CS. COS ET
—Qui sait!
—Me Durandeau n'avait à cela aucun intérêt.
—Oh! oh! avouez que vous ne dites pas toute votre pensée, monsieur le comte ; il est manifeste, je l'accorde, que Me Durandeau ne travaillait pas pour son propre compte ; il n'avait, lui, aucune part d'héritage à espérer: mais ne pouvait-il pas agir ?...
—Pour qui donc? interrompit vivement le comte, en se levant à demi, comme s'il eut soupçonné une intention perfide sous l’insinuation de l'Américain.
Jonathan protesta du geste.
—Ce que je dis monsieur le comte, continua-t-il sur le même ton paterne, n’est point aussi insensé que vous avez l'air de le croire. J'ai entendu dire qu'en France, les exemples de captation d'héritage n'étaient pas très rares, que ce genre de détournement s’exerçait surtout sur les personnes affaiblies par l’âge ou la maladie, et que les intermédiaires auxquels on avait recours le plus souvent, pour ces sortes d'entreprises, étaient des personnes pieuses. Or Me Durandeau était dévot, m’a-t-on assuré.
—C’est possible, approuva M. de Blangy, Me Durandeau était, en effet, adonné aux pratiques religieuses !.… mais dl serait excessif d’en conclure...
—Je le reconnais.
—D'ailleurs, vous n’avez pas appris, je suppose, que l’on ait jamais essayé d’attenter aux jours du fils de Roger.
—Oh! pour cela, rapartit Jonathan... c’eût été difficile.
—Comment !
—Le père avait pris toutes ses précautions à cet effet.
—Quelles précautions ?
—Cela paraît vous intéresser! Je vais vous le dire.
Le comte se rapprocha vivement de son interlocuteur.
—A tort ou à raison, reprit ce dernier, Roger crai-
gnait pour son fils, et comme il allait entreprendre un voyage dont il ne savait pas s’il reviendrait, il recourut à un moyen fort simple, mais qui ne pouvait venir qu’à l'esprit d’un père. 11 confia son enfant à un homme sûr d'une fidélité éprouvée, lui donna un nom d'emprunt qui devait dérouter toutes les investigations, et dès qu’il eut, par un travail opiniâtre gagné une somme suffisante, il l’éloigna de Cincinnati en lui faisant jurer de ne jamais révéler à son fils le premier nom sous lequel il l'avait connu.
—C’était ingénieux.
— N'est-ce pas ?
—Et qu'advint-il de ces précautions?
—Pendant que l'enfant s’éloignait, emportant les baisers éperdus de son père, ce dernier quittait Cincinnati, et se dirigeait tout droit vers les placers. Il allait enfin chercher cette fortune qu’il avait convoitée naguère pour la partager avec sa malheureuse compagne, et que maintenant, il n’ambitionmait plus que pour son fils.
Il resta là quelques années, vivant d’une vie âpre et rude, arrachant avec acharnement aux entrailles de la terre cet or qu’elle ne donne que comme à regret, et défendant cet or, avec plus d'énergie que ses jours mêmes; quand je le rencontrai, il n’avait encore réussi qu’à amasser un trésor des plus modeste, et il continuait sa tâche, sans se laisser détourner, ni par les.intempéries des saisons, chaleur torride en été, pluies torrentielles en hiver, mi par les dangers incessants que lui faisait courir la cupidité de redoutables voisins qui trouvaient plus commode de demander au brigandage la fortune qui leur paraissait trop pénible d’arracher à la terre.
Comment nous devinmes amis, pourquoi restâmesmous quelques années dans ces déserts, partageant la même hutte, nous protégeant réciproquement contre les mêmes dangers ?...
Pauvre Roger!... Combien de fois, quand au retour de quelque expédition pénible, nous nous asseyions dans une .anfractuosité de rocher, les pieds trempant dans le ruisseau clair qui couraïit au-dessous de nous, combien de fois ne m’a-t-il pas raconté sa vie, son amour, ses
douleurs et l'espoir qu’il conservait de revoir son file, pour le faire heureux et riche!
Ses yeux s’emplissient de larmes quand il parlait de son père, et son émotion ei poignante me gagnait, sans que je puisse m’en défendre.
Jonathan se tut un moment, et son front se pencha, Comme sous le poids d’une pensée trop lourde,
Mais cela fut de courte durée, et sir Jonathan ne tarda pas à revenir à lui,
—Pardon, monsieur le comte, dit-il, un peu confus de s'être un moment abandonné, ce sont là des sengations dont on n’est pas toujours maître, et j'ai eu tort de me laisser aller à ces i impressions ; mais l’homme dont je parle a tenu une grande place dans ma vie, parce que je lai connu, quand j'étais tout jeune, et que l’on ne æ détache pas facilement de pareils souvenirs. Il m’a appris à aimer ce qui est bien, à haïr ce qui est mal; nous avons combattu côte À côte dans vingt sanglantes escarmouches, et quand je le savais près de moi, je n'avais peur de rien. Hiver et été, nuit et jour, nous avons erré ensemble dans le désert, mangeant au même plat, l’un dormant pendant que l’autre veillait. Voilà pourquoi je suis resté attaché à Roger, comme au meilleur ami que j'ai connu, et Pourquoi, après lui avoir fermé les yeux, j'ai juré d'accomplir la mission dont il m'avait chargé.
—1] y a longtemps qu’il est mort ? dit le comte.
—Voilà cinq années,
—Et vous étiez près de lui.
—Je ne l'ai quitté qu'après l'avoir enseveli de mes propres mains! Ce pauvre ami! il était riche, alors, et il songeait déjà à la joie du retour, quand unc nuit, des bandits qui savaient que nous avions amassé un véritable trésor, vinrent attaquer notre baraquement. Roger se défendit vaillamment ; ils étaient six contre nous... Mais nous savions nous servir de nos carabines et de nos
se de ee
Retiene Dé odiins it sé …
revolvers, et après une heure d’un combat acharné, les eix misérables étaient couchés à terre pour toujours: seulement Roger avait reçu une blessure terrible dans le combat et il ne survécut que quelques heures pendant lesquelles il eut le temps d'envoyer un dernier adieu À son père et de me recommander son enfant qu’il laissait seul au monde! =:
Jusque-là, le comte avait écouté, avec une grande attention, le récit que lui faisait l'Américain. Toutefois, il n'avait parlé encore que de Roger, et sur celui-là, il était fixé depuis longtemps. Il savait qu’il était mort, et ne craignait pas de le voir reparaître.
Mais il n’en était pas de même de son fils!... et s’il connaissait un moyen sûr de l’écarter de l’héritage du duc, ce moyen tout excellent qu’il fût, ne valait pas la preuve de sa mort, que Jonathan allait peut-être lui fournir.
Le fils de Roger vivant, n’était pas certainement un danger sérieux, mais il pouvait devenir le prétexte d’un scandale auquel le comte de Blangy n’eut rieu eu à ga-
gner.
Il reprit après un court silence, pendant lequel il avait rapidement réfléchi :
—J’ignorais la plupart de ces détails, dit-il, avec une émotion parfaitement feinte; je me trouvais auprès du duc, quand la nouvelle de la mort de Roger lui parvint... et je crois bien qu’elle dut hâter sa fin.
M. Parville était présent également at château de Trémor au nm ‘nt fatal, et ce fut même lui qui se chargea de fan faire à New-York et à Cincinnati les démarches nécessaires, pour obtenir les constatations légales du décès. Ce fut long, la nouvelle avait mis beaucoup de temps à parvenir en France, et ce n’est qu'au cours des recherches effectuées à cet effet, que nous apprîmes que Roger avait laissé un fils! Seulement, kes affirmations sur ce point nous parurent bien vagues; on
ne disait pas où il était né, ni e’il existait quelque document authentique le concernant, sur les registres de vos états civile. Certains bruits même nous donnèrent lieu de penser qu’il était mort ou qu’il avait disparu !...
—La supposition était à peu près exacte, fit Jonathan.
—Comment ! est-ce que œ pauvre enfant aurait péri lui-même ?
L/Américain fit un geste énigmatique. .. et ses deux petits yeux lancèrent une flamme intense.
—Je vous ai fait connaître, poursuivit-il le moyen à l’aide duquel Roger avait soustrait son fils aux dangers dont il le supposait menacé... Bob, le fidèle serviteur qu'il avait choisi, était parti, et tous les mois, il envoyait régulièrement au père des nouvelles de son fils... or, jusqu’au moment de la mort de Roger, rien d’extraordinaire ne s'était passé... et, quand de retour à New- York, deux années après, j’écrivis à Bob, à Calcutta,/dù il devait se trouver, j’appris avec stupéfaction qu’il en était parti depuis longtemps... et que l’on ne savait pas ce qu’il était devenu.
—L’enfant était mort peut-être ?
—L’enfant... non! car Bob n’aurait pas manqué de me le faire savoir...
—Alors, c'était le serviteur ?
—Probablement.
—Et vous ne vous êtes pas informé?...
—Jonathan se prit à rire à sa manière.
-Depuis le jour où je connus la disparition de Bob répoñdit-il, en dépit des entreprises multiples qui réclamuvient mon temps, je quittai New-York et me mis à sa recherche. Cela n’était pas facile; mais l'Américain se joue volontiers des difficultés. Je repris l'itinéraire que le fidèle serviteur avait dû suivre, j’allai à Buenos- Ayres, à Bombay, à Calcutta, et dans chacune de ces stations, je relevai les traces du passage de celui que je
voulais trouver... Mais à Calcutta, plus rien! On l’avait vu un instant, avec un grand jeune homme! Car l'enfant avait grandi, et dans chacune des villes où j’avais touché, on m'avait fait l'éloge de sa bonne mine, de son intelligence et de son courage. Mais à Calcutta, dis-je, la piste se perdait. A peine pus-je deviner que le serviteur avait dû succomber dans une terrible épidémie qui avait sévi récemment, emportant la moitié de la population de la ville blanche et de la ville noire.
—Et le jeune homme ? interrogea le comte d’une voix haletan/ ».
L’Américain remua silencieusement la tête,
—Le jeune homme! reprit-il peu après; impossible de rien savoir! était-il imort aussi? vivait-il misérable et abandonné dans quelque coin ignoré... surtout?,.. Bob, avant de mourir, avait-il eu le temps de lui faire connaître le secret de sa naissance? Tout cela était enveloppé de ténèbres qu’il m’a été impossible de pénétrer ; et je revins à New-York, un peu confus de mon insuccès, mais ne désespérant pas d’atteindre le but que je poursuivais.
—Que fîtes-vous?..,
—Je remuai ciel et terre; j’envoyai des instructions sur tous les points du globe où j’entretins des agents, et, malgré toute l’activité que l’on put déployer, c’est à peine si je parvins à recneillir quelques indices insignifiants.
—Le malheureux n’était plus.
—Qui sait? à
—Sil avait vécu, vous auriez découvert sa trace,
—Non... car le père avait pris des mesures pour qu’il ne se connut pas lui-même; et à moins qw’il n’eût reçu une confidence suprême da Roh!... Mais le silance du jeune homme attestait son ignorance... et c’est alors que j’eus l’idée de faire appel à la publicité des
journaux de tous les pays, et de leur demander l’insertion de la note que vous avez lue...
Le comte fit un mouvement.
—Quoi! dit-il avec plus de vivacité encore que d’intérêt... Cet héritier auquel vous promettez neuf mil. lions...
—C'’est le fils de Roger...
—Ce dernier étuit done si riche...
—Cela vous étonne ?
—Admettez an moins, que cela peut paraître invraisemblable, ..,
—En Amérique, nous ne nous étonnons pas pour si + peu! et si vous voulez vous assurer que je dis la vérité, amenez-moi demain la personne que je recherche et je lui compterai devant vous la somme qui lui appartient.
Je dois ajouter du reste, continua Jonathan, que cette somme se décompose en six millions qui sont la fortune personnelle de Roger, et trois millions qui représentent celle du due son père, dont il était l'héritier légitinie,
Le comte gardait le silence, il réfléchiseait :
Ainsi, cette fortune colossale, c'était à lui qu’elle allait revenir, et elle ne pouvait aller à d’autres, car il lui importait peu de savoir si le fils de Roger était vivant ou mort. Ce qu'il savait, c’est que les documents qui établissaient la légitimité de l'enfant avaient été détruits et que de ce fait, il ce.sait d’être apte à hériter.
Cela lui suffisait.
Toutefois, l'ombre d’un doute obscurcissait encore son esprit, et il : : demandait avec appréhension pourquoi un homme perspicace comme l'était l'Américain, avait pu courir ainsi après le fils de Roger, sans s’être assuré d'avance de l’inefficacité finale de ses efforts, Il y avait là un lacune sur laquelle il voulut être éclairé sur-le-champ,
—Légitime? dit-il alors, en relevant le dernier mot
qu'avait prononcé Jouathan, peut-être avec intention ; mais il me semble, cher monsieur, que vous oubliez. .
—Quoi done ?
—D'après co que l'on m'a rapporté, je suis fondé À croire qu’à la suite d'un incident des plus fâcheux, un incendie, . ,
—Je sais ce que vous voulez dire, interrompit Jonathan. Oui, des misérables ont mis le feu aux archives de Cincinnati, après avoir arraché du registre des actes civils le feuillet sur lequel étaient consignées les déclarations relatives à la naissance du fils de Roger, Ce crime odieux en aurait peut-être arrêté de plus intrépides. Mais que m’importait à moi? J'avais un devoir sacré à remplir: retrouver l'enfant de mon ami! Ce devoir, je ne voulais à aucun prix le décliner, et rien ne m'a arrêté sur le chemin qui mène à ce but.
De deux choses l’une, d’ailleurs, continua-t-il; ou l'enfant est mort!... et, dans ce cas, il est indifférent qu’il soit légitime ou non; ou il est vivant, et alors, je jure bien moi, de lui restituer, avec le nom et le titre de son père, la fortune qui lui appartient.
Le comte se leva, touché en apparence de cette déclaration énergique de l'Américain.
—Le rôle que vous avez accepté, dit-il, est très généreux; mais, tout en applaudissant à votre dévouement, je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer que ce dévouement pourrait bien paraître suspect.
—ÆComment cela ?
—Vous êtes un homme pratique, monsieur Jonathan.
—Je m’en flatte,
—ÆEh bien, réfléchissez! Tant que vous n'aurez pas rendu au registre de Cincinnati le feuillet qui lui manque, il n’y aura place, en fuveur de qui que ce soit, pour une revendication sérieuse... et le fils de Roger luimême, s’il existe, ce dont je doute. serait traité À l’égal d’un aventurier.
Sur les d --! ta du comte, sir Jonathan eut un rogaril qui | € un tranchant d'acier,
[+ si je “is cœ feuillet ?.., dit-il, d'une voix fers. sans quit.… son interlocuteur de l'oeil.
Uiw légère pâleur vint aux joues de ce dernier qui fit toutefois bonne contenance,
—Je le désire du plus profond de mon coeur, répondit-il avee une parfaite courtoisie, et j'espère que si cela arrive, je serai le premier à qui vous voudrez bien en donner connaissance,
Sir Jonathan s'inclina en signe d'acquiescement,
l'en prends l'engagement, monsieur le comte, dit-il &t même, si vous voulez bien m'y autoriser, j'aurai l'honueur de vous aller voir un de ces matins,
Va porte vous sera toujours ouverte, cher monsieur. Auriez-vous par hasard, queline rommunication à me faire ?
—Peut-être !
—À quel propos?
—Eh ! mais à prop 4 à, “u8 venons de parler,
—Du jeune Roger!
—Oui, monsieur le ct u none Roger... et de l'héritage de son père...
Comme M. de Blangy le rega:dait étonné:
—Pardon, ajouta-t-il aussitôt... il se fait tard déjà ; et avant de me retirer, je désire dire quelques mots à M. Parville.
—Mais je vous reverrai !
—Oh! soyez eu certain, et croyez au vif plaisir que j'aurai à reprendre cette conversation.
Sir Jonathan salua, et fit quelques pas à la rencontre du banquier qui venait à lui,
—Ma foi, je vous cherchais, dit M. Parville, en lui prenant vivement le bras. Avez-vous quelques secondes à m’accorder ?
—Sans doute, fit l'Américain ; que se passe-t-il ? vous paraissez agité. ,
—On le serait à moins! ‘Tenez regardez là, ce jeune homme, qui donne le bras à ma fille.
—J’y suis!
—On vient de me dire que c’est vous qui l’avez ame- DS:
—Parfaitement. .. un charmant jeune homme,
—Vous le connaissez ?
—Puisque je devais vous le présenter ?
—Mais c’est Max, mon ancen employé; il y a quelques mois, il n’avait pour vivre que ses modestes appointements et on m’assure que, ce matin, il s’est rendu acquéreur de l’hôtel de Brimborion.
—Rien n’est plus exact.
—Quelle plaisanterie !. ..
—Oh! un Yankee ne plaisante pas en affaires, C’est moi qu’il a bien voulu charger de cette affaire,
—Et il a payé cet hôtel un million ?
—Ni plus ni moins. On fait si rapidement fortune aujourd’hui.
—Voilà qui est surprenant.
Jonathan s’abandonna à son rire interne.
—Je ne dis pas non, répondit-il, Mais il ne faut point s'étonner pour si peu et dans quelques jours quand j'aurai l’honneur de vous revoir, je vous réserve bien d’autres surprises,
—Est-ce que vous partez? |
—Dans un instant, seulement, avant de m’éloigner, voulez-vous me permettre une indiscrétion ?
—Pourquoi pas.
—C’est que tout à l’heure, en traversant les. salons, . certains propos ont frappé mon oreille, et éveillé ma curiosité,
—De quoi était-il question ?
—De mademoiselle Edmée Parville.
—Ah! ah! à
—On disait qu’elle allait épouser M. Anatole de Blan- &y, et que vous donniez un million de dot : Est-ce vrai ?
—C'est vrai...
—Et le comte, lui, que donne-t-il à son fils ?
—Mais... un million également.
—Et où diable le prendra-t-il ?
—Comment ?
—Ah çà, cher monsieur, vous me paraissez bien médiocrement renseigné sur les gens qui vous entourent, et ce qui n’est qu’une négligence impardonnable de la part d’un banquier, devient une coupable imprudence de la part d’un père jaloux du bonheur de son enfant.
—Le comte est riche! avant peu, il sera mis en possession de l’héritage du due de Kervenny.
—Oui! et en attendant, il emprunte des sommes considérables que son fils dissipe en femmes et en chevaux : il a contracté des dettes dont le chiffre va chaque jour grossissant, de sorte que si l'héritage du duc venait à lui manquer, ce serait un véritable effondrement.
—Mais cet héritage ne peut lui échapper.
—Qui sait ?
—Roger de Kervenny est mort. Son fils, sil était vivant, ce qui est de toute invraisemblance, n’aurait aucun droit...
—En êtes-vous sûr ?
Et comme le banquier, qui savait à quel homme sérieux il avait affaire, s’étonnait de l'entendre parler ainsi :
—Croyez-moi, cher monsieur et ami, ne précipitez rien, continua Jonathan... attendez... et dans quelques jours, je vous dirai la vérité tout entière.
—Ah! vous m’intriguez.
—C’est quelque chose... mais ce n’est pas mon but! Je pars et je vous laisse mon protégé... Soyez-lui bienveillant... Il est timide; il à besoin d’être encouragé,
et après tout, ce n’est pas sa faute, s’il a fait une for: tune si rapide.
Sir Jonathan serra sur ces mots,.la main du banquier et traversa les salons, dans l'intention de gagner la rue.
Chemin faisant, il rencontra Max.
—Eh bien! vous êtes heureux ! lui dit-il, en passant.
Le visage du jeune homme resplendissait,
—Ah! je puis mourir maintenant! répondit-il, avec explosion. Si vous saviez!
—Point n’est besoin d’en dire plus long, mon jeune ami... interrompit gaiement l’Américain; si je faisais mine de vouloir vous écouter, nous n’en aurions pas fini avant le jour... done, soyez heureux! Savourez votre joie... Mais n’en dites rien à personne!... de tous ln sentiments humains, l’atour est le seul qui ait le droit d’être égoïste.
Et il s’éloigna.
Dans le salon d’entrée, il rencontra le comte qui causait avec son fils.
Les deux hommes se saluèrent.
Anatole avait suivi PAméricain d’un regard ardent: quand ce dernier eut disparu, il se retourna vers son père et lui prit le bras avec un emportement plein de fièvre.
—Quel est cet homme? demanda-t-il, d’une voix. impérieuse.
—ÆEh ! ne le sais-tu pas? répondit le comte, Fe sir Jonathan.
—L’homme aux neuf millions.
—Sans doute.
—Mais l’'autre!... l’autre!... celui qu’il a présenté ici ce soir... et qui, en ce moment, parle encore à mademoiselle Parville !
Un sombre nuage obscureit le front de M. Blangy, qui sentit un frisson glacé rider sa, peau.
—QOui... oui... tu as raison... balbutiat-il vaguement, pendant que son regard enveloppait le jeune Max
qui, poussé par une attraction supérieure, venait de nouveau de se rapprocher d’Edmée... Celui-là... c’est l'inconnu... le danger peut-être! !.., car... plus je ie regarde... plus il me semble...
—(Quoi donc?
—Ces traits!... Serait-ce une illusion ? Je n'y avais pas pris garde tout d’abord; mais maintenant!
—Aju’y at-il ?
—Rien... rien... Les pensées qui me viennent sont trop graves pour que je te les confie au milieu du mouvement et du tapage de cette nuit... Mais demain. .: Ah! il faudra bien que je sache le secret de ce Jonathan!
Anatole eut un geste violent,
—Eh que m'importe le secret de cet homme, répliqua-t-il avec force, moi!... C’est d'Edmée que je vous parle! c’est de ce Max... qui ne la quitte plus... et pour lequel elle réserve ses plus gracieux sourires. . . Ah! qu’ils prennent garde...
Le comte se laissa aller à un mouvement de surprise ; presque de stupéfaction.
—Ah! çà, dit-il en souriant, tu aimes done mademoiselle de Parville?
— N'est-ce pas vous qui m'y avez poussé?...
—Le dépit et la jalousie ont fait leur oeuvre, je le vois, at maintenant...
—Maintenant, mon père... si mademoiselle Parville n'est pas à moi, j'entends du moins qu’elle ne soit pas à ce Max.
—Que feras-tu pour l'empêcher ?
—Je le tuerai!... répondit le jeune homme avec un cri.
L'oeil du comte s’éclaira d’une flamme subite.
—Au fait, dit-il entre ses dents, comme s’il se fût parlé à lui-même... ce serait peut-être encore là la meilleure des solutions!....
Et se tournant vers son fils:
—À demain... reprit-il après un court silence... me te hâte pas trop de ne rien engager... c’est une grosse partie qui se prépare, et qui sait! peut-être auraije demain entre les mains des armes bien autrement sûres que celles que tu pourrais employer!
Fin de la première partie.