : et qu'y atil dé mal à prononcer le nom du fimeé que tout le monde te donne ?
—Mon fiancé!.., lui! répliqua Edmée,.. avec une sorte d'effarernent,
Mais ee s'aperçut bien vite qu'elle allait se trahir, que des regnnds intéressés l'observaient, et pouvaient surprendre cette défaillance, et elle réagit vivement coftre la sensation qui ‘tait brusquement emparée d'elle,
Elle secoua le front,
-Voyons! voyons! dit-elle en s'efforcant de sourire : ne parlons plus de cela... tu veux danser... nos wmies nous réchkment... je vais vous satisfaire...
Yseult la retint d'un geste amical...
-—Ah!... il se passe quelque chose... murmura-telle, tu as un secret! et tu veux me le cacher... à moi!
— Non! non! laisse-moi, je t'en supplie.
—Anatole est pourtant fort bien... toutes ces demoiselles en raffolent.
—Eh bien! pourquoi ne l’épousent-elles pas, alors ?
—Edmée! s'écria Yseult, mais... tu aimes done quelqu'un ?
Edmée ne répondit pas. Elle pressa le pas, et la jolie Yseult sentit sa main trembler dans la sienne,
Heureusement, les deux jeunes filles avaient rencontré en route le maître des cérémonies : «ur un signe que lui avait fait mademoiselle Parville, les premiers noconds de musique se firent entendre, et de toutes parts s'éleva aussitôt un brouhaba fait de mille potits crix joyeux, pendant qu'un mouvement omporbmt einquante couples de jeunes gens À travers les salons.
Yseult venait d'être nrrôtée elle-même par le jeune attaché d'umbassnde :
Vous m'avez promis le premier quadrille, made. moiselle, dit-il en salnant,
— Comme je n'appartiens pas à la diplomatie, répliqua la mutine enfant, je n'ai aucune raison de manquer à ma parole... Voiei mon brns!..,
Et, posant son bras sur celui de M, de Bornv, elle disparnt à travers les qnadrilles qui se formaient,
Edmée la regarda s'éloigner, et un gros soupir gonfla un moment «a poitrine,
Peut-être enviait-elle à son amie l'insoncianes qui, jusqu'alors, l'avait préservée de tout sentiment sérieux.
Elle gagna lentement l'endroit où elle apercevait son père.
—Eh bien!... tu ne danses pas! fit M. Parville d’un ton de doux reproche,
-Non, mon père, répondit Edin suis fatiguée
un peu éfourdie.., mais tont à l'heure, —En ce cas, puisque je ne danse pas, non plus,
noi... viens asseoir dans ce salon où tu pourras te reposer à fon aise...
Les premières figures s'engagenient, et, dès le début. on vit bien qu'il y avait là tout un monde venu chez le banquier pour s'amuser, et qui ne comptait renoncer à aucune des promesses d’un pareil programme.
Ce fut tout à fait charmant; lu joie était dans tous les yeux, le sourire sur toutes les lèvres... Edmée seu-
le restait comme indifférente à cos manifestations, et au pensée suivait obatinément son rêve
Voun moment cependant, olle troxsnitlit et releva la toto,
Le long des quelles, elle venait d'apercevoir le comte de Blungy et son fils Anntole,
La conte s'avancait, presque grave, vers le banquier
\natole amivait de loin, s'arrétant de temps à autre, pour échanger un regurd tanide ave quelques jeunes fonunes, où serrer, au passage, bi main de quelques-uns de sos amis,
Le visage de M, Parville ravonna, tandis qu'Edméo
sentit sa veines se glncer,
Après les salutations d'usage, M. Parville et le comte s'étaient mis à causer, et suntole profitant de l'ocension s'approcha de la jeune fille
Mademoiselle, ditl, d'une voix où toute autre qu'Edmée eût relevé peut-être un pen d'émotion, j'ai à m'exeuser d'arriver si tard! s'il n'avait dépendu que de moi, crovez bien que j'eusse été lei un des premiers: c'est mon père qui est le seul coupable, et j'espère que vous voudrez bien ne pas me tenir riguenr,
Du veste, ajouta-t-il en voyant qu'Edmée ne répondait pas, il v aurait un moven de me prouver que je n'ai point perdu vos bonnes grâces... ce serait de qn'aecorder la fin de ce quadrille... sans préjudice de celui que vous voudrez bien m'accorder dans la soirée, ..
La jeune fille tait plus troublée qu'elle n'eñt voulu le paraître.
—Je regrette, monsieur, répondit-elle avec effort, de ne pouvoir accéder à votre désir... mais, voyez!... le quadrille va finir dans deux ou trois minutes, et cela ne vaudrait vraiment pas la peine... quant à ‘autre faveur que vous sollicitez... je n'entends nullement vous la refuser, et tout à l’heure, je vous dirai de quelle polka
je puis disposer.
Seulement, d'ici là, ajouta-t-elle, permettez-moi. .
Elle n’acheva pas.
Le quadrille venait de finir; une confusion charmante avait mêlé tous les groupes et au moment de regagner leur place respective, chose bizarre, chacun s'était ar. rêté, se tournant vers la porte principale, comme poussé par une vive et ardente curiosité.
Puis, ce fut des murmures, des chuchotements, des exclamations mal contenues,
—C'est lui, disait-on, il monte l'escalier! le voici ! regardez...
—Eh! que se passe-t-il donc d’extraordinaire ? interrogea le comte de Blangy, gagné lui-même par la curiosité générale et en s’adressant à M. Parville.
Ce dernier se prit à sourire.
—Je devine, dit-il ; il m'avait annoncé qu’il viendrait, et il tient sa promesse.
—Qui cela ?
—S$ir Jonathan.
—L’homme aux neuf millions ?
—Lui-:même.
—Ah! parbleu, je ne serais pas fâché de voir ce personnage qui occupe Paris depuis si longtemps.
—Eh bien, cher comte, venez avec moi, je vais vous le présenter.
Et passant familièrement son bras sous celui de M. de Blangy, il l’entraîna vers la porte qui ouvrait sur le palier du premier étage et sur le seuil de laquelle sir “Jonathan venait de paraître.
Sir Jonathan! l’homme aux neuf millions.
À première vue, du reste, on trouva qu’il n’avait rien de remarquable.
Un Américain, et voilà tout !...
Seulement, il eût été injuste de ne pas reconnaître qu’il était mis avec une correction rare, et les femmes, surtout ,subirent particulièrement l'influence de ses petits yeux qui brillaient comme deux escarboucles.
Et puis, ce qui lui concilia la bienveillance de tous, et l'enthousiasme de quelques-uns, ce fut son air bon enfant. (On savait qu’il était personnellement très puissamment riche, et l’on vit tout de suite qu’il n’en était pas plus fier.
Dès qu’il aperçut M. Parville, sir Jonathan fendit la foule, en s’excusant avec une extrême courtoisie, et s’approcha du banquier les mains tendues.
—Vous êtes bien aimable d’être venu, lui dit ce dernier, flatté de recevoir un pareil hôte: je m'attendais bien à vous voir, puisque .ous m’aviez annoncé votre visite, mais je pouvais craindre que vos nombreuses occupations...
—La plus sérieuse preoccupation d’un homme, répondit sir Jonathan, doit être de tenir sa parole ; et, de plus, javais une autre raison de ne pas y manquer.
—Vraiment! Laquelle ? ,
—Je désirais vous présenter un de mes jeunes clienis, au sujet duquel je vous demanderai, tout à Yheure, quelques minutes d’entretien.
—Vous ne doutez pas de l'accueil qui sera fait à une personne présentée par vous.
—J’y ai compté.
—C’est un de vos amis? :
—T] est, du mions, destins à ‘e devenir.
—Et vous l’avez devancé ?
—Nous sommes venus ensemble. Seulement, vous avez tant de monde ce soir, que je l’ai perdu en montant au rez-de-chaussée.
—Æh bien, quand il viendra, repondit M. Parville, il sera le bienvenu... mais, en attendant, permettezmoi... à mon tour... =
Et, se tournant vers M. de Blangy :
—Monsieur le comte, ajouta-t-il, je vous présente sir Jonathan! — Sir Jonathan, M. le comte de Blanay...
Les deux hommes se galuèrent.
—J’ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur dit le comte, et je ne cache pas que j'étais curieux de vous connaître.
4 rathan remercia du geste.
—Le hasard fait quelquefois singulièrement les choses, répondit-il en souriant... car moi aussi, monsieur le comte, J'ai plus d’une fois entendu prononcer votre nom.
— Vraiment! fit M. de Blangy avec enjouement, mais ce n’est pas en Amérique, je suppose, que pous avez pu...
—Pardonnez-moi, monsieur, c’est à New-York même.
—Je n’y suis jamais alk...
—Qu'importe! ce qu’il y a de certain, c’est que jai rencontré là un homme qui vous connaissait bien, lui.
—Voilà qui est étrange.
—Pourquoi donc ? s
—Et cet homme... quel est-il ?
—M. Roger de Kervenny!
Le comte étouffa, à ce nom, un cri de stupéfaction, et son regard sembla vouloir pénétrer jusqu’au coeur de sir Jonathan.
—Roger!... répéta-t-il... Roger de Kervenny.
—Oui, monsieur le comte... répondit froidement l'Américain,
— Vous l'avez connu ?
—Beaucoup.
—Mais il est mort...
—Malheureusement. . .
Il y eut un silence... le comte se contenait à peine... vingt questions se pressaient sur ses lèvres, ardentes, passionnées, inquiètes, ., et il n’osait les formuler,
M. Parville remarqua son agitation et sa pâleur, et voulut venir à son aide, \
—C nom vons rappelle de cruels souvenirs, monsieur le comte dit-il ,en échangeant un signe avec Jonathan... vous aimiez ce Roger, comme votre propre enfant... et les années n’ont pas atténué le chagrin que vous avez éprouvé de sa mort!,.. Le mieux est encore de n’en point parler, et si vous le voulez bien, nous changerons ide sujet de conversation.
Le comte adressa un regard reconnaissant au banquier.
—Vous avez raison, cher monsieur, répondit-il, et ce n'est point ici d’ailleurs un milieu qui convienne à de semblables évocations: mais si M. Jonathan n'y voit pas d’inconvénient, j'aurai l’honneur de le revoir dans le courant de cette nuit...
Sir Jonathan s’inclina.
—Je serai toujours aux ordres de monsieur le comte, dit-il.
Et serrant la main de M. Parville, il gagna un salon moins encombré par la foule.
Cependant Edmée avait quitté Anatole, et reprise peu après par Yseult de Cerny elle avait pénétré dans un
petit retrait qui d'ordinaire lui servait de cabinet de toilette et que l’on avait déménagé pour la circonstance.
Yseult était curieuse ; le peu qu’elle avait surpris du secret d’Edmée lui donnait une envie démesurée d’apprendre toute la vérité.
Pour elle, il n’était pas douteux que son amie n’aimât quelqu'un, et sa petite tête travaillait ; elle se creusait l’esprit pour deviner quel était celui des jeunes gens connus, de leur monde, qui avait pu lui inspirer un‘si profond sentiment. :
Or ,tout en cherchant, l’indiscrète enfant en arrivait fatalement à cette conclusion: que si Edmée avait aimé quelqu’un de son monde, elle n’aurait eu aucune bonne raison de s’en cacher, puisqu'elle pouvuit être assurée d'avance que M. Parville ratifierait son choix.
C’était done un inconnu !... quelque beau ténébreux, entrevu par-dessus lesimurs du couvent, ou rencontré à l’église, au théâtre !...
Un roman!... un mystère... vrai régal de pensionnaire...
Il était impossible qu'Edmée se refusât à lui confier son secret, sans manquer à tous les devoirs de d’amitié ; et de fait, elle la pressa de tant de questions insidieuses, la sollicita avec des caresses si attirantes, qu'Edmée, à bout de courage et de résistance, allait peut-être tout lui dire, quand soudain Yseult la vit pâlir affreusement et porter ses deux mains à sa poitrine, comme si une impression douloureuse l’eût brusquement frappée en plein coeur.
—Edmée!... fit-elle presque epouvantée... qu’astu donc... que se passe-t-il ?
Edmée s'était laissée tomber sur un divan, et pressait son front de ses deux mains glacées.
—Rien! ce n’est rien, répondit-elle... une vision... j'ai cru le voir, là... tout à l’heure...
— Qui cela ?
—Lui! celui que j'aime!
—Quel est-il ?
.—dJe l’ignore... je ne lui ai jamais parlé, mais je l’aime, te dis-je, à en mourir...
Yeeult regarda son amie avec inquiétude: elle n'était pas bien convaincue qu’elle eût toute sa raison.
—Voyons, dit-elle, d’un ton affectueux et doux, reviens à toi, tu es nerveuse, ce soir; je ne t'ai jamais vue ainsi. Tu l’as aperçu, dis-tu.., Où cela?... Pauvre chère... Pourquoi ne veux-tu pas tout me confier? Crains-tu que je trahisse ton secret? Tu sais si je t’aime; eh bien, parle... je t'en conjure!...
Edmée ne répondit pas. Par un effort héroïque, elle s'était levée, et venait de faire quelques pas pour rentrer dans le bal, — maïs au moment de franchir le seuii du boudoir, elle se trouva en présence d’une homme dont l'attitude attestait manifestement Qu il la cherchait.
—Pardon, mademoiselle dit cet homme qu'elle ne connaissait pas; je viens de saluer M. Parville, qui m'honore de son amitié, et comme j'avais grande hâte de voir son enfant, à laquelle je porte le plus vif intérêt, au lieu d’attendre une occasion que Ja confusion qui règne ici pouvait retarder indéfiniment, j'ai pris le parti de me présenter moi-même. Je suis sir Jonathan de Cincinnati.
—Vous, monsieur? fit Yseult, en enveloppant l’Aiméricain d’un regard où s’alluma aussitôt Ja plus indiscrète des curiosités.
—Mon père m’a quelquefois parle de sir Jonathan, monsieur, ajouta Edmée qui s'était remise peu à peu, et il m’en a toujours fait le plus grand éloge.
— Voilà qui est bien, repartit Jonathan; mais permettez-moi, après avoir serré affectueusement votre main, de vous demander de vouloir bien me confier voire bras.
—Mais...
—Pour quelques secondes seulement ; le temps de vous ramener à votre place.
—{’est que, balbutia Edmée, tout étonnée de la tournure que prenait la conversation.
Jonathan se pencha rapidement à son oreille.
—Ce que j'ai à vous dire est grave, ajouta-t-il à voix basse... il s'agit de Max!
—Que dites-vous ?
—Ne voulez-vous pas que je vous parle de lui?
Edmée se tourna vers Yseult, dans la crainte qu'elle n’eût entendu... mais la pétulante enfant était déjà bien Join... les accords de la polka étaient arrivés jusqu’à elle et elle venait de partir, au bras d’un nouveau gilet à coeur.
Jonathan entraîna alors Edmée avec une paternelle autorité.
—Ne craignez rien, mademoisélle, reprit-il, tout en marchant, la liberté dont j’use en ce moment se justifie par la gravité des circonstances, et avant d’arrêter certaines résolutions importantes, j'ai besoin de savoir si je puis compter sur votre assentiment.
—Voilà un singulier langage objecta Edmée, rendue tout à son trouble.
—Je ne puis en tenir d'autre, mademoiselle: nous n'avons que peu de temps à nous, et en répondant à mes questions, n’oubliez pas que c’est non seulement de votre bonheur qu’il s’agit, mais encore du bonheur d’un homme auquel j'ai tout lieu de croire que vous portez quelque intérêt.
Edmée baissa les yeux et rougit.
Jonathan continua.
—Tout à l'heure, dit-il, jétais là, contre cette porte vous observant, pendant que vous causiez avec mademoiselle Yseuit de Cerny; à un moment, j'ai surpris votre regard, et il ne m’a pas été difficile de remarquer
le trouble dont vous avez été saisie, quand vous avez aperçu la personne dont je vouF parle.
—Monsieur... je vous jure,
--Ne cherchez pas à dissimuler, mon enfant: vous êtes encore à un âge où l’on ne sait pas mentir. ., et il n'est pas besoin d’une grande pénétration pour deviner ce qui se passe dans votre coeur. . , d’ailleurs, vous n'avez rien à redouter... tant que je serai là... Votre père à nourri certain projet d'union, qui vous ferait vicomtesse,.. et j'ai compris tout de suite que cette union vous rendrait malheureuse... ne soyez donc pas inquiète... je vous réponds, moi, que vous ne serez pag la femme de M. Anatole de Blangy, et s’il est vrai que Max ait su vous inspirer un tendre sentiment, je vous jure que vous n’uurez pas d'autre époux que lui!
Edmée écoutait, et elle se demandait si vraiment, elle ne faisait pas un rêve,
Quel était cet homme qui lui parlait ainsi ?
Elle ne le connaissait pas! De quel droit entrait-il dans sa vie avec cette autorité et cette indiscrétion ?
Elle ne savait que penser.
Heureusement, un incident se produisit, qui vint faire diversion et lui permettre de ne pas répondre.
Comme elle allait atteindre sa place, deux jeunes gens se présentèrent qui, tous les deux, sollicitèrent Ja faveur ‘du prochain quadrille,
L'un était Anatole de Blangy, — l’autre était Max!
—Mademoiselle, commenca ce dernier, oserais-je espérer que vous voudrez bien me faire l'honneur de m’accepter pour cavalier ?
Edmée allait balbutier une réponse, quand Anatole intervint avec vivacité,
Il venait dé reconnaître en Max le jeune homme’ dont Laura s'était ai fortement Préoccüpée au Bois, et il lui déplaisait singulièrement de se retrouver de nouveau en rivalité avec lui.
mil
—Pardon, mademoiselle, dit-il, d’un ton nerveux, mais vous voudrez bien” vous rappeler que la prochaine polka m'appartient. .. j'ai votre promesse, et je ne pen? se pas que personne puisse me disputer cette faveur !.…
Et il accompagna ces paroles d'un regard où il y avait comme une provocation,
Edmée se sentit près de défaillir, et voulant à tout prix éviter une discussion, elle prit résolument son parti.
—Vous avez raison, monsieur de Blangy, dit-elle d’une voix ferme; je n’ai nullement oublié la parole donnée, et je suis à vous.
Puis, adressant à Max un regard où tremblait tout son coeur :
—Ce sera done pour le prochain quadrille, monsieur, ajouta-t-el!- , et celui-là, du moins, je vous assure que je ne l’ai promis à personne...
Et elle s'éloigna, laissant Max hésitant, troublé, brûlé jusqu’au fond de son être, pur la flamme qui avait jailli des yeux d’Edmée,
Mais, à ce moment, il s’aperçut qu’il n’était pas seul, et que sir Jonathan l’observait.
— Al right! dit l'Américain avec enjouement; tout est bien qui finit bien... et j'espère que nos affaires sont en bonne voie.
Max remua la tête.
—Ah! je voudrais partager votre confiance ! répliqua-t-il.
—Qui vous en empêche ?
—Ne le devinez-vous pas ?
Jonathan haussa les épaules :
—Les amoureux sont tous les mêmes... sous toutes les latitudes... dit-il: égoïstes, ingrats, toujours exigeants, jamais eatisfaits — ne mrotestez mas: je vais vous obliger à le confesser vous-même!... Où étiezvous, quand je vous ai rencontré? A l’asile de nuit du
boulevard de Vaugirand. D'où sortiez-vous? Des berges de la Seine!,,, C'est-à-dire que Ja misère vous tenait entre ses griffes d'acier, et que vous veniez d'échapper au suicide... désespéré ct misérable!.., et vous n'aviez pour vous consoler, que le triste souvenir d'une jeune fille que vous ne deviez plus revoir! Eh bien, aujourd'hui, tout cela est changé... vous êtes rentré dans la vie par la porte dorée que je vous ai ouverte... vous avez toutes les apparences de la fortune: un équipage, des chevaux, un hôtel même, — celui de Brimborion, — que j'ai acheté aujourd'hui et que vous habiterez demain... de plus, vous voici chez M. Parville: vous allez tenir tout à l’heure, dans vos bras, pendant l’espace d'une contredans, la plus jolie enfant que l’on puisse désirer... que vous aimez et qui vous aime!... Voyons! si vous n'êtes pas devenu insensé, cher monsieur, ne devez-vous pas remercier avec effusion le hasard qui m'a plucé sur votre chemin, au moment ipsychologique, et qui m’a permis d'accomplir ce miracle ?
Max ne répondit pas tout de suite ,meis il regarda bien en face son interlocuteur.
—Tout ce que vous dites est vrai, monsieur, répondit-il peu après, et je devrais, en effet, me montrer plus reconnaissant, pour les bontés que vous avez eues pour moi... mais...
—Il y a un mais.
—S$ir Jonathan pourrait-il jurer sur son honneur... que c’est le hasard seul qui l’a mis sur mon chemin ?
L’Américain accueillit ces paroles par ce rire particulier qu’il tenait en héritage de son ancêtre Bas-de- Cuir.
—Pas mal! pas mal!... répliqua-t-il : si l'observation se produit un peu tardivement, elle n’en est pas moins judicieuse et vaut qu’on en tienne compte. Eh bien, vous avez raison, monsieur Max, je n’éprouve aucun embarras à reconnaître que le hasard n’a été pour rien
ER je
dans notre rencontre, et j'ajoute que lorsqu'elle a eu
lieu, il y avait quelque temps déjà que je la préparais, —Ah! vous voyez bien!,,, sécrin Max.
Jonathan mit un doigt sur ses lèvres.
—Quoique nous soyons ici, dit-‘1, dans la capitale du monde civilisé, ln prudence est au moins aussi nécessaire que dans les forêts vierges de l'Amérique, et il serait peut-être plus dangereux d'y laisser surprendre son secret.
-—Vous n° n avez donc pas tout dit! insista Max, et qnand vous .aisiez miroiter à mes yeux ce rêve de fhrtune et de bonheur, vous abusiez de ma crédulité. vous me tromipiez?...
—Qu’importe... si je vous ai rendu heureux pour quelques jours... Vous ai-je promis autre chose? vous êtes-vous lié à moi par un pacte solennel, et ne dépendra-t-il pas de vous de retourner, quand vous le voudrer, à votre misère et À votre désespoir?
—-Ah ! je ne sais qui me retient de rompre tout de suite, avec une situation dont le mensonge me fait honte. 7 :
—Ce qui vous retient, cher monsieur, il n’est pas besoin de beaucoup de finesse pour le deviner, — C’est votre amour !... il y a là une jeune fille qui vous aime,
dont vous êtes aimé, et le sentiment que vous éprouvez est plus fort cent fois que tous Vos scrupules tardif. Mais elle! Edmée! fit Max, s contenant à peine,
ne ne méprisoraitselle pas Un jour, quand elle upprendra de quel misérable stratagéme j'ai us pour me r'approcher d'elle ?
Jonathan haussa les épaules,
— Mademoiselle Edmée, comme toutes les femmes, répondit-il, est d'humeur plus accommodante ; elle ne discute pas avec son coeur .… . etelle à raisor !.,. Quand vous lui aurez dit que vous l'aimez.., que vous avez failli vous jetsr dans la Seine pour elle, elle ne vous de- Mmanders pas qui vous êtes, ni d'où vous venez, et encore moins à l'aide de quels moyens vous avez réussi à vous présenter dans ce bal.
Et puis, continua l'Américain, je trouve vraiment que Vous traitez bien légèrement un homme qui vous a disputé à la mort, et qui vous couvre en ce moment de son Wgnorabilité.. Croyez-vous que je ne sois pas en- #aigé moi-même dans cette aventure, et ne pensez-vous Pas que vos hésitations ne soient un peu bien singulières, quand après tout, je mets dans cette partie un enjeu auquel le votre ne saurait être comparé...
Max serra, un peu confus, les mains de Jonathan.
—Vous avez raison, dit-il violemment 6mu : je voudrais tant ne pas me rendre indigne de l’amour d'Edmée! et quand je vous vois hésiter à m'éclairer, refusér de me dire dans quel but vous m'avez arraché à la mort, enfin, quel rôle vous me destinez dans la comédie ou le drame qui se présente...
—Nous y voici! interrompit Jonathan, avec un geste vif et prompt, ct malheureusement, il fant que vous conserviez cette attitude passive, et que vous vous résigniez à marcher au milieu des ténèbres, où je vous ai fait entrer.
'enez! je vous parlais tout à l'heure des forêts vierges
de l'Amérique, et de la prudence excessive que doit ob. server Je voyageur qui s'y aventure, Vous n'êtes pas sans avoir lu, au moins une fois, les merveilleux récits de Fenimore Cooper, les Pionniers, la Prairie, le Dernier des Mohicans! Eh bien, rappelez-vous! T1 y a là un personnage bizarre, Oeil de Faucon, la Longue Cara- Lie où Bas-de-Cuir, comme l’appelaient les Indiens, et ce que le visage pâle a accompli, il y a une centaine d'années au péril de ses jours cent foie menacés, je suis destiné, moi, à le renouveler, dans votre Paris, au risque d'y laisser ma vie même,
— Vous! fit Max, avec un frisson.
—ÆEh! oui, moi! Ah!.,, parce que nous nous trouvons dans une cité incomparable, peuplée de palais, sillonnée de voies spacieuses, où cireulent à toute heure de jour et de nuit, des gardiens courageux et vigilants, vous vous croyez à l'abri de toute surprise... Détrompez-vous, jeune homme; car vous rencontriez ici plus d’embuches que sur les rives du Clenn, et des engpgmis plus redoutables que tous les Renards subtils de la tribu des Mohawks !
--Expliquez-moi au moins... insista Max.
Jonathan l'arrêta, en lui preuant le bras.
—Nous aurons le temps de nous revoir, dit-il, et si cela nous plaît, de reprendre cette conversation... Pour le moment, voici les danseurs qui regagnent leur place ; vous avez autre chose à faire;.et quant à moi... je vois venir de ce côté un homme qui désire me parler et auquel je ne serais pas fâché de dire quelques mots... car je le soupçonne véhémentement d'être un descendant de ces Renards subtils, dont-je vous entretenais tout à l’heu-
Max suivit la direction du rogard de l'Américain, ct ne put s'empêcher de tressaillir. :
—M. le comte de Blangy!... dit-il.
—Lui-même.
—Ï1 vous connaît done ?
—Oh! fort peu... mais moi il y a longtemps déjà que j'ai des renseignements précis sur son compte!,,, lais. #2-nous done, mi, et venez mo trouver dès que VOUS AUrEZ CAL ec mademoiselle Parville,
Ainsi que venait de le dire Jonathan, M, de Blangy, se frayant un chemin à travers la confusion des quadrilles rompus, se dirigeait vers l'Américain, cherchant À dissimuler toutefois que c'était à lui qu'il en voulait,
Mais avec un homme comme l'Américain la ruse n'était pas difficile à éventer, et il ne se tromipa point sur l'intention du comte,
Seulement il le laissa faire son évolution et quand il ne fut plus qu'à quelques pas il releva la tête et réprima un geste de surprise et de satisfaction.
—Eh! c'est vous, monsieur le comte, dit-il, en allant à lui; pardieu j'aurais été désolé de ne pas vous revoir avant de quitter le bal,
Songez-vous déjà à partir?...
—Non.,, non... pas encore, j'ai auparavant un devoir à remplir envers M. Parville,
Ÿ —4juel devoir?,,,
—Je are Vui présenter un jeune homme qui m'a acer in) if dir... Tenez, cet élégant cavalier qui CAT en 6 M ue avec mademoiselle Edmée,
é VOh ur...
—S"il ne les 8 encore, il le deviendra.
—Un An ur?
—1 est au moins en Amérique,
—Ïl est fort bien...
N'est-ce pas! ... et avec cela, fort riche... Ce qui ne nuit jamais!...
Le comte examine un instant Max qui causit avec Edmée..…. et il fut frappé du caractère manifeste d’intimité de leur conversation.
—Est-ce que ce jeune homme connaît mademoiselle
Parville ?interrogea le comte, qui, malgré lui, se sentait envahi par une sourde inquiétude.
—Je suis sûr, répondit l’Américain, que c’est la première fois qu’il lui parle.
—ÏIls ont l'air fort bien ensemble...
—Oh! à cet âge...
Et Jonathan eut, encore une fois ce sourire spécial que Fenimore Cooper prête à son héros favori, Bas-de- Cuir.
M. de Blangy secoua le front, comme pour chasser une pensée importune,
—Mais voyons... reprit-il presque aussitôt, ce n’est pas \ vous parler de ce jeune homme, que je veux employer l'instant où je vous rencontre.
—Je le pense bien.
—J’ai À vous demandér des renseignements pl. s importants.
—Je m'en doute...
—Et puisque... nous ne dansons ni l’un ni l’autre...
Jonathan indiqua de la main le petit retrait où s’était retirée Edmée quelques instants auparavant, avec son amie Yseult.
—$i vous voulez, interrompit-il, nous gagnerons le boudoir où l’atmosphère est moins chaude, et où, de plus, nous serons à l’abri de toute ind'scrétion. Car vraiment, les Français sont un peuple bizarre, et dont mous rions parfois, non sans raison, de l’autre côté de VOcéan! Bavards et curieux! Voilà leur caractère dominant, et je me suis souvent demandé comment, avec des défauts aussi détestables, ils ont pu accomplir les grandes choses qu’ils ont faites depuis bientôt un siècle!
I1 faut reconnaître aussi, continuat-il, avec une flamme dans les yeux, qu’il y a de remarquables exceptions, et je ne serai jamais ingrat envers une nation qui nous a ei puissamment aidés à conquérir notre indépendance |
Moi, j'ai connu, monsieur le comte, une de ces exceptions dont je parle... et ce n’est jamais sans un profond attendrissement que j'évoque le souvenir de celui qui fut mon ami, et à qui je dois non seulement ma for- . tune... mais ma vie même!
Le comte éprouva un tressaillement involontaire, en remarquant l'émotion avec laquelle l'Américain venait de prononcer ces derniers mots.
—— N'est-ce pas de Roger de Kervenny que vous entendez parler ? demanda-t-il avec intérêt tout en le sui vant, pour gagner le boudoir vers lequel il se dirigeait,
—De lui-même, répondit Jonathan.
—Vous l’avez connu ?
—Beaucoup.
—Vous avez assisté peut-être à ses derniers moments. ...
Jonathan venait de s'asseoir sur un divan. Il passa à plusieurs reprises sa main sur son front, et enveloppa +cn interlocuteur d’un regard perçant qui parut gêner ce dernier.
—Lorsque j'ai connu Roger, dit-il, 11 y avait quelques années déjà qu’il avait quitté la France, emportant la malédiction du duc, son père, mais emmenant avec lui une créature charmante et douce, compagne soumise ct dévouée, qui devait ndoucir l’amertnn de la vie si ‘lure à laquelle il allait être conda nni! Toutefois, s'il était courageux et de force à ensager toutes les luttes, il n’en était pas de même de la pauvre enfant qui l'avait suivi! Celle-ci était délicate et tendre ; et toute sa vaillance devait se briser contre la misère et le désespoir ! Vingt fois, dans sa détresse, le malheureux Roger avait formé le projet d’aller chercher fortune vers l’Ouest, où son intelligence, son énergie, eussent trouvé certainement leur placement avantageux. Mais il ne pouvait ñi emmener, ni laisser derrière lui, l’infortunée jeune
femme qui allait bientôt devenir mère! Il resta donc! Pendant six mois, les deux parias se débattirent au milieu des plus épouvantables privations, et nul n’a jamais su quelle sombre misère ils traversèrent. (C’en était trop! le force humaine a des bornes, et quand l'enfant tant attendu vint au monde à Cincinnati, ce fut pour recueillir le dernier baiser de sa mère mourante!
—Voilà une triste histoire! dit le comte, avec une émotion qui était peut-être sincère.
—Oui, monsieur le comte, répondit Jonathan.
e—Et je ne m'étonne que d’une chose, c’est que Roger dans cette situation terrible, n’ait pas eu la pensée de s’adresser à son père et d’implorer son pardon.
—Il l'a fait dix fois!...
—Et le duc n’a pas: répondu ?
—Le duc n’a pas répondu, par la raison excellente que les lettres du fils n’ont jamsi: été remises au père.
—Est-ce possible ou vraisemblabie ?
—Possible ou vraisemblable, réplqua Jonathan avec force, cela est! et malheur à ceux qui ont eu la pensée impie d’intercepter les lettres d’un malheureux qui implorait pour sa femme mourante.
—Je partage votre sentiment, approuva le comte, qui rapidement s’était dégagé de son émotion passagère ; mais je ne vois pas, dans l'entourage du duc...
Jonathan eut un froncement énergique des souruils.
—I1 y avait auprès du duc, affaibli par l’âge, interrcmpit-il, un homme que vous avez dû connaître, monsieur de Blangy, et sur le compte duquel nous ne pouvons différer d'opinion.
—Qui cela ?
—-Me Durandeau.
—Le notaire ?
-—Qui, depuis, a disparu... mois que je ne désespère pas de retrouver dans les bas-fonds, où il a dû rouler.
—Croyez-vous ?
—J’en suis sûr...
—Je le souhaite, cher monsieur, mais je ne démêle pas bien quel intérêt...
Jonathan regarda le comte de ses deux petits yeux gris, et sa lèvre se releva légèrement en un pli railleur.
—Vous ne m'en voudrez pas, dit-il, sur nn ton de bonhomie exquise, si je vous avoue que, dès le premier moment où je vous ai vu, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de sympathie irrésistible,
—Croyez... que de mon côté...
—Je n’en doute pas... et j'en suis aussi heureux qu'’honoré. Au moins, ceci posé, je n’éprouve aucun embarras à vous dire certaines choses que je n'aurais pas confiées à un indifférent.
—Que devint le malheureux Roger, à la suite de la cruelle catastrophe qui le privait d’une compagne aimée ?
—Ï1 n’eut qu’une idée: le suicide ! et il aurait certainement cédé à son premier mouvement de désespoir... si la pensée de son fils n’était venue lni arracher larme fatale des mains!... lui mort. que serait devenu son enfant?... Il y avait là, un devoir nouveau qui s’imposait à lui, et il ne voulut pas s’y dérober. .. désormais il était libre de donner suite aux projets qu’il avait longtemps nourris; rien ne le retenait plus à Cincinnati et il prépara tout pour son départ prochain. Toutefois une chose suspendit ce départ.
—Quoi done? interrogea le comte, qui écoutait l’oei ardent.
—La conviction où il était qu’il y avait une influence funeste auprès du duc, lui inspira des craintes inattendues. Il ne redoutait plus rien pour lui maintenant... mais il se dit que le misérable qui avait empêché le pardon du due de venir jusqu’à lui, ne reculerait pas devant un sacrilège... et il eut peur pour son enfant!
—Quelle idée de croire que l’on en. voulût à ses jours!